Depuis Gaza, cet écologue marin fait avancer la science (reporterre.net-18/08/26)

Mohammed Abu Daya examine des filets de pêche au port de Gaza, pendant que les pêcheurs gazaouis se préparent à embarquer. – © Shrouq Aila / Reporterre

Voilà trois ans que Mohammed Abu Daya n’a pas pu prendre la mer pour observer les diables de mer, ces raies géantes qui hivernent au large de Gaza. Vivant désormais dans une « prison à ciel ouvert », il reste toutefois déterminé à poursuivre ses travaux scientifiques.

Par Lyse MAUVAIS et Shrouq AILA (photographies)

Port de Gaza, reportage

Mohammed Abu Daya aime parler de la mer, et plus encore des « diables » qui l’habitent. Mobula mobular, le « diable de mer », est une raie géante qui mesure jusqu’à 3,5 m d’envergure. C’est son espèce favorite, celle à laquelle il a consacré de longues heures de terrain, de jour comme de nuit, accompagnant des pêcheurs au large pour mieux comprendre ces animaux majestueux, qui hivernent au large de Gaza. À l’inverse, l’écologue marin n’aime pas évoquer son quotidien dans l’enclave, devenue « une prison à ciel ouvert, où 2 millions d’habitants vivent au milieu des décombres ».

Il a accepté d’échanger avec Reporterre à condition de parler avant tout de ses travaux scientifiques — pas de la situation humanitaire et politique locale. Il ne souhaite pas s’exposer inutilement en parlant du conflit en cours. Pourtant, la guerre qui fait rage dans l’enclave palestinienne depuis trois ans a bouleversé son quotidien. Les bateaux de pêcheurs gazaouis n’ont plus le droit d’aller au large. Les scientifiques, pas davantage. Mais même privé de son terrain d’étude, déplacé à plusieurs reprises par les bombardements, Mohammed Abu Daya poursuit ses recherches.

« Mon intérêt pour l’écologie marine a toujours été nourri par ce fort sentiment de responsabilité envers les espèces marines vulnérables, explique l’écologue. Même dans des circonstances difficiles, j’essaye de me concentrer sur la valeur à long terme de mes recherches pour la conservation. »

Mohammed Abu Daya, écologue à Gaza, continue de poursuivre ses travaux scientifiques. © Shrouq Aila / Reporterre

« L’obsession de ma vie »

Mohammed Abu Daya a grandi à Gaza, sur la rive orientale de la Méditerranée. « C’est là que j’ai appris à aimer l’océan. » Son amour pour le monde marin l’a poussé à suivre des études scientifiques, d’abord aux Pays-Bas puis au Royaume-Uni, où il a terminé une thèse d’écologie marine. De retour en Palestine, Mohammed Abu Daya a travaillé plusieurs années en Cisjordanie, puis à Gaza, pour différentes universités palestiniennes. « Au fil du temps, les requins et les raies sont devenus l’obsession de ma vie », explique le chercheur, qui n’en dira pas plus sa vie dans l’enclave, par peur de représailles.

Il se spécialise alors sur une espèce particulièrement menacée : Mobula mobular. Présente dans plusieurs océans du globe, elle est en danger critique d’extinction au niveau mondial, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Entouré par des pêcheurs, Mohammed Abu Daya mesure une raie mobula ramenée du large en 2016 par des pêcheurs, pour tenter de comprendre les conséquences de leurs pratiques sur cette espèce menacée. © Wissam Nassar / Fondation Save Our Seas

En 2013, un échouage massif de ces raies sur la côte gazaouie a défrayé la chronique, au point d’intéresser les médias internationaux. Les images de dizaines d’animaux sanguinolents, découpés à même le sable par les pêcheurs, ont fait le tour du monde. En réalité, il ne s’agissait pas d’un échouage naturel, mais d’individus capturés à quelques kilomètres de la côte par les pêcheurs gazaouis et conduits sur la plage. Alors que ces raies n’étaient jusqu’ici que rarement capturées au large de Gaza, et que leur viande y était peu consommée, comment expliquer cette pêche massive ? Avec des financements alloués par la fondation environnementale Save Our Seas, Mohammed Abu Daya a décidé d’enquêter.

Ses recherches ont mis en lumière les conséquences indirectes sur la biodiversité des restrictions de pêche imposées par l’armée israélienne aux pêcheurs. Car dans les années 2010, les pêcheurs gazaouis n’avaient déjà pas le droit de s’éloigner à plus de six milles marins (environ 11 km) de la côte. « Piégés sur un tout petit territoire, les Gazaouis dépendaient de ressources naturelles limitées — qui étaient encore plus réduites du fait que nos infrastructures peu développées génèrent beaucoup de pollution, dégradent les habitats marins et détériorent ainsi le stock de pêche », explique le chercheur.

Sur cette photo prise en 2016, des pêcheurs gazaouis tractent sur la plage une raie mobula pêchée au large, à l’occasion du passage près des côtes d’un banc de raies. © Wissam Nassar / Fondation Save Our Seas

Pression sur les pêcheurs

Dans ce contexte, le passage d’un banc de diables de mer si près des côtes, en 2013 et les années suivantes, a constitué une aubaine pour les pêcheurs. Même si leur viande était peu prisée des consommateurs, ils y ont vu l’occasion de remplir leurs filets pour rentabiliser le carburant brûlé en mer. « Plus on réduit la zone de pêche accessible aux pêcheurs gazaouis, plus la pression monte du côté des pêcheurs pour attraper tout ce qui passe à proximité des côtes », résume le scientifique.

