« On fait courir des risques aux enfants fragiles » : les infirmières en pédiatrie de l’hôpital Necker en grève depuis plus d’un mois (H.fr-28/07/26)

Devant l’hôpital Necker-Enfants Malades à Paris, le 24 juin 2026. Les infirmières du bloc opératoire sont en grève depuis près d’un mois et demi pour demander une revalorisation de leur salaire et dénoncer la mise en danger des patients par le recours massif à l’intérim. © Amandine Ban / Hans Lucas via AFP

Depuis le 11 juin, une partie des infirmières du bloc opératoire de l’hôpital pédiatrique Necker, à Paris, sont en grève pour dénoncer des conditions de soins dégradées pour les enfants et un quotidien de travail alourdi par le recours massif aux intérimaires.

Par Cécile ROUSSEAU

L’impression de crier dans le désert. Depuis le début de leur grève le 11 juin dernier, soutenues par la CGT et FO, les infirmières de bloc opératoire (Ibode) de l’hôpital Necker-Enfants malades, dans le 15e arrondissement de Paris, se sentent méprisées. Dans cet établissement réputé pour son excellence, les professionnelles travaillant au bloc Laennec dénoncent un manque de personnel nuisant à la qualité des soins chirurgicaux pédiatriques.

« Nous sommes 31 infirmières de bloc pour 51 postes, précise, Julie (1), une Ibode très investie dans la mobilisation. Pour tenir, la direction multiplie les recours à l’intérim, mais certains de ces infirmiers ne sont même pas formés au bloc opératoire ! Nous essayons de les positionner sur des chirurgies maxillaires ou ORL moins complexes, mais comme nous réalisons parfois des premières mondiales, c’est compliqué. »

« Nous avons eu récemment le cas d’un enfant qui a été endormi sans que la vérification du matériel ait été effectuée car le remplaçant ne savait pas que c’était obligatoire… Plus d’événements indésirables graves que d’habitude ont également été signalés. »

Avec plus de la moitié des effectifs composée de travailleurs temporaires, une pénurie de bras persistante, les situations limites se sont accumulées ces derniers temps. « Certains ne connaissent pas les protocoles appliqués aux enfants. Dans quel métier recrute-t-on sans vérifier les compétences ? » dénonce Julie, qui estime que « ce fonctionnement en mode dégradé est dangereux. Comme les personnels qualifiés ne sont pas en nombre adéquat, l’activité devrait être adaptée et certaines salles (d’opération) fermées ».

Dans cet hôpital mondialement renommé pour ses prises en charge, Suzanne (1), sa collègue, a également la sensation de marcher en permanence sur le fil : « J’ai vu une intérimaire ne pas savoir quoi faire face à un enfant en détresse respiratoire. D’autres ne savent pas réaliser la traçabilité des prothèses posées, ce qui peut être crucial en cas de problème postopératoire. Nous avons aussi fait face à des erreurs sur des prélèvements… » expose-t-elle.

L’arrêt du Ségur de la santé en cause

Dans ces blocs qui voient passer plus de 8 000 interventions par an, le rôle d’instrumentation qui consiste à donner, entre autres, scalpels et écarteurs au chirurgien, ne s’improvise pas non plus : « Le médecin n’a pas besoin de nous demander les instruments : nous savons anticiper, ce qui n’est pas le cas de la plupart des intérimaires quand ils se retrouvent à ce poste », poursuit Julie. Comme le martèle Suzanne : « Sur la table, il y a des nouveau-nés avec une masse sanguine de l’équivalent d’une canette de soda, il faut donc réagir très vite. On ne se rend pas compte des risques qu’on fait courir à ces patients fragiles. »

C’est depuis l’arrêt des majorations du Ségur de la santé sur les heures supplémentaires à l’automne 2025, qui permettait jusque-là de réaliser l’activité dans de bonnes conditions grâce au volontariat des Ibode, que les intérimaires ont déferlé. Par la force des choses, les infirmières de bloc se sont retrouvées à les former ou à pallier les manquements. « Nous sommes devenues leurs référentes : nous devons leur expliquer comment tout fonctionne, remplir leurs fiches d’évaluation… Comme ils ne font ni la préparation du matériel, ni les opérations compliquées, tout cela engendre une énorme surcharge de travail pour nous », glisse Suzanne, qui confie être exténuée.

Comme si la coupe n’était pas déjà pleine : « Nous devons nous battre pour garder un binôme au bloc, c’est-à-dire deux Ibode et non pas une seule comme cela existe déjà ailleurs… Dans un avion, il est toujours censé y avoir un pilote et un copilote. »

Pour visibiliser leur combat, entravé par des assignations (réquisitions) jugées abusives, ces infirmières spécialisées se sont rassemblées le 8 juillet dernier devant leur établissement. « Mais comme certaines opérations non urgentes ont été déprogrammées à cause de notre lutte, des parents n’ont pas compris qu’on se préoccupait avant tout de la santé de leurs enfants », soupire Julie.

Si toutes reconnaissent, en revanche, que le renfort des paramédicaux devenus remplaçants de manière récurrente est précieux, elles déplorent qu’une de leur journée soit payée jusqu’à 350 euros, trois fois plus qu’elles, sans travailler la nuit, ni les week-ends.

Ni reconnaissance ni valorisation financière

« Lors des négociations avec la direction, nous avons demandé à avoir une revalorisation de la prime de tutorat, mais elle n’a rien voulu entendre. Je comprends pourquoi de plus en plus d’Ibode ont envie, elles aussi, de devenir travailleuses temporaires », s’alarme Julie, précisant que certaines de ses collègues sont en arrêt pour burn-out et que de nombreuses autres ont déjà quitté le navire.

Mais l’hôpital campe sur ses positions : « Nous avons seulement gagné le fait que les intérimaires aient une phase d’observation d’un à trois jours qui soit prise en charge par leur société de travail temporaire, Samsic, explique Suzanne. C’est un peu le minimum car Necker dépense des millions d’euros chaque année pour l’intérim sans rien vouloir lâcher pour nous. »

Pourtant, l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP), contactée par L’Humanité, assure « mener une politique de recrutement active. Celle-ci se heurte toutefois à la réalité du marché de l’emploi, avec un nombre de candidats insuffisant sur les fonctions d’infirmiers de bloc opératoire ».

Pour Grégory Chakir, président du Collectif Inter-Blocs, si la pénurie d’Ibode est généralisée dans le pays, « c’est qu’il n’y a ni valorisation de ce corps de métier, ni reconnaissance financière de notre grade de master, c’est pour cela que la formation est désertée ». Le président du collectif est choqué que les pouvoirs publics ne s’emparent pas de la question de la dégradation de l’offre de soins. « Il faut un drame ou un mort pour que le ministère de la Santé réagisse ? La population, elle, ignore ce qui se passe dans les blocs. »

Face à ce statu quo, l’AP-HP précise que « les échanges se poursuivent actuellement avec l’ensemble des acteurs concernés, équipe médicale, direction, Ibode et leurs représentants afin de construire des solutions partagées ». Si rien ne bouge d’ici la rentrée, les infirmières promettent de hausser encore le ton.

(1) Les prénoms ont été changés.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/greves/on-fait-courir-des-risques-aux-enfants-fragiles-les-infirmieres-en-pediatrie-de-lhopital-necker-en-greve-depuis-plus-dun-mois

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