
Principale responsable de la prolifération des algues vertes, l’agriculture intensive ne finance pas leur ramassage. À la place, les collectivités publiques embauchent des entreprises de… travaux agricoles.
Par Rozenn Le Saint
Saint-Michel-en-Grève (Côtes-d’Armor), reportage
Aucune marée verte à l’horizon dans la baie de Saint-Michel-en-Grève ce 20 juillet. Antoine Cilia, l’un des trois techniciens en charge du ramassage des algues embauché par Lannion-Trégor Communauté, a démarré sa tournée de surveillance à 6 h 30 sur la plage encastrée entre les falaises de Trédez et le port de Beg Douar à Plestin-les-Grèves.
La marée était basse à 6 heures. S’il avait découvert une plage tapissée d’algues, cela aurait laissé aux ramasseurs le temps de sortir les tracteurs et de débarrasser la grève des amas verdâtres avant que le bleu de la mer ne les recouvre.
Inoffensives fraîches, elles dégagent un gaz toxique potentiellement mortel, l’hydrogène sulfuré (H2S), mesuré par un capteur accroché à son col de t-shirt. Ce gaz est reconnaissable à son odeur d’œuf pourri, quand les algues putréfient au soleil. D’où la nécessité de se débarrasser d’elles, mouillées, dans les 48 heures, comme le préconise l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

Ce ne sont pas des agents de l’agglomération qui s’occupent de collecter les indésirées vertes mais une entreprise de travaux agricoles. Un mélange des genres qui interroge, car la prolifération de ces algues en Bretagne, terre d’agrobusiness par excellence, est liée à la concentration de nitrates. Or la présence excessive de ces dérivés azotés dans les cours d’eau est due à 90 % à l’activité agricole, notamment aux déjections des porcs et des volailles d’élevage.
En 2009, Thierry Morfoisse, chauffeur d’un véhicule de ramassage d’algues, est mort dans les Côtes-d’Armor. Un décès reconnu comme accident du travail. La même année, un cheval a été retrouvé sans vie dans les algues à Saint-Michel-en-Grève. Depuis 2010, les communes ont délégué à Lannion-Trégor Communauté le soin de s’en débarrasser, pour le compte de l’État, qui finance entièrement la surveillance et le ramassage des algues. En tout, l’agglomération dispose d’un budget annuel d’environ 500 000 euros pour les éliminer.
« Que la charge ne revienne pas aux contribuables, les “pollués-payeurs” »
Les pollueurs ne sont donc pas les payeurs, malgré des frais de ramassage considérables. De 2017 à 2021, il en a coûté 6,8 millions d’euros à l’État et de 2022 à 2024, 4,8 millions, dans le cadre du plan de lutte contre la prolifération des algues vertes, selon un rapport de la Cour des comptes de juillet 2026.
L’association Eau et Rivières de Bretagne réclame en vain l’application du « principe “pollueur-payeur” pour que la charge ne revienne pas aux contribuables, les “pollués-payeurs” ».
La mission nécessite une astreinte 7 jours sur 7 en cas d’échouage avec obligation d’intervention : le ramassage est prioritaire par rapport aux moissons. En ce début d’été caniculaire qui fait avancer les récoltes, rares cependant sont les champs de blé qui ne sont pas encore coupés à ras entre la baie de Saint-Michel-en-Grève et le siège de la société Briand Environnement situé à Cavan, 25 kilomètres plus à l’est dans les terres. L’immense majorité de l’activité de cette dernière est agricole, avec un fichier clients de 150 paysans.
En avalant une petite entreprise de travaux agricoles en 2018, elle a hérité du marché des algues vertes de Lannion-Trégor Communauté, qui représente environ 8 % du chiffre d’affaires de la SARL Briand Environnement, et 30 % de celle rachetée : une part non négligeable d’entrée d’argent donc, que le patron relativise néanmoins.
« Je suis tombé sur les mauvaises années, celles où l’échouage d’algues n’a fait que baisser »
« Je suis tombé sur les mauvaises années, celles où l’échouage d’algues n’a fait que baisser. L’activité n’est pas rentable, elle est tarifée environ 250 000 euros chaque année mais je ne rentre pas dans mes frais, même si j’ai augmenté de 30 % les tarifs lors du dernier appel d’offres en 2024 », affirme Xavier Briand.