En 2015, Mohammed Abu Daya s’est lancé dans un vaste projet de recherche sur les conséquences de la pêche sur les raies, en collaboration avec les chercheurs Giuseppe Notarbartolo di Sciara (fondateur de l’institut de recherche Tethys) et Daniel Fernando (directeur associé du Manta Trust, un fonds dédié à la protection des raies). Cette collaboration transfrontalière a conforté le chercheur palestinien dans son choix de se consacrer aux raies mobula : « Giuseppe Notarbartolo di Sciara a joué un rôle essentiel en m’encourageant à poursuivre mes recherches. Il a été pour moi un mentor exceptionnel, un ami précieux et un compagnon merveilleux, à mes côtés dans l’étude et la conservation de cette espèce menacée. »

Mohammed Abu Daya (à g.) aux côtés d’un pêcheur gazaoui, dans le port de Gaza. © Shrouq Aila / Reporterre

L’objectif de leur étude était de rassembler des données sur la pêche aux raies. « On manquait de données fiables sur les pêcheries ciblant les diables de mer, et d’autres espèces de raies. Ce qui nous empêchait d’évaluer réellement leur état de conservation », explique le chercheur. Alors, Mohammed Abu Daya a accompagné les pêcheurs en mer pour mesurer et peser les individus attrapés au large. Il a recensé les méthodes de pêche existantes, interrogé les pêcheurs, écumé les marchés de poissons, et collecté des données sur les quantités de raies vendues à la criée.

« En parallèle, on sensibilisait aussi la communauté aux enjeux de conservation. On organisait des restitutions publiques où on informait les pêcheurs des problèmes de conservation, et on leur a transmis nos conclusions sur l’état des ressources halieutiques locales », raconte Mohammed Abu Daya. Les chercheurs en ont conclu que les opérations de pêche menées à Gaza menaçaient « probablement » le renouvellement des populations de diables de mer, et ont recommandé que des restrictions soient mises en place pour protéger l’espèce.

Une embarcation quitte le port, au pied des décombres de Gaza. La quasi-totalité du port de Gaza et les trois principaux embarcadères situés le long de la côte ont été détruits pendant les premiers mois du conflit, selon les Nations unies. © Shrouq Aila / Reporterre

« Avoir quelqu’un à Gaza, c’est très important »

Dix ans plus tard, ces recommandations semblent superflues. Les 3 500 pêcheurs qui travaillaient à Gaza avant la guerre ne peuvent plus s’éloigner de la côte. Les plus grands bateaux ont été détruits, et voilà bientôt trois ans qu’aucune raie n’a été capturée au large. Ce qui ne veut pas dire que le conflit offre un répit aux écosystèmes marins. Eux aussi subissent les conséquences d’une pollution maritime sévère, exacerbée par les bombardements qui ont détruit massivement les infrastructures sanitaires civiles et les stations d’épuration.

Quant à Mohammed Abu Daya, il poursuit toujours ses recherches depuis l’enclave de Gaza. Il participe à des conférences internationales en visioconférence, comme Sharks International, qui s’est tenue au Sri Lanka en mai. En 2025, il a cosigné un article sur les déplacements saisonniers des diables de mer en Méditerranée, à partir de données issues d’un projet financé par la fondation Mava, quelques années auparavant.

« Nous avons suivi neuf individus entre 2016 et 2021, détaille Mohammed Abu Daya. L’une des raies, que j’ai personnellement équipée d’une balise GPS en mars 2016, avec l’aide de pêcheurs gazaouis, a entrepris un voyage extraordinaire jusqu’en Espagne avant de revenir en Méditerranée orientale l’année suivante. »

Mohammed Abu Daya discute avec des pêcheurs sur le port de Gaza. Depuis plusieurs années, le chercheur a noué des liens de confiance avec les pêcheurs gazaouis. © Shrouq Aila / Reporterre

Ces données confortent l’hypothèse selon laquelle les raies migrent de façon régulière et prévisible à travers la Méditerranée, de Gibraltar à la côte syrienne, « avec une préférence marquée pour la Méditerranée orientale à la fin de l’hiver et au début du printemps ».

Pour le chercheur italien Giuseppe Notarbartolo di Sciara, cette collaboration illustre aussi l’importance d’avoir des chercheurs situés sur tous les terrains. « D’autant que je sache, il n’y a pas d’autre spécialiste de cette espèce en Méditerranée orientale, précise le chercheur. Étant donné que les raies y passent une partie de l’année, avoir quelqu’un à Gaza pour mener ces recherches, c’est très important. »

Malgré un quotidien devenu infernal dans la bande de Gaza, Mohammed Abu Daya n’envisage pas d’abandonner son œuvre. « Pour moi, la recherche scientifique est devenue plus qu’une entreprise académique : c’est une source de sens, de stabilité et de continuité dans une période exceptionnellement difficile. » Il corédige actuellement de nouveaux articles scientifiques, toujours sur les diables de mer.

Source: https://reporterre.net/A-Gaza-un-ecologue-marin-fait-avancer-la-science-malgre-la-guerre-Ecologue-marin-a-Gaza

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