
Les opposants aux déchets radioactifs se retrouvent près de Bure lors d’un weekend placé sous haute surveillance. L’occasion de redire non à Cigéo, dont les problèmes risquent de devenir le lot de ce siècle.
Par Laure NOUALHAT
Ce weekend, dans un champ de Saint-Amand-sur-Ornain (Meuse), à une quinzaine de kilomètres de Bure, on parlera déchets nucléaires, on écoutera des conférences, des concerts, on regardera des films et, surtout, surtout, on redira non. Du 14 au 16 août, la cinquième édition des Bure’lesques rassemble les opposants au projet Cigéo, cette gigantesque installation que l’État et l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), veulent creuser à 500 mètres sous terre pour y enfouir les déchets radioactifs les plus dangereux produits par le parc nucléaire français.
La fête se tiendra sous étroite surveillance. Deux arrêtés pris le 4 août par la préfète de la Meuse ont instauré un dispositif policier particulièrement large : interdictions de transporter divers matériaux, comme du bois, par exemple, des objets pyrotechniques ou des éléments permettant de dissimuler son visage, restrictions sur l’alcool, mais aussi captation et enregistrement d’images par deux drones et un hélicoptère de la gendarmerie.
Une quarantaine de personnes et quinze organisations, dont la Ligue des droits de l’Homme, le Syndicat des avocats de France et le réseau Sortir du nucléaire, avaient saisi en référé-liberté le tribunal administratif de Nancy, dénonçant un dispositif disproportionné et une nouvelle tentative de criminalisation de l’opposition à Cigéo. Selon les requérants, certaines interdictions s’étendaient sur 23 communes et environ 300 km², alors même que le festival se déroule dans un champ !
Le 12 août, le tribunal administratif leur a donné raison sur un seul point : il sera autorisé d’utiliser du matériel de sonorisation. Ce qui est un minimum pour un festival. Pour le reste, la justice a estimé que l’usage des drones et de l’hélicoptère n’était pas « manifestement disproportionné », compte tenu du contexte entourant la contestation de Cigéo.
« Nous ne capitulerons pas »
De quoi renforcer chez les opposantes et opposants le sentiment d’être surveillés bien au-delà de leurs faits et gestes du weekend. Car à Bure, la confrontation avec l’État ne date pas d’hier. Cela fait près de trente ans que réunions publiques, recours juridiques, manifestations, occupations, poursuites judiciaires et contrôles policiers accompagnent le projet. Des générations de militantes et militants se succèdent désormais face à un objet industriel dont l’échelle temporelle est une invitation à se décourager.
Reporterre a suivi depuis longtemps cette bataille. Ces moments de liesses et de victoire mais aussi sa lourde répression. Dans les années 2000, les opposants avaient racheté un vieux corps de ferme pour bâtir la maison de la résistance, faire un lieu d’habitation pérenne et un point de convergence des luttes antinucléaires. En 2013, le boycott de la consultation publique avait donné un nouvel élan à la lutte, puis en 2016 l’occupation du bois Lejuc avait freiné pendant près de deux ans le projet. Avant que la multitude de procès et la procédure d’association de malfaiteurs tentent d’étouffer le combat. Depuis, les mobilisations continuent et les opposants cherchent toujours une prise pour bloquer le projet.
« L’état d’esprit est de continuer à lutter, assure Corinne François, membre du collectif Burestop, qui coorganise le festival avec une myriade d’associations. Cette édition est importante, nous sommes dans une année charnière : la décision d’autorisation de création (DAC) pourrait être accordée fin 2026/2027. »
« L’état d’esprit est de continuer à lutter »
« Nous ne capitulerons pas », insiste Régine, de la coordination Stop Cigéo, qui affiche plus de trente-cinq ans (!) de lutte au compteur. Quasiment une vie à rappeler que ce chantier d’anthologie est un aller simple vers les nuisances « ad vitam æternam ». « Il faut que les habitants comprennent que dès que l’Andra obtiendra son autorisation, les travaux pourront démarrer dans la foulée, à commencer par le défrichement du bois Lejuc. Des chantiers pharaoniques se profilent. »
Si Cigéo voit le jour, son exploitation doit durer au moins un siècle. Puis le stockage sera fermé pour isoler de la biosphère des substances dont certaines resteront dangereuses pendant plusieurs centaines de milliers d’années. Ici, le temps n’a plus tout à fait la même consistance qu’ailleurs. La sûreté du site devra devenir passive : impossible de compter éternellement sur des techniciens, un État, des institutions ou même une civilisation pour surveiller les galeries. Mais pour en arriver là, encore faut-il parvenir à mener à bien ce chantier.
