
Déclenchée par les projets immobiliers de luxe du gendre de Donald Trump sur des territoires protégés du pays, la « Révolution des flamants roses » en Albanie s’est transformée en une contestation plus globale, dénonçant un modèle de société inégalitaire où le peuple albanais est sacrifié sur l’autel du « développement économique » exigé par l’Union européenne.
Par Paul FERNANDEZ-MATEO
Depuis le 23 mai 2026, l’Albanie est secouée par des manifestations à répétition que le gouvernement du Premier ministre Edi Rama semble être incapable de maîtriser. Le mouvement de protestation, initialement local et largement cantonné à quelques groupes écologiques, s’est considérablement étendu au fil des semaines, et on trouve désormais parmi ses participants des représentants de tous les segments de la société albanaise, jeunes ou vieux, progressistes ou conservateurs.
Au fur et à mesure de la croissance de la contestation, celle-ci s’est également métamorphosée, et ne se contente plus de critiquer les décisions du gouvernement albanais en matière de développement dans les zones protégées du pays. C’est désormais le système politique albanais dans son ensemble qui est pris pour cible, dans ce qui ressemble de plus en plus à un rejet massif de tous les choix de société réalisés par ce système politique dans les dernières décennies. Ce n’est pas pour rien que les tentatives de divers politiciens, socialistes comme conservateurs, de tourner le mouvement à leur profit se sont pour l’instant soldées par des échecs : qu’ils soient au pouvoir ou pas, les membres de la classe politique albanaise sont considérés comme responsables de la situation.
Certes, depuis déjà plusieurs années, l’Albanie a l’habitude de voir émerger de temps en temps des mouvements de protestation. On peut songer aux manifestations ayant eu lieu en 2017 et en 2019 à l’instigation du principal parti d’opposition, la société albanaise étant très polarisée politiquement ; ou encore aux manifestations de 2022 ayant fait suite à la hausse du prix des carburants, dans le contexte du début de la guerre en Ukraine et d’une inflation en forte hausse.
Mais le mouvement actuel, baptisé « Révolution des flamants roses » du nom des oiseaux présents dans les zones protégées dont les projets de développement ont été à l’origine des premières manifestations, semble prendre une direction différente. Son caractère transpartisan et rassembleur, sa continuité et sa régularité, et la croissance de son ampleur et de ses ambitions au fil du temps, en font un défi inédit pour le pays ; bien des choses dépendront de la façon dont ce défi sera relevé.
Les projets de la famille Trump, simple étincelle qui a mis le feu aux poudres
Il faut bien l’avouer, l’une des raisons pour lesquelles la Révolution des flamants roses s’est répandue à travers tout le pays, est que le nom de l’honni président américain, Donald Trump, y a été associé. Pourtant, une fois n’est pas coutume, il semblerait que ce ne soit pas tant Donald Trump lui-même qui soit directement à blâmer dans cette affaire, mais plutôt sa fille, Ivanka, et surtout son gendre, Jared Kushner, lui-même milliardaire et héritier d’un magnat de l’immobilier. Le couple, marié depuis 2009, dispose de sa propre fortune et mène ses propres projets, et c’est l’un de ces projets qui est à la source de la présente mobilisation en Albanie.
Après un passage le long des côtes albanaises en 2021 à bord d’un yacht, voyage au cours duquel ils ont rencontré le Premier ministre Edi Rama, Ivanka Trump et Jared Kushner ont été séduits par la beauté de l’île de Sazan, site d’une ancienne base militaire albanaise laissée à l’abandon. L’île et ses environs abritent une riche biodiversité, et depuis 2010, son littoral, ainsi que celui des côtes continentales albanaises à proximité, fait partie d’une aire naturelle protégée.
Par la suite, en 2024, Jared Kushner a fait part de son intention de construire un site touristique de luxe sur l’île et sur la côte adjacente, moyennant un investissement de plusieurs milliards d’euros, avec l’assentiment d’Edi Rama, qui considère l’opportunité comme trop précieuse pour ne pas être exploitée. Il apparaît vraisemblable qu’une certaine coordination ait eu lieu entre le milliardaire et le Premier ministre ; en effet, peu de temps avant cette annonce, la législation albanaise sur les zones protégées avait été amendée pour ajouter une exception relative aux installations de luxe, qui bénéficient depuis lors d’une exemption qui les protège du régime juridique ordinairement applicable. Sans cela, le projet de Jared Kushner n’aurait pas pu être légalement accepté par l’Albanie. Depuis lors, au grand dam des Albanais, Ivanka Trump a mentionné l’île de Sazan comme étant « l’île privée » du couple.