Ces « mauvaises années » représentent l’après-décennie 2010 : dans la baie de Saint-Michel-en-Grève, le volume recueilli représentait alors autour de 25 000 m3 chaque année. En 2025, ce n’était plus que 8 000, et 2026 s’annonce encore moins prolifique.
Dans son rapport de juillet 2026, la Cour des comptes fait d’ailleurs le lien entre la diminution des échouages dans cette zone et l’adhésion des agriculteurs locaux au dispositif qui incite financièrement à améliorer leurs pratiques dans l’optique de faire chuter le taux de nitrates.
Résultat, en l’espace de deux décennies, les arrivages d’algues y ont été divisés par trois : une bonne nouvelle pour l’environnement, les habitants et les vacanciers amateurs de plages de sable fin dispersé par le vent costarmoricain. Pas pour les affaires de Xavier Briand, donc.

Sur la responsabilité du secteur agricole dans le phénomène des algues vertes et le fait qu’il gagne de l’argent via la dépollution, le chef d’entreprise vêtu d’une combinaison de travail verte « ne préfère même pas répondre », souffle-t-il depuis son bureau. Derrière lui, quelques engins pulvérisateurs de pesticides sont garés dans un gigantesque entrepôt, mais la plupart des tracteurs sont à l’œuvre dans les champs.
« Les entreprises de travaux agricoles, ce sont des intermédiaires, ce ne sont pas les agriculteurs, cela n’a rien à voir », évacue quant à elle Bénédicte Boiron, vice-présidente de l’agglomération, la donneuse d’ordres. Elle est chargée de l’environnement et du gros cycle de l’eau.
Lors de son précédent mandat, elle s’occupait des touristes, « d’autres envahisseurs », plaisante-t-elle. Moins quand elle reconnaît les conséquences considérables des algues vertes sur l’économie estivale locale par le passé.
Des entreprises équipées pour la tâche
Une chose est sûre, les entreprises de travaux agricoles sont bien les plus à même de gérer le ramassage des algues, c’est pourquoi elles s’en occupent pour le compte de la plupart des agglomérations bretonnes concernées.
« On ne peut pas tout faire. Il est légitime qu’elles remportent les marchés. Il faut être en mesure d’absorber les pics et les creux, du matériel onéreux et sécurisé », justifie Sylvain Lavaur, en charge de la direction de l’environnement et de l’économie agricole au sein de Lannion-Trégor Communauté depuis le mobile-home installé aux abords la plage de Saint-Michel-en-Grève, le poste d’observation des arrivages d’algues.
« C’est assez logique, elles ont les outils et le personnel disponible pour s’y atteler notamment l’été, quand on en a besoin », confirme Sylvain Ballu, ingénieur agronome et responsable du suivi des algues vertes au Centre d’étude et de valorisation des algues.
Et les entreprises ne se bousculent pas au portillon pour accomplir cette mission. La société de Xavier Briand a été la seule à répondre à l’appel d’offres. Il proposera de nouveau ses services au prochain qui sera lancé en 2027, en se permettant de renchérir encore de 30 % ses prix.
« Moins on en parle, mieux on se porte »
Du côté de l’autre baie qui a le plus subi les marées vertes par le passé, celle de Saint-Brieuc, toujours sur la côte nord bretonne, Antoine Badouard, à la tête de Badouard Agri-TP qui endosse la collecte, confirme.
« C’est un marché merdique, peu lucratif, il faut être disponible à l’instant T, dans les deux heures, avec trois hommes. En plus, on s’attaque à un sujet tabou. Moins on en parle, mieux on se porte. Personne d’autre ne veut de ce marché, on se fait défoncer par tout le monde. On est les vilains petits canards quand on s’occupe des algues vertes », assure le patron.
Alors pourquoi ces entrepreneurs continuent-ils de le faire ? « C’est dans l’ADN de la boîte », répond Antoine Badouard. « Nous avons une activité saisonnière avec l’agriculture. L’avantage des algues vertes, c’est d’avoir un chantier potentiel sur six mois », reconnaît quand même Xavier Briand.
Ce dernier a investi dans une flotte de cinq tracteurs avec cabine pressurisée pour éviter l’intoxication à l’hydrogène sulfuré, autant de remorques pour le brouettage des algues. Le reste de l’année, sa société réemploie les chargeurs au tassage de silos, dédiés à l’alimentation des bovins, puis au printemps, à charger les épandeurs de fumier. Les entreprises de travaux agricoles ont l’avantage de pouvoir amortir les investissements que demande ce marché public contraignant, mais suffisamment payant pour s’y coller.
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