
Ancien sénateur communiste et grand spécialiste des questions d’endettement public, Éric Bocquet alerte sur les dangers d’une dramatisation du débat, qui risque de peser pour la présidentielle.
Par Cyprien BOGANDA
Comment percevez-vous l’ambiance actuelle du débat sur la dette publique ?
Éric Bocquet, Spécialiste des questions d’endettement public
En ce moment, les discours anxiogènes pleuvent de partout. Il y a quelques semaines, le journaliste Alain Duhamel lançait à Fabien Roussel (secrétaire national du PCF et possible candidat à la présidentielle – NDLR), sur BFMTV : « La France est fauchée, vous le savez bien ! » Comme pour mieux couper court à toute proposition progressiste, supposément trop coûteuse.
Le même discours catastrophiste est à l’œuvre dans les discours d’Édouard Philippe (Horizons) ou de Gabriel Attal (Renaissance), qui insistent sur la nécessité d’un « choc ». Bien sûr, ce sont des mots qu’on entend depuis vingt à trente ans, mais le contexte politique joue aussi : nous sommes à neuf mois de la présidentielle, avec un budget en préparation. Pour les libéraux, les gens doivent se faire à l’idée qu’on ne peut pas dépenser un euro de plus.
Le déficit public dépasse 150 milliards d’euros : la France vit-elle au-dessus de ses moyens ?
C’est en tout cas ce qu’essaie de nous faire croire le discours libéral culpabilisateur, qui explique le creusement de la dette par un modèle social que nous n’aurions plus les moyens de financer. Faux ! La hausse de notre endettement n’est pas liée aux dépenses sociales mais à la faiblesse des recettes.
Dans les années 1980, on comptait 14 tranches d’impôt sur le revenu, contre 5 seulement aujourd’hui. Entre-temps, on a supprimé l’ISF, réduit les impôts de production et empilé les niches fiscales. Ces dernières coûtent jusqu’à 85 milliards d’euros aux finances publiques : il est temps de faire le ménage. Même chose pour les 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises.
Et puis, la situation actuelle est le fruit d’un choix politique, fait par les théoriciens libéraux au cours des années 1970. Il a été décidé alors de mettre fin au financement de l’État par la Banque de France, qui faisait jusque-là des avances à taux 0 à ce dernier.
Au passage, je rappelle que la dette française atteignait 160 % du PIB en 1945, contre 20 % trente ans après : on ne l’a pas réduite en menant des politiques d’austérité mais en pariant sur la croissance et sur l’investissement. Dans les années 1970, on a confié le financement de notre dette aux marchés financiers, qui s’enrichissent dessus. Et la charge de la dette ne cesse d’augmenter depuis.
Justement, on entend souvent dire qu’il ne faut surtout pas inquiéter ces marchés…
S’il y a bien une catégorie de gens qui ne s’inquiètent pas, ce sont bien les acteurs du marché ! J’ai assisté à une adjudication (placement de dette sur les marchés, NDLR), à Bercy, à l’époque où j’étais parlementaire. L’Agence France Trésor (AFT) met en ligne un communiqué annonçant son intention de lever tant de dette. Et on fait la queue pour nous prêter !
Quand l’AFT demande 8 milliards d’euros, on nous en propose de 30 milliards à 40 milliards d’euros. La France est une bonne cliente. Cela fait depuis 1793 qu’elle paie sa dette rubis sur l’ongle… Si les financiers avaient peur de ne pas être remboursés, cela fait très longtemps qu’ils auraient arrêté de nous prêter.
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