Voilà le vertige qui traverse la lutte de Bure. Ceux qui s’opposent aujourd’hui au projet savent qu’ils n’en verront jamais la fin, si celui-ci devait aller au bout. Le chantier traverserait plusieurs générations et les déchets seraient encore là lorsque les frontières, les langues et les paysages auront changé.
Une étape décisive
Or le projet arrive à une étape décisive. L’Andra a déposé en janvier 2023 sa demande d’autorisation de création. Après près de trois années d’instruction, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a rendu fin 2025 un avis globalement favorable, estimant que l’Andra disposait d’un socle de connaissances suffisant pour poursuivre la procédure, tout en demandant plusieurs compléments (plus de 40 au total). L’enquête publique s’est tenue du 18 mai au 2 juillet 2026.
Désormais, le gouvernement peut préparer le décret en Conseil d’État autorisant — ou non — la création de Cigéo. « Si l’Andra obtient la demande d’autorisation de création, elle l’obtiendra sur un dossier itératif, c’est-à-dire qui va évoluer dans le temps, tempête Corinne François. C’est unique au monde. Les grands chantiers se budgètent aujourd’hui. Ici, c’est le brouillard le plus complet : on va mettre 7 milliards d’euros pour la phase pilote. Ensuite, charge aux générations suivantes de résoudre les problèmes qui se poseront. »
« Charge aux générations suivantes de résoudre les problèmes qui se poseront »
Une autorisation ne signifierait pas encore l’enfouissement massif. Le projet doit commencer par une phase industrielle pilote (Phipil), censée tester en conditions réelles le fonctionnement de Cigéo : engins, ventilation, manutention des colis, comportement de la roche, mais aussi capacité à récupérer les déchets déjà descendus (la fameuse réversibilité). C’est là qu’une partie de la contestation se déplace désormais sur le terrain technique. Dans une analyse récente du dossier de l’Andra, Global Chance et la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) posent une question simple : jusqu’où peut-on encore parler de « phase pilote » lorsque plusieurs milliers de vrais colis radioactifs pourraient déjà être introduits sous terre et qu’une partie importante du stockage serait construite ?
« Pour cette phase pilote, il faut construire des équipements de surface, une descenderie pour acheminer les colis à -500 mètres, construire des galeries, etc., ça revient à faire le projet », déplore Bernard Laponche de Global Chance, ingénieur en physique nucléaire et coauteur de l’analyse.
Les deux organisations s’interrogent, entre autres, sur les critères permettant de déclarer l’expérience ratée. À partir de quel dysfonctionnement, de quelle difficulté à récupérer un colis, de quel écart avec les modèles décide-t-on d’arrêter ? Car les problèmes risquent de devenir le lot de ce siècle. « On peut imaginer ce qui peut se passer, en 150 ans, notamment avec les changements climatiques, les systèmes politiques, etc. » ajoute Bernard Laponche.
C’est peut-être là que technique et politique se rejoignent. Cigéo est officiellement présenté comme un projet réversible : les générations futures doivent pouvoir modifier les choix, récupérer des colis ou changer de stratégie. « Mais plus les milliards d’euros sont dépensés, les kilomètres de galeries creusés et les premiers déchets descendus, plus la marche arrière devient difficile », dit Bernard Laponche.
Sous les chapiteaux des Bure’lesques, derrière les acronymes, les alvéoles et l’argilite, c’est finalement cette question qui revient depuis trente ans : à quel moment une expérience devient-elle un fait accompli ? Et comment garder la niaque pour lutter contre ?
Source: https://reporterre.net/Nous-ne-capitulerons-pas-30-ans-de-bataille-contre-les-dechets-nucleaires
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