
©Margot Le Gonidec/ABC/Andia.fr
Jeanne Jaeck, éducatrice spécialisée, a fait partie des nombreuses et nombreux bénévoles qui ont aidé ceux qui ont été évacués dans le parc des expositions de Bordeaux pendant les incendies qui ont frappés la région. Entre improvisation et solidarité, elle raconte ces jours de confusion et confirme que le pays connaît désormais lui aussi ses réfugiés climatiques.
Par la rédaction de l’Huma
Les incendies, on les a connus en 2022 avec le secteur de la dune du Pilat. Alors, lorsqu’on nous annonce (le 22 juillet – NDLR) qu’un feu est en cours au niveau de Saumos, on a tous comme un goût amer de déjà-vu. La veille, deux pompiers sont décédés dans un feu sur Mérignac. Le nuage est là, stagnant au loin de la métropole bordelaise pendant trois jours. Et vendredi soir (le 24 juillet – NDLR), en l’espace de quelques minutes, Bordeaux est recouvert d’un immense nuage de fumée.
Les évacuations s’enchaînent les unes après les autres. Le climat devient anxiogène, terrorisant. Les cerveaux semblent marcher au ralenti. Alors, avec mon copain et des amis, nous décidons de partir aider sur le parc des expositions à Bordeaux, en tant que bénévoles : pour aider les réfugiés climatiques. On se présente sur le parking et commence alors les informations contradictoires : « Plus de bénévoles pour aujourd’hui », « À partir de 19 heures », « À partir de 21 heures », « À partir de 20 heures ».
Puis, sur les réseaux sociaux, on voit le récit de personnes, dans le parc, qui mettent en avant les difficultés rencontrées et le manque de bénévoles. On repart alors sans avoir pu pénétrer à l’intérieur, avec la conviction que, demain, on retentera de prêter main-forte.
Il n’a presque plus de médicaments pour soigner ses troubles
Bordeaux métropole a pris en main l’organisation. On scanne un QR code, on attend dans un sas que les missions soient proposées en fonction des compétences de chacun. Ils cherchent des personnes pour « faire du social » sur le parking. Sur le moment, on ne comprend pas trop. On décide de faire des binômes psy-éduc. Sur le parking ? Bon d’accord pourquoi pas ? Puis, là, on nous balance que les gens sont apeurés, qu’il y a eu des agressions sexuelles, des vols dans les véhicules. Nous rencontrons des gens dans une extrême précarité, effrayés, énervés, traumatisés. Des couples de personnes âgées qui refusent de quitter leurs véhicules par peur de se faire voler le peu de chose qu’il leur reste.
Un monsieur, qui n’était pas capable, psychiquement, de sortir de sa voiture, et qui n’est entré qu’une seule fois dans le parc des expos pour prendre quelques bananes. Il n’a rien avalé depuis trois jours. Il nous dit : « J’ai volé un pack d’eau, j’avais peur de rentrer à l’intérieur. » Il n’a presque plus de médicaments pour soigner ses troubles et sa batterie est à plat. Il y a branché son téléphone trop longtemps. Une famille de cinq personnes dans une Twingo garée à des centaines de mètres de l’entrée car, auparavant, il y avait une seconde entrée, fermée entre-temps.
Depuis, ils n’ont pas osé déplacer leur voiture. Dans cette voiture, un enfant avec un casque antibruit qui est en incapacité psychique d’être en contact avec le bruit, les lumières de ces grands hangars remplis de milliers de personnes. Un monsieur de 70 ans avec sa femme qui dorment dans leur voiture mais sont gênés par leurs voisins. On lui propose de déplacer son véhicule, mais un infirmier doit passer régulièrement pour lui faire des dialyses. Il a peur que s’il la déplace, l’infirmier ne le retrouve plus.
Les mêmes précarisés, le même vocabulaire guerrier de la part de nos dirigeants
Retour dans un des halls du parc des expositions. Des milliers de lits, des tables en plastique, des repas et des produits d’hygiène distribués, un concert au fond du hangar à côté des lits. Des personnes âgées qui dorment sur des lits de camp, accrochées à leurs cannes. Des chiens, des chats, des oiseaux. Un brouhaha ambiant, une lumière aveuglante encore à 23 heures.
Et, au milieu, les caméras, les journalistes, la police qui observe les bénévoles décharger des kilos d’eau, de vivres, sans bouger. Une seule patrouille qui passe pour surveiller les kilomètres de parking du parc des expositions. Une scène de guerre. Les évacués, entre précarité et isolement, se retrouvent comme du bétail, parfois perdus, souvent sans accès aux informations concernant les incendies, sans savoir même où se trouvent les douches.
Au milieu de tout ça, il y a une lumière qui éclaire plus fort que celle des néons dans les hangars : la solidarité, l’humanité. Se pose alors la question de ce que cela met en lumière sur notre société capitaliste à bout de souffle. Car, au-delà du récit particulier de ces déplacés, au-delà de l’anecdote journalistique qui présente l’engagement louable des bénévoles, nous sommes là face à un miroir grossissant des inégalités sociales de ce pays et dont le gouvernement ne se soucie pas.
On retrouve les mêmes logiques déployées pendant l’épidémie de Covid : les mêmes précarisés, le même vocabulaire guerrier de la part de nos dirigeants, la même glorification des sauveurs par le pouvoir qui n’hésite pas à les matraquer à la moindre revendication (hier les soignants, aujourd’hui les pompiers). Et les citoyens, qui de bric et de broc, s’organisent parce qu’il n’y a pas (plus) le choix. Peut-être que l’autogestion, telle que vue au tout début à Bordeaux, limitera la casse. Mais on n’oublie pas. On ne pardonne pas.
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