Le problème posé par l’investissement de Jared Kushner sur l’île de Sazan et dans ses environs est composé de quatre volets distincts. Le premier et le plus évident est le volet environnemental. L’île de Sazan – ou plus précisément son littoral – est située dans une zone protégée, le parc national marin Karaburun-Sazan. Le développement d’un complexe hôtelier en plein milieu d’une zone protégée est évidemment vu d’un très mauvais œil par les défenseurs de l’environnement ; d’autant plus que Jared Kushner ne compte pas s’arrêter là, et a également investi dans le développement de la frange côtière d’une autre zone protégée : le parc national de la Vjosa.
Le second volet, qui a également contribué à la tenue des premières manifestations, notamment dans les villages situés sur la côte à proximité de l’île, porte sur la question de la faculté des Albanais de disposer de leur propre patrimoine naturel et d’y accéder librement. L’investissement de Jared Kushner est perçu comme une confiscation par un milliardaire étranger de plusieurs joyaux de la côte albanaise : l’île de Sazan et la lagune de Narta, près de l’estuaire de la rivière Vjosa. Cette impression découle de la construction, opérée par une entreprise impliquée dans le projet de Jared Kushner, de clôtures autour des sites concernés, des zones jusque-là libres d’accès ; et ce, alors même que les projets de Jared Kushner n’ont pas encore été pleinement approuvés par les autorités.
Le troisième volet a trait à la propriété des terres concernées. Il émane d’une problématique qui fait office de vieux serpent de mer dans la politique albanaise depuis la chute du régime communiste en place en Albanie jusqu’en 1991. Avec la fin de la période communiste, l’Albanie a dû procéder à la dé-collectivisation des terres, un processus particulièrement difficile et dont les résultats font encore aujourd’hui l’objet de nombreuses contestations. Concernant les projets immobiliers de Jared Kushner, le problème posé par la propriété est ainsi double : d’une part, des questions se posent pour savoir si le transfert de propriété de l’État vers l’investisseur a bien respecté les normes ; et d’autre part, plusieurs habitants de la région avaient adressé des réclamations au sujet de ces terres, estimant que la propriété de ces terres devait leur revenir au titre de droits ancestraux antérieurs à 1945.
Le quatrième et dernier volet est désormais celui qui semble susciter le plus de consternation dans la population albanaise : il s’agit des questions que pose la tendance à la collusion entre le gouvernement albanais et les investisseurs que cette affaire révèle. Le fait que la loi ait été amendée pour s’adapter aux projets de Jared Kushner, quitte à faire fi des normes de protection de l’environnement, ainsi que la sollicitude que manifeste constamment le Premier ministre Edi Rama à l’égard de tels investisseurs, en dit long sur les priorités du gouvernement albanais. Le mépris avec lequel le mouvement de protestation a été traité par le gouvernement n’a fait que favoriser la généralisation de cette impression.
Derrière le développement économique, des inégalités extrêmes et un déficit démocratique
En définitive, ce n’est pas tant le projet immobilier de Jared Kushner en lui-même qui soulève l’indignation à travers tout le pays. L’initiative pose des problèmes sérieux et immédiats, mais ceux-ci concernent surtout les riverains et les défenseurs de l’environnement. Si cette affaire a servi de détonateur à la colère sociale des Albanais, c’est parce qu’elle représente un symptôme d’un mal dont l’Albanie souffre depuis déjà un certain temps, et que la population albanaise ne souhaite plus tolérer : le déséquilibre entre le peu de cas que le gouvernement albanais semble faire de la situation de son peuple et la tendance dudit gouvernement à courtiser de riches investisseurs pour lancer d’ambitieux projets de développement économique dont le citoyen albanais moyen ne bénéficiera guère.
Certes, les difficultés, notamment économiques mais pas seulement, ne datent pas d’hier. Durant la période communiste, l’Albanie était l’un des pays les plus fermés au monde. Depuis 1991, elle a dû effectuer le difficile retour à une économie de marché, un processus qui, comme dans beaucoup d’autres pays d’Europe de l’Est, s’est déroulé dans la douleur et a vu l’émergence d’une classe d’oligarques s’étant massivement enrichie au détriment du reste de la population. Le pays a subi une importante émigration, perdant un quart de sa population depuis la fin de l’ère communiste, principalement pour des raisons économiques. Il est également gangrené par le crime organisé, particulièrement en ce qui concerne le trafic de drogue et le trafic d’armes. La corruption reste aussi très répandue. Enfin, le régime politique albanais, formellement « démocratique », demeure en pratique assez autoritaire, et le pluralisme politique y reste relativement limité, les deux principaux partis – le Parti socialiste, actuellement au pouvoir, et le Parti démocrate – ayant en définitive des positions politiques très proches sur la plupart des sujets, les deux étant notamment très europhiles et néolibéraux.
