Canicules et incendies : les principaux pyromanes sont identifiés mais restent impunis (reporterre.net-11/08/26)

Collage. © Mélissa Germany / Reporterre

Alors qu’une cinquième canicule débute et que les forêts s’embrasent, les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre continuent d’alimenter le brasier du réchauffement climatique, sans en être tenus pour responsables, dénonce notre journaliste.

Par Léa GUEDJ

À chaque phénomène extrême, amplifié et démultiplié par le réchauffement climatique d’origine humaine, les regards accusateurs se tournent, légitimement, vers l’inaction de l’État. Parfois, ce sont même les écologistes et les scientifiques, messagers de la catastrophe en cours et à venir, qui deviennent la cible. Les extracteurs d’énergies fossiles, qui émettent la grande majorité du gaz à effet de serre responsable du réchauffement global tout en enchaînant des profits records, demeurent largement épargnés par la vindicte populaire et médiatique.

Pourquoi sont-ils si peu pointés du doigt, alors qu’ils sont les premiers contributeurs de ce réchauffement qui embrase nos forêts et nos maisons, assèche nos cours d’eau, nos cultures et décime la biodiversité ?

Les grands pollueurs échappent à la vindicte

Après les incendies qui ont ravagé 42 000 hectares en Gironde, c’est le manque de moyens accordés par l’État à la sécurité civile qui a été dénoncé. Des habitants sinistrés du village du Porge ont aussi critiqué la stratégie de lutte contre l’incendie, estimant avoir été sacrifiés au profit du cap Ferret.

Un scénario similaire s’était produit en Espagne, à la suite des inondations torrentielles qui ont englouti des rues, des habitations et des vies, dans la région de Valence, en octobre 2024. Après cette catastrophe meurtrière, des dizaines de milliers de Valenciens ont manifesté pour réclamer justice. Ils dénonçaient « l’inaction criminelle » des autorités, accusées de ne pas avoir alerté suffisamment à l’avance du danger que constituaient ces pluies diluviennes et d’avoir mal coordonné les secours après les inondations.

Pendant les canicules en France, c’est l’insuffisance de la politique d’adaptation de l’État qui a été pointée du doigt. Rarement son inaction, en amont, dans la lutte contre le réchauffement climatique. L’espace médiatique, lui, a été saturé par l’enjeu de la climatisation, notamment sous l’influence des forces politiques d’extrême droite.

Au cours de cet été de catastrophes, certains médias, comme Le Figaro et Le Point, ont carrément fait le choix d’en attribuer la responsabilité aux écologistes, accusés de s’être opposés à la climatisation, au nucléaire, au débroussaillement et aux bassines agricoles. Ce sont parfois les scientifiques eux-mêmes qui n’auraient pas été assez « pédagogues », alors qu’ils tiraient la sonnette d’alarme depuis des années. Pourtant, ce sont bien les principaux émetteurs de gaz à effet de serre qui ont contribué de manière significative à la multiplication des vagues de chaleur.

« Aux plus grands pollueurs, on ne demande pas de comptes »

À aucun moment la colère n’est dirigée vers les premiers responsables : les plus grands pollueurs de ce monde, comme Saudi Aramco, Chevron, Gazprom ou TotalEnergies. Le secteur des énergies fossiles pèse pour plus de 80 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Mais à ces acteurs, on ne demande pas de comptes, ni sur leurs émissions faramineuses, ni sur le lobbying exercé pour obtenir des politiques d’atténuation moins-disantes, ni sur leurs profits mirobolants réalisés sur le dos des victimes de la guerre tandis que les phénomènes extrêmes se multiplient.

Au contraire, on salue les miettes accordées en guise de maigre compensation pour les dommages causés, présentées comme un « geste de solidarité », lorsque TotalEnergies annonce « prendre en charge les carburants nécessaires aux services de sapeurs-pompiers » cet été, sous la forme d’avoirs utilisables pour leurs futures dépenses en carburant auprès du groupe.

