
Le pays espère accueillir 15 000 soldats américains sur son territoire d’ici à 2039, ainsi qu’une base militaire états-unienne permanente. Le renforcement du poids militaire de Varsovie face à Moscou exacerbe la compétition entre acteurs européens.
Par Lina SANKARI
En Pologne, l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques n’est pas l’apanage d’un camp. Les nationaux-conservateurs de Droit et justice (PiS) en ont usé et abusé lorsqu’ils étaient au pouvoir entre 2015 et 2023. C’est désormais au tour de Donald Tusk.
Le 17 septembre, lors d’un discours devant la Diète (le Parlement polonais), le premier ministre libéral et pro-européen évoquait la situation sécuritaire à la frontière orientale, c’est-à-dire avec l’Ukraine. « Les sirènes retentissent de plus en plus souvent là-bas », dit-il à propos des attaques de drones et de missiles russes. En clair, la guerre n’est plus seulement un sujet extérieur.
Pour justifier le tournant de la doctrine de défense nationale en stratégie ultra-offensive, il a ainsi recours à une mémoire extrêmement chargée : « Aujourd’hui, c’est le 17 septembre. Ce jour-là, je pense que tout le monde en Pologne comprend particulièrement bien ce que signifie être seul lorsque la Russie nous attaque. » La référence à 1939 a ses limites.
À l’époque, l’Armée rouge entre en Pologne alors que celle-ci est déjà envahie par l’Allemagne nazie. L’analogie qui voudrait que la solitude du pays de l’époque justifie aujourd’hui le renforcement des liens avec l’Otan a des airs de grosse ficelle.
Si la Pologne se considère aujourd’hui comme un pays de « première ligne », selon les mots de Donald Tusk, et demande en ce sens une solidarité accrue de l’Alliance atlantique, le premier ministre polonais tempère néanmoins : « Nous sommes dans le champ de la menace – ce n’est pas une menace d’invasion, car rien aujourd’hui ne l’indique. Je ne suis pas ici pour effrayer qui que ce soit. »
Une précaution importante quant au concept de « guerre hybride » qui fait florès sur le continent pour justifier la logique de surarmement. Une manière d’opérer une distinction entre menace, incidents, provocations et attaque militaire conventionnelle.
63 % des Polonais craignent pour l’indépendance de leur pays
Reste qu’il n’agit pas en terrain neutre. Depuis le début de la guerre en Ukraine, et du fait d’une histoire particulièrement traumatique, marquée notamment par cent vingt-trois ans de disparition de la carte de l’Europe du fait du partage entre l’empire tsariste, le royaume prusse et l’Empire austro-hongrois, le sentiment de menace sur l’intégrité de la Pologne n’a cessé de croître.
En septembre 2025, 63 % de la population estimaient ainsi que l’indépendance de leur pays était menacée, selon le centre d’études d’opinion polonais CBOS.
Dans ce contexte, la décision d’accueillir 15 000 soldats américains sur le territoire polonais d’ici à 2039 semble tomber à point nommé. Selon le vice-ministre de la Défense, Stanislaw Wziatek, le contingent comprendrait environ 10 000 soldats en rotation ainsi que « 3 500 à 5 000 » stationnés en permanence.
Le pays accueillerait aujourd’hui entre 6 500 et 7 000 soldats américains en rotation. Un tournant particulièrement profitable aux États-Unis, qui espèrent alléger leur engagement sur le continent (en Allemagne et en Italie notamment) pour concentrer leur présence sur le flanc est.
La manœuvre vise à un redéploiement plus large vers l’Asie-Pacifique dans une logique d’endiguement de la Chine. Donald Trump a ainsi vanté des « progrès majeurs » pour l’établissement d’une base militaire américaine permanente en Pologne, qui ne manquerait pas d’être perçu par la Russie comme un renforcement de son encerclement.
L’Allemagne et la France tentent de ne pas perdre pied
Varsovie est d’ores et déjà l’un des pays de l’Otan à prendre le plus au sérieux les demandes de Donald Trump de parvenir à des dépenses de défense qui atteindraient 5 % du PIB. L’Otan dispose déjà de neuf groupements tactiques multinationaux répartis entre la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, la Hongrie, la Bulgarie, l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie. L’annonce d’une nouvelle base permanente états-unienne revient à militariser davantage la frontière russe.
Le poids militaire grandissant de la Pologne exacerbe également la compétition entre acteurs européens. Et l’Allemagne est déjà tentée de s’élever au rang de principale puissance militaire conventionnelle en Europe, portée elle aussi par une augmentation spectaculaire de son budget de défense.
La France s’adapte aussi à cette nouvelle donne stratégique et sort de son tête-à-tête avec l’Allemagne pour se tourner vers la Pologne. Dès 2025, Paris et Varsovie ont tenu leur premier sommet intergouvernemental. L’occasion pour Emmanuel Macron et Donald Tusk d’évoquer une « participation conventionnelle » de la Pologne à la dissuasion nucléaire française pour permettre à cette dernière d’accéder aux capacités stratégiques nationales.
La France, qui ne peut guère plus entretenir l’illusion d’une puissance globale, tente de gagner la maîtrise de son environnement continental… en banalisant une arme de destruction massive. Une manière de concéder que le rapport de force s’est inversé en Europe.
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