Le gouvernement albanais aime souligner à quel point la situation du pays s’est améliorée, ces dernières années ; et d’un certain point de vue, effectivement, des progrès sont observables sur plusieurs indicateurs macroéconomiques. La croissance est élevée ; l’une des plus élevées du continent. Le pays s’est ouvert au tourisme et est devenu une destination populaire, réputée pour être abordable même pour les ressortissants les moins prospères des pays de l’Union européenne. Une législation très permissive a également contribué à faire du pays un terrain de jeu prisé par les investisseurs étrangers – comme Jared Kushner.
Seulement voilà : le quotidien des Albanais ne s’est pas amélioré pour autant. L’inflation demeure un problème chronique, pesant sur le pouvoir d’achat des habitants, dans un pays qui reste encore l’un des plus pauvres d’Europe. De ce fait, et sans surprise, l’émigration reste considérable. Si, officiellement, le PIB par habitant ne cesse d’augmenter, ce ne sont pas les Albanais ordinaires qui bénéficient de l’essor économique du pays. L’interpénétration des milieux d’affaires et du milieu politique albanais est désormais telle que les autorités du pays se courbent devant la volonté des investisseurs étrangers dans la plus totale opacité. Lucides, les Albanais comprennent que les projets pharaoniques du tourisme de luxe, favorisés par le gouvernement d’Edi Rama, ne bénéficieront qu’aux milliardaires et aux politiciens, accentuant encore davantage les inégalités déjà colossales observées dans le pays.
Et là réside la clé de l’étendue de la contestation. En fin de compte, les Albanais réalisent que leur classe politique, dont la corruption ne fait guère de doute, n’agit ni dans l’intérêt du peuple ni dans celui du pays en favorisant l’investissement étranger, mais dans celui de son seul enrichissement. Le manque de transparence ne fait qu’ajouter du poids aux accusations de blanchiment d’argent qui se multiplient, en relation avec ce genre de projets d’investissement. Le risque, pour les Albanais, est de se retrouver condamnés à devenir des serfs modernes, dépourvus de la moindre emprise sur le destin de leur pays, travaillant dans l’intérêt d’une élite économique domestique et étrangère qui accroît son emprise sur les terres albanaises, avec pour seule perspective l’espoir que de la table des puissants tombent de temps en temps quelques miettes qui pourraient améliorer leur sort.
Le piège d’avoir placé l’adhésion à l’Union européenne comme seul horizon du pays
Le choix des partis politiques albanais d’adopter une politique néolibérale aussi agressive, et potentiellement dévastatrice pour la majeure partie des Albanais, n’est pas dû au hasard. Depuis la chute du communisme, la population albanaise est remarquablement pro-européenne, et le pays n’a cessé de manifester sa volonté d’intégrer l’Union européenne aussi vite que possible. Contrairement à bien d’autres pays d’Europe de l’Est, l’europhilie ne fait guère débat en Albanie, et la coopération avec l’UE, puis l’intégration au sein de celle-ci, sont des objectifs politiques largement partagés. Le pays a officiellement déposé sa candidature à l’adhésion en 2009, et a été reconnu comme candidat par l’Union en 2014. Depuis 2022, le processus s’est accéléré, et les négociations entre l’Albanie et Bruxelles en vue de l’adhésion sont actuellement en cours.
Pourtant, certains facteurs devraient rendre la perspective d’une adhésion en bonne et due forme très improbable. La problématique de la corruption, en particulier, constitue un frein significatif ; de même que l’emprise du crime organisé sur le pays. L’Albanie peut, sans exagération, être qualifiée de narco-État, au vu de l’interpénétration entre la puissance financière issue du trafic de drogue et les autorités albanaises. À cela viennent s’ajouter d’autres problèmes, comme l’insuffisance des normes de protection environnementale.
Au vu de cette situation, il est surprenant que le processus d’adhésion paraisse si bien se porter. Et de fait, certaines déclarations des instances européennes posent question, en particulier concernant la problématique du trafic de drogue orchestré à partir de l’Albanie. Alors même que le problème ne fait que s’intensifier, l’Agence de l’Union européenne sur les drogues préfère visiblement fermer les yeux sur la question.
