Dans l’Allier, la plus grande mine de lithium d’Europe s’attaque à une forêt pleine d’espèces protégées (reporterre.net-3/08/26)

Xavier Thabarant, guide naturaliste depuis quarante ans, dans la forêt des Colettes, menacée par un projet d’installation d’une mine de lithium, ici le 25 juin 2026. – © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

Dans l’Allier, la plus grande mine de lithium d’Europe a été lancée au beau milieu d’une forêt. Sur place, certains habitants et naturalistes craignent de voir le territoire « pourri et dévasté ». « Nos enfants diront que l’on a été collabos de ce qui s’est passé », dénonce l’un d’eux.

Par Clément VILLAQUME et Adrien FILLON (photographies)

Échassières (Allier), reportage

Deux sons se mêlent à l’ombre de la forêt des Colettes. Sous les hêtres, le chant typique du pouillot véloce. Derrière la route, le ronron constant d’une usine-pilote. Nous sommes à Échassières, dans l’Allier. Ici, la multinationale d’extraction minière Imerys a lancé la plus grande mine de lithium d’Europe au beau milieu des bois. À quelques pas de ces 20 hectares bruyants et grillagés, la forêt des Colettes grouille de vie presque comme si de rien n’était. Cette vaste hêtraie de 2 000 hectares abrite de nombreuses espèces protégées comme le chat sauvage, la loutre d’Europe ou le crapaud sonneur à ventre jaune. Un couple de cigognes noires s’y est même installé.

« Ici, c’est puissant énergétiquement. Ça fait quarante ans que je fréquente cette forêt, que j’y emmène des centres aérés pour les sensibiliser à la nature. Là, c’est une partie de ma vie qui va disparaître, dit Xavier Thabarant, 60 ans, naturaliste opposé au projet de mine de lithium. Regarde, là-haut, il y a deux loges de pics noirs dans un vieil arbre. » À nos pieds, le guide trouve aussi une plume de pigeon forestier. « Et là, un lucane cerf-volant à moitié croqué. » À peine la balade commencée, la forêt dévoile ses richesses. « Wouah, tu as vu sur le chemin ? C’est un papillon grand mars ! Il est magnifique avec ses reflets violacés. »

Xavier Thabarant, guide naturaliste depuis quarante ans, montre la carrière de kaolin derrière les arbres. © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

La hêtraie meurt de soif

Un peu plus loin, Xavier nous mène à un petit étang au milieu de la forêt. Au ras de l’eau, l’anax empereur, une libellule bleue, vole entre les hautes herbes aquatiques. Une perche commune navigue dans l’eau. Nos pieds s’enfoncent dans la boue. Une vieille pancarte Natura 2000 délavée informe de la présence d’une zone humide. Elle indique que ce lieu accueille des amphibiens, la droséra (une plante carnivore) ou l’écrevisse à pattes blanches. « Ça fait déjà quatre ans que je n’en ai pas trouvé », se désole Xavier.

L’usine-pilote d’extraction de lithium — pour alimenter des batteries de véhicules électriques — est installée juste au-dessus, sur la Bosse, un petit sommet forestier perché à 767 mètres d’altitude. C’est le château d’eau de toute la région. Pas moins de 350 sources y ont été recensées. Mais Imerys doit fracturer le granit et pomper l’eau pour y extraire son lithium à sec. Les sources sont donc naturellement drainées. Plus bas, les zones humides comme celle-ci s’assèchent. « Les arbres vont être en stress hydrique. Ils vont crever. Ici, tout ça sera bientôt à sec. Fini. »

La faune et la flore qui vivent dans la forêt sont menacées par la mine de lithium. © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

Sans compter la pollution des ruisseaux aux métaux lourds. « Ici, la vase est déjà polluée d’arsenic et de plomb. Les gens viennent se baigner ici, mais ne le savent même pas. C’est la honte. »

En octobre 2024, lors d’une réunion de la direction départementale des territoires (DDT), Xavier Thabarant, qui représentait l’organisation France Nature Environnement, a été le seul à lever sa pancarte rouge pour voter contre le projet de mine de lithium parmi les 25 représentants autour de la table. Même certaines organisations environnementales ont approuvé Imerys après avoir reçu assez d’argent lié aux mesures compensatoires. « Je me suis levé et je suis parti. Je me suis dit : “Personne n’aime la nature, ce n’est pas possible”. »

Une libellule bleue aperçue au bord d’un étang. © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

« Une mine propre, ça n’existe pas »

En reprenant la route, nous apercevons l’usine pilote. La forêt des Colettes est littéralement taillée par les engins de chantier. Derrière les grillages, de grands bâtiments en tôle se dressent. Nous entendons des moteurs de machines et des klaxons de camions. Le site de Beauvoir est surveillé par des vigiles. Un camion porte-conteneurs sort justement de la mine. Selon l’entreprise Imerys, 330 000 tonnes de matière vont être extraites chaque année.

