
L’enchaînement de canicules, incendies et sécheresses qui frappe la France laisse espérer que l’été 2026 puisse être celui d’une bascule face au changement climatique. Les scientifiques interrogés par Reporterre restent cependant partagés.
Par Laure NOUALHAT
Cinq canicules qui se succèdent, le mois le plus chaud jamais enregistré en France et dans les océans, des incendies gigantesques… L’été 2026 sera-t-il celui de la bascule ? Celui dont nous dirons, dans dix ou vingt ans : c’est là que nous avons compris ? Ou bien cet enchaînement de canicules, de sécheresses, d’incendies, de récoltes amputées, de rivières mourantes et d’activités humaines désorganisées ne sera-t-il qu’une étape supplémentaire dans notre étrange apprentissage de la catastrophe ?
Reporterre a posé la question à plusieurs scientifiques qui passent cet été sur le pont. Leurs réponses ont quelque chose de vertigineux. Car pour eux, le choc de l’été 2026 tient moins à ce qui arrive qu’au fait que tout cela avait été annoncé.
Des scénarios devenus réalité
« Globalement, ce qu’on vit aujourd’hui n’est que ce qu’on envisage depuis cinquante ans », rappelle le climatologue Jean Jouzel, un peu las. Le réchauffement climatique avance décennie après décennie, avec une moyenne mondiale de température augmentant à coups de quelques dixièmes de degré. « La perception du réchauffement climatique ne se fait pas à travers la température moyenne, mais au travers des événements climatiques extrêmes », constate-t-il.
Les canicules deviennent plus précoces, plus tardives, plus fréquentes et plus intenses. Les sécheresses s’installent. Les températures franchissent désormais régulièrement 40 °C dans des régions où c’était inconcevable.
« Dans ma jeunesse, 40 °C en Bretagne, on n’y pensait même pas, observe l’ancien vice-président du Giec. Lorsque cette chaleur finit par craquer, elle peut laisser place aux orages convectifs, aux grêlons massifs, aux vents violents, avec des conséquences parfois ravageuses sur les vignobles, les cultures, les maisons… J’ai vécu dans un climat plus calme, c’est certain. »
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La phrase sonne comme une définition de l’époque. Car le dérèglement ne se cantonne plus à la météorologie, il attaque simultanément les forêts, les rendements agricoles, la santé, la biodiversité, les cours d’eau, les élevages, le tourisme, les conditions de travail et jusqu’au fonctionnement de notre système énergétique. Ce qui apparaissait encore, il y a vingt ans, sous forme de scénarios devient un réel imposé à tous les secteurs de la société.
« On n’oublie pas les étés spectaculaires, mais on les normalise »
Pour autant, peut-on dater une bascule ? Claude Garcia se méfie des grands moments de révélation. Professeur de gouvernance forestière à Berne (Suisse), directeur d’études à l’École polytechnique fédérale de Zurich et chercheur travaillant depuis longtemps sur les relations entre sociétés humaines et forêts, il s’est progressivement intéressé, non plus seulement à l’effondrement de la biodiversité, mais à ce qui le produit : nos décisions. « On n’oublie pas les étés spectaculaires, mais on les normalise », dit-il.
Voilà peut-être le piège de l’été 2026. Nous n’oublierons sans doute pas les 119 000 hectares brûlés avant même la fin du mois de juillet, les nuits à 30 °C et les rivières réduites à des flaques. Mais cela ne signifie nullement que ces événements « se traduiront par un changement dans les pratiques ou les normes. Ce n’est pas du tout gagné ».
Des bascules ont déjà eu lieu
C’est pourtant arrivé par le passé. Claude Garcia cite certains événements catastrophiques qui ont transformé durablement les politiques publiques : les gigantesques tempêtes de poussière en Chine, qui ont contribué à faire du reboisement une priorité nationale au début des années 2000, ou les grandes crues françaises du XIXe siècle, après lesquelles érosion, déboisement et protection des bassins-versants ont commencé à être pensés ensemble. « C’est possible. Mais pas garanti. »
« L’individu est seul face à cela, mais la société construit le chemin qu’il va devoir prendre »
Pour comprendre pourquoi certains événements déclenchent une transformation et d’autres non, Claude Garcia déroule une sorte de parcours d’obstacles : la personne dispose-t-elle de l’information et reçoit-elle l’alerte ? Croit-elle cette information ? Va-t-elle considérer le problème comme suffisamment important pour le placer au sommet de ses priorités ? Dispose-t-elle réellement des moyens d’agir ? Entre savoir et agir se trouve donc tout un monde. Le nôtre, qui brûle.
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Cette grille de lecture éloigne aussi la question climatique de la seule responsabilité individuelle. « L’individu est seul face à cela, mais la société construit le chemin qu’il va devoir prendre », explique Claude Garcia. Ce sont les normes, les infrastructures, les prix, les lois, les discours dominants qui définissent ce qu’il est facile, difficile, ou parfois impossible de faire. « C’est la société qui dit si la priorité est à l’immigration ou à la lutte contre le changement climatique. »
Et tous les choix ne pèsent évidemment pas du même poids. Celui d’un sénateur qui dépose une proposition de loi, d’un agriculteur décidant d’irriguer ou non, d’un promoteur voulant construire sur un littoral exposé ou d’un responsable politique fixant une norme d’urbanisme n’a pas les mêmes conséquences que celui d’un consommateur dans son rayon de supermarché. C’est là que la notion de « bascule » devient intéressante. Non comme instant magique où une population entière ouvrirait simultanément les yeux, mais comme moment où ce qu’une société considère comme normal commence à bouger.