Il faut dire que l’Albanie, en particulier sous les gouvernements menés par Edi Rama, semble avoir fait le choix de procéder à certains compromis pour se rendre attrayante auprès de l’Union européenne sans pour autant résoudre ses problèmes structurels. Sans doute conscient de l’impossibilité – et sans doute aussi d’un certain manque de volonté – de voir les élites albanaises activement lutter un jour contre la corruption qui ronge le pays, le gouvernement albanais a fait le choix d’insister sur d’autres domaines.
Ainsi en est-il de l’obsession manifeste d’Edi Rama pour le développement économique. Pouvoir présenter l’Albanie comme un bon élève en la matière est un avantage considérable : l’UE aime beaucoup les indicateurs macroéconomiques au vert. Sans compter que la popularité de l’Albanie comme destination touristique pour les Européens ne peut qu’encourager le développement d’une certaine bonne volonté à son égard de la part de Bruxelles ; et pour cela, brader les plus beaux sites de la côte albanaise est un prix plus qu’acceptable pour Edi Rama, surtout s’il s’enrichit personnellement au passage…
Il en va de même pour d’autres initiatives, moins glorieuses, mises en place par l’Albanie. Nul n’ignore que, suivant le triste modèle italien mis en place par Giorgia Meloni, l’Union européenne a fait le choix de traiter le problème de l’immigration massive en « délocalisant » le traitement des migrants vers des pays tiers, où ceux-ci se retrouvent parqués dans des camps de rétention, dans lesquels leurs conditions de vie demeurent plus que douteuses. L’Albanie coopère activement avec l’Italie dans ce cadre, et héberge plusieurs de ces camps. Pour peu que la situation se stabilise et que le recours à l’Albanie pour le traitement des migrants en Europe se systématise, Edi Rama disposerait d’une manière idéale de se rendre indispensable à l’Union européenne et bénéficierait en plus d’une nouvelle arme : si les négociations d’adhésion de l’Albanie s’arrêtent un jour, l’Albanie pourra, à l’instar de la Turquie, brandir la menace migratoire pour faire pression sur Bruxelles.
De fait, la réaction européenne face à la « Révolution des flamants roses » est jusqu’ici restée remarquablement timorée. Il n’a été question d’aucune condamnation des violences envers les manifestants, pas plus que de questionnements sur le déficit démocratique, la corruption ou sur le bien-fondé de la politique ultralibérale menée par le gouvernement. Tout juste l’Europe a-t-elle rappelé à l’Albanie ses obligations en matière de protection de l’environnement – un sujet important aux yeux de Bruxelles, certes, mais qui est loin d’être le seul sujet pour lequel l’Europe devrait rappeler l’Albanie à l’ordre dans la présente situation. Mais Bruxelles perçoit Edi Rama, et la continuité de son pouvoir à Tirana, comme un gage de stabilité, et n’a aucunement l’intention d’encourager le mouvement de contestation. Lors d’une visite à l’Elysée en juin 2026, Edi Rama a même bénéficié du soutien franc et massif du président français Emmanuel Macron, qui avait déjà manifesté son enthousiasme à l’idée de l’adhésion de l’Albanie à l’Union, en dépit de l’aggravation de la situation du pays en matière de corruption.
L’espoir d’Edi Rama est de parvenir à garantir l’adhésion de son pays à l’Union européenne sans avoir à faire d’efforts sur les sujets difficiles, et en particulier, sans avoir à se préoccuper du sort de sa population. Il a déjà démontré sa flexibilité, étant même prêt à abandonner par avance le droit de veto dont son pays pourrait bénéficier en tant que membre de l’UE. L’europhilie des Albanais risque de se retourner contre eux : si Bruxelles venait à entériner cette stratégie, à refuser de rappeler à l’ordre le gouvernement albanais et à poursuivre les négociations d’adhésion comme si de rien n’était – ce qui semble malheureusement être le cas – cela reviendrait à valider la politique actuellement menée par Edi Rama, et à garantir sa poursuite, avec toutes les conséquences nocives que cela entraînerait pour le peuple albanais.
URL de cet article: https://elucid.media/democratie/albanie-la-revolution-des-flamants-roses-contre-une-oligarchie-que-l-ue-cautionne?sharedToken=60d28194-2acd-4054-baf3-1de5b79187a1
Article suivant:
Article précédent :
