«On a signé pour aller au charbon, pas à l’échafaud» : les pompiers asphyxiés par les fumées des incendies (reporterre.net- 31/07/26)

Des pompiers lors des opérations de lutte contre l’incendie au Porge (Gironde), le 30 juillet 2026. – © Philippe Lopez / AFP

En première ligne pour lutter contre les incendies, les pompiers inhalent de nombreuses substances toxiques présentes dans les fumées. Ils dénoncent une protection insuffisante et un manque de reconnaissance des risques.

Par Léa GUEDJ

Il y a l’effort physique engagé pendant de longues heures, la manutention réalisée sous des températures élevées, le manque de sommeil et le stress qui abîment les corps des pompiers et leurs esprits. À ces facteurs de risques s’ajoute celui, moins visible, de l’exposition à un cocktail de composés toxiques qui émanent de la combustion, y compris lors d’un feu de végétation, ainsi que des produits anti-incendie.

Les yeux qui pleurent, la gorge et le nez irrités, des migraines, voire des vertiges pouvant aller jusqu’au malaise… Les effets des fumées affectent durement les 2 500 pompiers qui ont été mobilisés sur les incendies dans le sud-ouest de la France. Parmi les 93 agents blessés, au moins 10 ont été évacués, principalement pour des intoxications au monoxyde de carbone, selon la préfecture de Gironde. Un moins l’un d’entre eux a dû être pris en charge en caisson hyperbare, afin de de diminuer le taux de monoxyde de carbone dans son sang.

Un cocktail de substances toxiques

Ce gaz invisible et inodore qui prive le corps d’oxygène est loin d’être le seul composé toxique émis par la combustion de la matière organique et les produits chimiques anti-incendie. Des particules fines, voire ultrafines, de suie ou de silice cristalline, des métaux comme l’arsenic, le cadmium ou le plomb, des gaz tels que le dioxyde de carbone et le dioxyde d’azote, du soufre, du formaldéhyde, de l’acroléine… Cette liste à rallonge est identifiée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

« On trouve des hydrocarbures naturels générés par les végétaux qui se décomposent thermiquement », complète Arnaud Mougin, responsable de la branche santé-sécurité du syndicat SUD Sdis. C’est le cas notamment du benzène et du benzopyrène, deux substances classées cancérogènes par le Centre international de recherche contre le cancer (Circ).

« Certaines plantes, telles que les ajoncs ou les genêts, émettent aussi du cyanure d’hydrogène à la combustion », ajoute le pompier, qui mentionne également les PFAS contenus dans les mousses anti-incendie et connus pour leur persistance dans l’organisme.

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Selon l’Anses, les expositions surviennent pendant l’intervention, mais aussi après, « via les poussières contaminant les équipements de protection et le matériel ». L’inhalation de ce cocktail de substances provoque des « effets respiratoires aigus », avec des symptômes tels que la toux, l’irritation et l’essoufflement.

« Les symptômes peuvent persister deux à trois ans après la lutte contre le feu »

Même si ces symptômes sont « généralement réversibles en fin de saison des feux », certains, comme les expectorations bronchiques, les sifflements respiratoires et l’oppression thoracique peuvent persister « jusqu’à deux à trois ans après les épisodes de lutte contre le feu ». Une augmentation de l’incidence de l’asthme a aussi été observée dans une étude de chercheurs de l’université d’Alberta, au Canada.

Les équipements les plus performants inutilisables en forêt

Guillaume Millet, secrétaire fédéral de la CFDT des sapeurs-pompiers, revient tout juste de 24 heures d’intervention en Gironde. « Nos organismes sont épuisés », souffle le pompier du service départemental d’incendie et de secours (Sdis) girondin. Après les « maux de tête » dont il a souffert sur le terrain, ce sont « des particules noires » qu’il retrouve au coin de ses yeux et lorsqu’il mouche son nez bouché.

Il déplore le manque de protection des pompiers sur les feux de végétation. Contrairement aux interventions sur des feux urbains, ils n’y sont pas équipés d’appareils respiratoires isolants, notamment en raison de leur poids (14 à 16 kg) et de leur faible autonomie (entre 20 et 30 minutes). Sur les feux en milieu naturel, les pompiers doivent se contenter de cagoules en tissu. Celles dont disposent la grande majorité d’entre eux ne permettent pas de filtrer les composés chimiques et les particules fines contenus dans la fumée.

« Les autorités ferment les yeux, en prétendant qu’on est des surhommes »

« La seule solution qu’on nous offre, ce sont des masques FFP2, en quantité limitée, et qui ne sont pas résistants au feu », s’agace Guillaume Millet, de la CFDT Sdis. Pour lui, c’est « un pansement sur une jambe de bois, complètement archaïque ». Pourtant, il existe bien de nouvelles cagoules, filtrantes celles-ci, qui ont été intégrées depuis 2019 dans le référentiel technique de la Direction générale de la sécurité civile, et qui peuvent être achetées par les Sdis auprès de fournisseurs depuis 2021.