Une capacité d’adaptation à double tranchant
La pandémie de Covid-19 en a fourni une spectaculaire démonstration. « Le monde d’après est vraiment différent du monde d’avant », selon Claude Garcia. La crise sanitaire a montré que des décisions présentées la veille encore comme inimaginables pouvaient être prises en quelques jours : avions cloués au sol, activités suspendues, populations confinées, argent public mobilisé à une échelle exceptionnelle. « Le volet d’action est plus important qu’on ne le croit. Mais si nous croyons qu’il n’y a pas moyen d’agir, alors il n’y a pas moyen d’agir. »

En regardant l’été brûlant, Marc-André Selosse, biologiste et président de la fédération BioGée, qui promeut la formation aux sciences du vivant, peine cependant à discerner ce mouvement. « On a dit la même chose avec le Covid, avec la guerre en Ukraine et la crise énergétique récente… Sur le coup, on se dit que plus rien ne sera comme avant, mais je ne suis pas convaincu que ça changera grand-chose. » L’être humain possède une remarquable capacité d’adaptation au désastre. Précieuse lorsqu’il s’agit de survivre, elle devient redoutable lorsque nous nous adaptons à ce que nous devrions empêcher.
Au moment où incendies et canicules matérialisent le dérèglement climatique, Marc-André Selosse constate qu’Amazon construit au Texas une centrale à gaz pour nourrir ses data centers. Les politiques d’adaptation progressent légèrement, tandis que les politiques agricoles, énergétiques, industrielles et commerciales restent largement contradictoires entre elles.
« Climatoscepticisme de fait »
« Ceux qui niaient la catastrophe à l’extrême droite de l’échiquier politique ne la nient peut-être plus, mais les solutions proposées ne sont rien d’autre que du déni, dit Marc-André Selosse. Ceux qui vantent une flotte française de Canadair n’ont pas l’intention de travailler à réduire les gaz à effet de serre. » Le chercheur parle de « climatoscepticisme de fait » : non plus nier que le changement climatique existe, mais refuser d’en tirer les conséquences.
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Il insiste aussi sur l’absence de vision systémique : nous continuons à séparer les incendies de l’agriculture, l’agriculture de l’alimentation, l’eau de l’énergie, la biodiversité de l’économie, alors que la crise environnementale raconte le lien entre tout cela. « Les consommateurs sont prisonniers d’une logique de destruction, avec très peu de choix ou d’incitation — économique ou autre — à faire bien », estime-t-il.
Ce qui le préoccupe le plus est peut-être notre capacité à comprendre ce qui nous arrive. « Je ne suis pas sûr que les catastrophes soient notre outil pour bouger. Ce serait plutôt l’éducation et l’intelligence collective. » Et d’interroger une société qui prépare ses enfants aux bouleversements écologiques avec une heure et demie de sciences du vivant par semaine au collège et au lycée. « Le temps de la sidération peut être le temps où l’on démarre la construction collective. Mais c’est un temps très court, estime Marc-André Selosse, car très vite, il y a une habituation. »
C’est ici que sa pensée rejoint celle de Claude Garcia. L’un parle de normalisation, l’autre d’habituation, mais les deux désignent le même gouffre : celui qui sépare la catastrophe de la transformation. Jean Jouzel, lui, ramène la discussion à sa brutale simplicité. « J’aimerais que cette idée demeure : la communauté scientifique n’a pas exagéré. Cela invite à regarder sérieusement ce qu’elle prévoit pour cinq, dix ou quinze ans, et qui n’est pas réjouissant. »
« La tendance reste inexorable tant que les émissions de gaz à effet de serre ne chuteront pas rapidement »
Pour les scientifiques, l’été 2026 ne constitue pas une anomalie posée au milieu d’un climat stable, il est la composante d’une trajectoire. « Une année pourra être plus fraîche que la précédente, une saison plus arrosée, un mois moins spectaculaire, mais la tendance, elle, reste inexorable tant que les émissions de gaz à effet de serre ne chuteront pas rapidement », rappelle Jean Jouzel.
Le climat n’a pas soudainement franchi une frontière lors de cet été 2026 caniculaire en France, il se transforme depuis des décennies, et « chacune d’elles est désormais plus chaude que la précédente », rappelle le climatologue. Socialement et politiquement, en revanche, la possibilité d’une bascule reste présente. Si, enfin, le changement climatique cessait d’être une politique sectorielle pour devenir la contrainte à partir de laquelle toutes les autres politiques seraient pensées. Sinon, 2026 rejoindra la collection de nos étés « historiques ». Jusqu’au prochain.
Source: https://reporterre.net/L-ete-2026-sera-t-il-celui-de-la-bascule
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