L’adaptation au détriment de l’atténuation : le mantra des géants des fossiles

On assiste ainsi à un détournement de l’attention, en accordant « une importance excessive à l’adaptation au détriment de la décarbonation », analyse Laurie Laybourn, directeur du centre de réflexion britannique Initiative stratégique sur les risques climatiques. Alors même que, dit-il, ce focus est « une impasse : sans une réduction rapide des émissions, les impacts climatiques s’accéléreront, dépassant notre capacité à y faire face ». Concrètement, on mise sur le don et le mécénat, en espérant « reconstruire » ce qui ne pourra que s’enflammer à nouveau à mesure que le thermomètre s’affole.

Lire aussi : Cagnotte pour Fontainebleau : l’écran de fumée d’Emmanuel Macron

Laurie Laybourn constate que cette tendance à se focaliser sur les symptômes, voire à désigner les lanceurs d’alerte comme responsables, tout en omettant les racines du réchauffement climatique, alimente un « cercle vicieux ». Ce qu’il nomme le « risque de déraillement » se produit lorsque les conséquences du réchauffement climatique détournent l’attention et les ressources de l’action d’atténuation des sources de ce même réchauffement. « Il ne s’agit pas seulement d’une menace plausible, mais d’une menace qui commence déjà à se concrétiser », affirme-t-il.

Après les inondations de Valence, Laurie Laybourn a observé que le mécontentement populaire à l’égard de l’impréparation des autorités a été exploité par le parti d’extrême droite espagnol Vox. Son dirigeant en a profité pour imputer les inondations au « fanatisme climatique », affirmant à tort que l’obsession de protéger les écosystèmes fluviaux s’était faite « au détriment de la protection des populations locales ». Par la suite, le parti a grimpé dans les sondages, alors que, justement, celui-ci « s’oppose aux politiques visant à décarboner et à améliorer l’adaptation au changement climatique », y compris « en réduisant les budgets consacrés à la lutte contre les incendies dans les collectivités locales où il est au pouvoir ».

Patrick Pouyanné (TotalEnergies) : « Ce n’est pas particulièrement de ma faute, le climat c’est l’affaire de tout le monde »

L’entreprise TotalEnergies, en mettant en avant sa contribution à la lutte contre les incendies, participe elle-même à ce « détournement de l’attention ». D’ailleurs, cela répond à une logique assumée du groupe. Dans son dernier rapport sur le climat, la multinationale prend acte d’un constat : « L’objectif consistant à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels est [désormais] hors de portée. » Quelles leçons en tire-t-elle ? Elle revoit à la baisse ses objectifs affichés de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Un vaste mouvement de marche arrière opéré par tous les géants pétrogaziers, comme BP, Shell ou ExxonMobil, qui alimentent le chaos climatique.

Le focus sur l’adaptation devient pour ces méga-émetteurs une occasion rêvée de se dégager de leur responsabilité et des efforts d’un changement de modèle économique. Le nouveau mantra est ainsi répété par le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné. « Il fait chaud, oui, il faut s’adapter, je crois beaucoup à l’adaptation […] il faut climatiser en France », dit-il. Il n’assume aucune responsabilité : « Je ne me sens pas accusé […], ce n’est pas particulièrement de ma faute, le climat c’est l’affaire de tout le monde. » Au contraire, nous devrions féliciter son action et s’estimer « bien contents d’avoir des centrales à gaz [fossile] qui fonctionnent en ce moment pour apporter de l’électricité pour climatiser le pays », nous dit-il.

Un cercle vicieux qui affole le thermomètre

On pourrait s’attendre à ce que les populations, confrontées dans leur chair aux dommages du réchauffement climatique, réclament davantage de politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre et tiennent pour responsables les émetteurs. De même qu’on pourrait espérer que les médias demandent des comptes à l’État pour le non-respect de ses engagements climatiques et aux plus grands pollueurs qui poursuivent leurs activités sur une trajectoire extractiviste, dans ce contexte de canicules, de sécheresses et d’incendies à répétition qui alimentent quotidiennement leurs colonnes. C’est tout le contraire qui semble se produire.

