La France à sec : des rivières aux nappes, le spectre de la désertification (H.fr-11/08/26)

Au 1er août, l’Office français de la biodiversité recensait 1 373 petits cours d’eau en rupture d’écoulement ou totalement à sec, soit 554 de plus qu’un mois auparavant. ©Jean-François FORT / Hans Lucas via AFP

Jamais autant de petits cours d’eau n’avaient été observés asséchés ou en rupture d’écoulement. Dans le même temps, 63 % des nappes phréatiques sont sous les normales saisonnières. Les scientifiques alertent sur le risque d’aller, à terme, « vers une forme de désertification ».

Par Pierre CAZEMAJOR

La France en voie de désertification ? C’est en tout cas le risque qui se dessine derrière les rivières qui s’assèchent et les nappes phréatiques qui baissent. Au 1er août, l’Office français de la biodiversité (OFB) recensait 1 373 petits cours d’eau en rupture d’écoulement ou totalement à sec, soit 554 de plus qu’un mois auparavant. Avec 43 % des stations du réseau Onde (Observatoire national des étiages) concernées, l’établissement public parle de « la situation la plus critique jamais observée à cette période », plus dégradée encore qu’en 2022.

Pour Thibault Datry, directeur de recherche à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et spécialiste de l’écohydrologie, ces chiffres ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité. Onde et ses 3 230 stations « ne donnent qu’un aperçu de la situation » : « Il n’y a pas « seulement » 1 373 cours d’eau asséchés ; il y en a sans doute cent fois plus en France. » Surtout, poursuit le chercheur, « depuis que le réseau existe, il n’y a jamais eu autant d’observations de cours d’eau en rupture d’écoulement ou en assec ».

Des phénomènes extrêmes qui se répètent

Même constat sous terre. « Aujourd’hui, 94 % des nappes sont en baisse et 63 % des niveaux sont inférieurs aux normales », détaille Nicolas Pedron, adjoint à la direction de l’eau du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières). À la même période l’an dernier, cette proportion n’était que de 56 %.

Des sécheresses sévères, la France en a pourtant déjà connu. 1976 reste une référence ; 2003, 2011, ou 2022 ont également marqué les esprits. Mais la nouveauté tient moins à l’existence de ces épisodes qu’à leur répétition : « Ces phénomènes extrêmes ont tendance à se répéter davantage, avec une fréquence et une intensité qui augmentent au fil des années », souligne Nicolas Pedron. Même lecture chez Raphaël Morera, historien de l’environnement au CNRS. Pour lui, si les sociétés ont toujours dû composer avec des périodes de sécheresse, « ce qui change aujourd’hui, c’est que le changement climatique accélère considérablement le rythme des transformations ».

Des écosystèmes fragilisés, des usages de plus en plus menacés

Au-delà de la baisse des niveaux d’eau, c’est tout le fonctionnement des écosystèmes qui se trouve bouleversé. L’OFB rappelle qu’un étiage (débit minimal) prolongé réduit les capacités naturelles d’épuration des cours d’eau et affecte directement les habitats, la reproduction et l’alimentation de nombreuses espèces aquatiques.

Pour autant, un cours d’eau qui s’assèche n’est pas, en lui-même, une anomalie. « La majorité des cours d’eau dans le monde s’assèche naturellement », rappelle Thibault Datry. Mais la difficulté tient aujourd’hui à l’ampleur du phénomène : « Des cours d’eau qui ne s’étaient jamais asséchés s’assèchent ; d’autres s’assèchent beaucoup plus longtemps que d’habitude et sur des portions beaucoup plus importantes. Nous n’avons jamais vécu une situation de cette ampleur. »

À la raréfaction de l’eau s’ajoute sa température. Avec des débits plus faibles, les rivières se réchauffent davantage : « Dans certains cas, les poissons meurent littéralement de chaleur », explique Thibault Datry. « Le risque, à terme, est d’aller vers une forme de désertification », prévient Nicolas Pedron.

Cette situation n’est pourtant pas apparue soudainement. Elle est le produit d’une succession d’étés plus chauds et plus secs, mais aussi de périodes de recharge moins efficaces. Un épisode isolé de sécheresse peut être compensé si l’hiver suivant permet aux nappes de se reconstituer : « En revanche, lorsque ces épisodes deviennent récurrents, plus longs et plus intenses, ils peuvent déséquilibrer le cycle normal de recharge et de vidange des nappes. »

Réduire les prélèvements, un problème économique

Pour les scientifiques, cette évolution correspond aux projections établies depuis plusieurs décennies. Le Giec rappelle que chaque fraction supplémentaire de réchauffement accroît la fréquence et l’intensité des sécheresses et les tensions sur la ressource en eau. En France, le Centre de ressources pour l’adaptation au changement climatique estime que les sécheresses agricoles ont doublé depuis les années 1960 et qu’à l’horizon 2050, elles pourraient durer en moyenne vingt-quatre jours supplémentaires par an.

« Nous avons considérablement intensifié l’utilisation de l’eau », observe Raphaël Morera. Les moyens industriels ont permis de retenir, détourner et pomper des volumes toujours plus importants, les sociétés occidentales considérant que l’eau serait disponible en permanence. « Nous avons fini par considérer cela comme quelque chose de naturel », résume-t-il. Une disponibilité que la répétition des sécheresses remet désormais en cause.

« Depuis les années 1970, les scientifiques expliquent ce qu’il faudrait faire. Mais nous avons fait quasiment l’inverse », déplore Thibault Datry. « Pourtant, les personnes qui nous gouvernent ne sont pas ignorantes. Elles ont accès à ces connaissances. Le problème tient davantage au fonctionnement du système économique actuel », qui rend difficile la réduction de certains prélèvements.

« Il faut un changement systémique »

« La première adaptation, c’est l’économie d’eau. Il n’y a pas de meilleure adaptation que de ne pas consommer l’eau dont on peut se passer », résume Nicolas Pedron. Thibault Datry va plus loin : « Nous n’avons pas le choix : il faut un changement systémique dans notre manière de considérer et d’utiliser l’eau. »

Car, au-delà des seuls milieux aquatiques, c’est aussi le fonctionnement de la société qui est interrogé. Raphaël Morera invite ainsi à dépasser les distinctions entre agriculture, industrie et consommation domestique : « La consommation d’eau de l’agriculture ou de l’industrie n’est pas extérieure à celle des ménages. Elle sert à produire ce que nous consommons. »

Du côté politique, Amar Bellal estime que cette adaptation suppose un investissement public massif. « Une vraie politique d’adaptation, c’est pas 1 milliard, c’est plusieurs dizaines de milliards d’euros qu’il faudrait par an », affirme le responsable de la commission écologie du PCF. Mais, pour lui, l’enjeu ne peut se limiter à l’adaptation : « Nous, au Parti communiste, on veut tenir les deux », à savoir l’adaptation et la réduction des émissions.

Source: https://www.humanite.fr/environnement/catastrophe-climatique/la-france-a-sec-des-rivieres-aux-nappes-le-spectre-de-la-desertification

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