Les hommes et femmes envoyés face aux incendies en forêt ne disposent pas des meilleurs équipement existants pour se protéger.

Alors, pourquoi si peu de pompiers en sont équipés ? Nous avons posé la question par courriel à la Direction de la sécurité civile, ainsi qu’à celles des Sdis de Gironde, du Var et des Landes, les départements les plus touchés cet été. Nos demandes sont restées sans réponse.

« Les fabricants ont des stocks de cagoules filtrantes, mais seule une poignée de Sdis en ont acheté », indique Peter Gurruchaga, membre du collectif CGT des Sdis. Dans le Val-d’Oise, où il exerce, 300 cagoules filtrantes ont été acquises. « Comme personne ne voulait les acheter, on a eu un prix très attractif, car l’entreprise voulait écouler ses stocks et c’était un gros marché groupé avec plusieurs Sdis franciliens », précise-t-il.

Des budgets qui stagnent

Toutefois, les nouvelles cagoules filtrantes sont bel et bien plus chères que celles que portent la plupart des pompiers aujourd’hui. Peter Gurruchaga suppose donc que le retard d’équipement est dû à « des raisons financières ». Les syndicats dénoncent d’ailleurs régulièrement des budgets des services d’incendie et de secours qui « stagnent », et le fait que « les collectivités territoriales n’arrivent plus à pallier l’explosion des coûts opérationnels ».

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Selon les syndicats, un autre équipement manque à l’appel sur le terrain : le détecteur de monoxyde de carbone. « Nous avons été nombreux à avoir des maux de tête et des nausées, premiers symptômes d’une intoxication à ce gaz », témoigne Laurent Guilloteau, revenu de 72 heures de bataille contre le feu en Gironde. Pour ce membre du bureau national de la CGT Sdis, « si on devait faire des prises de sang à tous les pompiers engagés sur ces feux, on n’aurait plus assez d’effectifs à réengager sur le terrain, car les seuils acceptables de contamination seraient dépassés ».

En décembre 2023, la fédération CGT des services publics et le collectif national des agents des Sdis ont déposé une plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui auprès du pôle de santé publique du tribunal de Paris. Plusieurs motifs étaient présentés, en particulier le manque de mesures de protection des pompiers exposés aux substances toxiques dans les fumées d’incendies, et de reconnaissance des conséquences de ces expositions répétées.

« On a signé pour aller au charbon, mais pas à l’échafaud »

« Quel est le prix de notre santé ? » interroge Peter Gurruchaga. Il estime que ce retard d’équipement pourrait aussi venir d’un « manque de volonté », car « reconnaître un besoin de cagoules filtrantes, c’est reconnaître la dangerosité des fumées, donc des obligations légales en termes de suivi et de reconnaissance de maladies professionnelles ».

« Les autorités ferment les yeux, en prétendant qu’on est des surhommes. On a signé pour aller au charbon, mais pas à l’échafaud », réagit de son côté Sébastien Bouvier, secrétaire fédéral de la CFDT Sdis.

Des effets à court… et à long terme

D’autant plus que les composés contenus dans les fumées des feux d’espaces naturels agissent sur l’organisme « à court terme, mais aussi à moyen et long terme », analyse Arnaud Mougin, auteur d’un mémoire universitaire sur l’exposition et la cancérologie des sapeurs-pompiers.

Comme de nombreux autres syndicalistes de la profession, il réclame « un suivi médical renforcé pour les pompiers engagés sur ces feux exceptionnels », ainsi que l’ouverture d’un « registre structuré et exhaustif tout au long de la carrière » pour retracer les périodes d’exposition « aiguë », mais aussi leur caractère « cumulatif et chronique ».

En effet, « certains pompiers vont développer des pathologies immédiates, respiratoires ou cardiovasculaires », après leur intervention sur ces feux, mais d’autres « déclencheront des maladies dans plusieurs années, sans qu’on n’établisse de lien avec cette situation exceptionnelle et la répétition de leur exposition à ces composés », constate Arnaud Mougin. « Alors qu’on est recrutés en très bonne forme physique et médicale, à la retraite, un pompier professionnel homme a une espérance de vie inférieure à un autre travailleur », souligne-t-il.

Le tableau des maladies professionnelles n’admettait jusqu’en 2025 que deux cancers présumés imputables au travail des pompiers : le carcinome du nasopharynx et le carcinome hépatocellulaire. « Et ce, sous des conditions particulièrement strictes », précise Arnaud Mougin, du syndicat SUD Sdis. Deux autres ont été ajoutés l’année dernière : le mésothéliome, lié à l’amiante, et le cancer de la vessie, en lien avec les produits dérivés de la houille. « Au regard de la situation dans d’autres pays, le décalage entre les données épidémiologiques et la reconnaissance administrative apparaît ici manifeste », estime le syndicaliste.

Source: https://reporterre.net/On-a-signe-pour-aller-au-charbon-pas-a-l-echafaud-les-pompiers-asphyxies-par-les-fumees

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