La société se laisse entraîner dans une « boucle de rétroaction » à l’image de celles qu’on peut observer dans la nature : les feux de forêt — rendus plus intenses, vastes et fréquents par le changement climatique —, dont les émissions de CO2 alimentent à leur tour le réchauffement global.

« Les géants des fossiles préparent le foyer de l’incendie et soufflent sur ses braises »

Il y a sans doute des ressorts psychologiques à cet emballement : on considère qu’il est déjà trop tard, donc on met le paquet sur les politiques d’adaptation, au détriment du respect des engagements d’atténuation et de la contrainte exercée sur les plus grands émetteurs. Mais c’est aussi un choix politique stratégique : comme le souligne Guillaume Sainteny, expert en développement durable, dans une tribune au Monde, « les politiques d’adaptation possèdent un avantage notable sur l’atténuation : elles permettent de dépasser le débat sur les causes du changement climatique ». Elles permettent « d’“embarquer” ceux qui contestent les causes du changement climatique quelles qu’elles soient ».

Ce cercle vicieux provient aussi des avantages économiques que peuvent tirer les compagnies fossiles de la multiplication des phénomènes extrêmes. Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, en fait le constat lui-même en pleine canicule : « En France en ce moment, qu’est-ce qui produit l’électricité ? Toutes les centrales à gaz [fossile]. Voilà comment on assure la demande en électricité française en ce moment, parce qu’il y a moins d’éolien […] [et] que le solaire fonctionne moins bien quand il fait trop chaud, […] et les centrales nucléaires sont obligées également de ralentir. » À cela, on pourrait ajouter les centrales hydrauliques qui pâtissent de la sécheresse.

En réalité, c’est un autre cercle vicieux délétère que décrit le patron : plus on retarde la baisse des émissions de gaz à effet de serre, plus le réchauffement climatique s’accélère, et moins les moyens de s’en extraire sont performants. Les énergies fossiles deviennent alors encore plus profitables à leurs producteurs qui se frottent les mains, tandis que la consommation électrique bondit, notamment due à la climatisation croissante, et que les prix de l’électricité augmentent.

Alors que l’on se déchire sur les solutions adéquates pour s’adapter, ils peuvent continuer d’engranger des profits records, largement reversés aux plus fortunés de la planète, en bénéficiant de toujours plus d’investissements, pour continuer à accroître leur production de combustibles fossiles. Le tout, sans risquer d’être mis à contribution par une taxation de leurs superprofits ou d’être tenus par des engagements de réduction d’émissions. À la sortie de la COP30 au Brésil, aucune référence à la sortie des énergies fossiles n’était présente dans l’ensemble des décisions adoptées.

Mais tous ces « avantages » pour quelques-uns — politiciens en quête de soutien populaire et actionnaires de multinationales fossiles avides de profits en tête — pourraient bien se transformer en tragédie collective, à mesure que l’adaptation s’avèrera insuffisante pour faire face aux effets d’un réchauffement accéléré par la hausse des émissions de gaz à effet de serre. Cela ne signifie pas qu’il faille retarder l’adaptation, mais le discours qui émerge en profite pour éclipser l’atténuation. Le pyromane lance l’allumette qui déclenche le feu, mais les géants des fossiles en préparent le foyer et soufflent sur ses braises. Et tant que nous laisserons les énergies fossiles brûler, le feu ne fera que s’étendre et s’intensifier.

Source: https://reporterre.net/Canicules-et-incendies-dirigeons-notre-colere-vers-les-geants-des-energies-fossiles

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=106294&action=edit

Article suivant:

Article précédent:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *