Sécheresse, canicules : faut-il s’inquiéter pour les arbres? (reporterre.net-15/08/26)

Des arbres subissant les effets de la sécheresse, le 5 août 2026, dans une forêt au-dessus du Landeron, dans l’ouest de la Suisse. – © Fabrice Coffrini / AFP

Les sécheresses combinées aux canicules forcent les arbres à activer leurs mécanismes de survie. De plus en plus longues, intenses et fréquentes, elles peuvent les entrainer dans une « spirale de dépérissement ».

Par Léa GUEDJ

Sources d’oxygène, ilots de fraicheur naturels, capteurs de carbone… Les arbres sont nos alliés face au réchauffement climatique et à ses effets. Mais ils s’en trouvent aussi affectés. Les dégâts sont visibles autour de nous : alors que nous sommes en plein mois d’août, les bois se teintent de nuances automnales et les feuilles mortes crépitent sous nos pieds.

La combinaison des canicules et des sécheresses, particulièrement forte depuis la fin du printemps, provoque une réponse physiologique de l’arbre qui se met « en mode survie », explique Yann Vitasse, chercheur à l’Institut fédéral suisse de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), spécialisé sur la dynamique forestière.

Tant qu’il y a de l’eau dans le sol, elle peut être puisée par les racines, monter à travers le xylème, un réseau de fins tubes, avant de s’évaporer par les stomates, les minuscules pores des feuilles. Comme la sueur qui rafraîchit la peau, cette évaporation rafraîchit l’arbre. Cela fonctionne très bien lorsque l’eau dans le sol est abondante.

La situation se complique lorsque la sécheresse perdure et que le réservoir en eau du sol n’est plus assez rempli. L’arbre souffre alors de stress hydrique, puisqu’il ne parvient plus à pomper suffisamment d’eau par ses racines.

« Un effondrement du système hydraulique de l’arbre »

« Les gros et vieux arbres, qui ont besoin de plus d’eau que les jeunes, sont particulièrement touchés », explique l’Office national des forêts. Pour tenter de survivre à une sécheresse intense et persistante, l’arbre va donc « fermer ses stomates pour économiser l’eau », poursuit Yann Vitasse de WSL.

Cette réaction, si elle dure trop longtemps, peut « augmenter la tension dans les vaisseaux qui assurent le transport de l’eau dans l’arbre jusqu’à un seuil critique de rupture », continue le chercheur.

Lorsque la tension devient trop forte, il se produit un phénomène appelé cavitation : « Des petites bulles d’air, appelées embolies, apparaissent dans les vaisseaux et se propagent dans la colonne d’eau », dit Yann Vitasse. Le transport de l’eau est bloqué, ce qui peut aller jusqu’à « un effondrement du système hydraulique de l’arbre », précise-t-il.

Des forêts qui s’affaiblissent

L’eau ne peut alors plus atteindre la cime. Faute d’hydratation pour les alimenter, mais aussi d’évaporation pour les refroidir à cause de la fermeture des stomates, les feuilles flétrissent, brunissent, voire sont brûlées par les rayonnements du soleil, et chutent.

En mettant en œuvre ces stratégies de survie, l’arbre s’affaiblit. « La fermeture de ses stomates réduit son absorption du CO2 et ralentit la photosynthèse », explique Yann Vitasse.

L’arbre peut ainsi en venir à manquer de nourriture, les glucides issus de la photosynthèse qui sont nécessaires à sa croissance, sa réparation et ses capacités de défense. Il devient alors plus vulnérable aux maladies, aux champignons et aux insectes ravageurs, et moins apte à faire face à d’autres évènements extrêmes. C’est ce que le chercheur appelle une « spirale de dépérissement », qui peut aller jusqu’à la mort prématurée de l’arbre.

« Les arbres n’ont plus le temps de s’en remettre »

Même si la plupart des arbres resteront debout après cet été, nombre d’entre eux agoniseront en silence dans les années suivantes. Un arbre peut résister à un été sec et brûlant, mais il en ressortira affaibli, et moins à même de résister au suivant. Et comme ces épisodes se répètent de plus en plus fréquemment, se prolongeant et s’intensifiant sous l’effet du réchauffement climatique, « les arbres n’ont plus le temps de s’en remettre », dit Yann Vitasse.

Les anomalies saisonnières s’enchaînent et la mortalité des arbres s’accroît. Une étude pilotée par le Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, publiée fin juin dans la revue Nature Communications, estime que cette mortalité a été multipliée entre 1,5 et 4 fois chez les neuf espèces les plus communes en France [1], entre 2015 et 2023.

Parmi les principales causes de ce phénomène — derrière la taille des arbres et la compétition entre individus liée à la densité des peuplements — il y a les étés trop secs, les hivers trop chauds et les printemps trop humides. Davantage que les phénomènes extrêmes isolés, c’est l’accumulation et les interactions entre ces anomalies qui contribuent à cette mortalité.

Des arbres qui tiennent debout depuis des siècles et des espèces que nous sommes habitués à voir dans nos régions se retrouvent progressivement en dehors de leur zone de confort climatique.

Un climat qui change trop rapidement

Cible privilégiée des scolytes, des coléoptères dont le cycle de reproduction s’accélère avec la hausse des températures, « l’épicéa risque de se raréfier dans les régions de basse altitude et là où le sol est peu profond, de même que le hêtre, très sensible au manque d’eau », décrit Yann Vitasse.

Le souci, c’est que « la migration naturelle des espèces est bien trop lente par rapport à la vitesse du réchauffement global », explique-t-il : « Les arbres montent de l’ordre de 30 mètres en altitude tous les dix ans dans les Alpes, mais ce rythme devrait être de 60 à 70 mètres pour suivre celui du changement actuel du climat. »

Selon lui, le laisser-faire ne suffira pas, tant que le réchauffement climatique d’origine humaine se poursuivra. C’est un « changement de paradigme » qui doit être opéré, insiste Yann Vitasse : « Des essences plus résistantes devront être plantées, même si elles ne sont pas forcément les plus rentables économiquement. »

Plutôt que des monocultures et des coupes rases, il faut aller vers des pratiques comme « la futaie jardinée » pour « favoriser la diversité des espèces, de leur génétique et des strates d’âge des peuplements » dans les forêts, décrit-il.

Le chercheur ne s’en fait finalement pas tant pour les forêts elles-mêmes : « Elles peuvent être résilientes et s’adapter à très long terme », dit-il. Il s’inquiète surtout pour « nous, sociétés humaines, qui avons besoin de leurs services : nous ne sommes pas prêts à vivre avec des forêts dépérissantes pendant des dizaines d’années ».

Source: https://reporterre.net/Secheresse-canicules-faut-il-s-inquieter-pour-les-arbres

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