Aux abords de la carrière de kaolin à Échassières, stickers, affiches et inscriptions contre la mine de lithium occupent l’espace public. © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

« Il y aura un flot continu de camions, explique Cécile Pouly, militante à l’association Préservons la forêt des Colettes. On aura une pollution lumineuse et sonore 24 h/24. Des tonnes de résidus vont aussi être stockées en extérieur. Bien sûr que l’on va respirer toutes ces particules fines… »

« Le territoire sera pourri, dévasté »

Les cheminées d’extraction vont aussi libérer du radon, un gaz hautement toxique qui pourrait se déverser sur la vallée et augmenter les risques de cancers du poumon. « Oui, il y aura forcément un peu de poussière et du radon, admet Vincent Gouley, directeur développement durable du projet de mine baptisé Emili. Mais on va concasser en souterrain. Les seuils seront respectés. Il n’y aura pas de danger pour la population. »

Près de la carrière de kaolin à Échassières. © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

La multinationale défend un « design minier » avec une ventilation adaptée et une compensation environnementale sur les dommages causés à la nature. « On n’est pas là pour faire de l’argent, on s’inscrit juste pleinement dans la stratégie bas carbone du gouvernement. »

Invitée par les militants dans la forêt des Colettes, la géologue Aurore Stéphant, spécialiste des risques environnementaux de l’extraction minière, affirme pourtant : « De toute façon, une mine propre, ça n’existe pas. »

La carrière de kaolin du site de Beauvoir, à Échassières, future mine de lithium. © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

« Nos enfants diront que l’on a été collabos de ce qui s’est passé »

Pour extraire le lithium, Imerys risque de creuser un gigantesque cratère d’au moins 500 mètres de profondeur. « Dans une cinquantaine d’années, on aura extrait tout le lithium possible. Et le territoire sera pourri, dévasté. Le trou sera rempli de résidus et de béton et nos enfants diront que l’on a été collabos de ce qui s’est passé », poursuit Xavier Thabarant.

Mais rien n’est encore fait. Si l’État a déjà mis 50 millions d’euros sur la table, il manque encore des milliards d’investissements — le coût estimé de 1,5 à 1,8 milliard d’euros. En avril, Emmanuel Macron est venu en personne vanter les bienfaits du projet d’Imerys. « On va nous faire croire que c’est pour être souverain énergétiquement alors que ce sont peut-être des fonds de pension chinois ou étasuniens qui mettront des billes dans le projet », ironise le naturaliste.

« Même si on nous prend pour des putains d’écolos utopistes, on continue »

« Les gens dans la Combraille bourbonnaise n’ont jamais été militants dans l’âme, analyse Cécile Pouly. Mais on se bat et ça réveille un certain goût de la lutte. » « Durant la Seconde Guerre mondiale, les gens ont déjà pris le maquis dans cette forêt, dit Xavier. Alors, même si on nous prend pour des putains d’écolos utopistes, on continue. C’est pas pour moi que je le fais, c’est pour tout le monde. »

Une rosalie alpine sur le tronc d’un hêtre, l’un des coléoptères les plus rares d’Europe. © Adrien Fillon / Hans Lucas / Reporterre

Avant de se quitter, Xavier nous emmène sur un arbre mort. « Oh, une rosalie des Alpes ! Et une deuxième, juste à côté. Attention, elle va s’envoler ! » Ce coléoptère bleu et remarquable aux grandes antennes pond ses œufs dans les billons de hêtres morts. C’est l’une des espèces emblématiques de la forêt des Colettes. La rosalie sera-t-elle encore là dans vingt ans ?

« Pourquoi ne pas faire une forêt primaire en libre évolution ? s’interroge Xavier Thabarant. On pourrait arrêter l’exploitation forestière, y interdire la chasse par la même occasion et laisser tranquilles les animaux. Peut-être que le cerf et la chouette de Tengmalm reviendront enfin vivre ici. » Le regard lointain, le guide nature, être parmi les hêtres, lâche : « La nature, de toute façon, on s’en fout. L’homme blanc voit juste l’argent que ça peut lui rapporter. Tout ça pour que des riches puissent rouler en SUV… N’importe quoi. »

Derrière les grillages au bord de la route, la carrière de kaolin.

Source: https://reporterre.net/Dans-l-Allier-la-plus-grande-mine-de-lithium-d-Europe-s-attaque-a-une-foret-pleine-d

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