
Pressée de dégager toujours plus de marge, l’industrie de l’alimentation est en proie à une vague de restructurations. Une conjoncture qui pourrait s’accentuer avec la crise inflationniste, s’inquiète la Fnaf-CGT.
Par Naïm SAKHI
Les prix de l’alimentation sont à la veille d’un choc inflationniste. Ce mercredi 28 octobre, le ministère de l’Économie invite à Bercy les acteurs de la grande distribution, les coopératives et industriels de l’agroalimentaire pour un premier tour de chauffe, avant le début des négociations annuelles sur la fixation des prix. Preuve de la tension qui entoure ces tractations, la Fédération du commerce et de la distribution a annoncé boycotter le raout ministériel.
Les marchandages s’annoncent âpres, d’autant que l’industrie agroalimentaire est prise en étau. En 2026, les prix négociés avec la grande distribution ont été quasi gelés (+ 0,05 % en moyenne), quand le coût de l’énergie a bondi de 21 % sur un an.
« Les perspectives sont inquiétantes, d’autant que la consommation des ménages est fragilisée par une paupérisation des travailleurs et privés d’emploi, observe Jocelyne Hacquemand, secrétaire nationale de la Fnaf-CGT. Sans perspective d’augmentation du pouvoir d’achat pour relancer la consommation, on peut craindre que cette crise s’accentue. »
Au moins 3 000 emplois sont menacés
D’autant qu’en coulisse, une lame de fond frappe les industries de l’agroalimentaire. Entre octobre 2025 et octobre 2026, le cabinet d’étude Progexa dénombrait pas moins de 1 300 emplois menacés, autour de 17 dossiers industriels. Au total, au moins 3 000 emplois, avec ceux induits, sont inquiétés par cette saignée.
Cela s’ajoute aux 45 fermetures ou réductions d’activité sur des sites agroalimentaires de plus de 20 salariés recensées en 2025, par la Direction générale des entreprises (DGE). « Pour la première fois depuis le Covid, l’agroalimentaire ferme plus d’usines qu’il n’en ouvre », résume le cabinet. Selon une note de Progexa, « les suppressions d’emplois restent moins massives qu’en 2012-2013, mais elles viennent désormais de groupes rentables ».
Ainsi, au rang des marques reconnues, plusieurs fermetures d’unités de production sont programmées. Sur le site de Château Blanc de Marcq-en-Barœul (Nord), le groupe Holder (les boulangeries Paul) annonçait en juin la suppression de 220 emplois. Courant septembre, Cofigeo (William Saurin, Garbit, Raynal et Roquelaure…) prévoyait la fermeture du site de Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne), avec à la clé la liquidation de 142 emplois.
« Ce mouvement de restructurations s’inscrit dans une crise globale du capitalisme. Les industries agroalimentaires sont poussées à dégager des taux de rentabilité très élevés, mesure Jocelyne Hacquemand. Des objectifs d’autant plus difficiles à tenir avec une consommation des ménages en berne. »
Soumise à la concurrence forte, avec les traités de libre-échange, la France exporte moins de produits transformés, tout en important toujours plus, s’agissant des boissons, de la viande et des produits laitiers. « L’excédent agroalimentaire est tombé à 181 millions d’euros en 2025, son plus bas niveau depuis la fin des années 1970. Pour les seuls produits transformés, l’excédent passe de 4,5 milliards à 554 millions, au plus bas depuis au moins la fin des années 1990 », insiste le cabinet Progexa.
Illustration concrète dans la filière betteravière. Les importations de sucre ukrainien ont explosé, passant de 20 000 tonnes en 2022 à 700 000 en 2024. Conséquence directe, en 2026, Saint Louis Sucre a réduit d’un quart ses surfaces de culture de betteraves.
Spécialisation des productions sur des marques premium
Cependant, si Jocelyne Hacquemand pointe bien « les effets de concurrence internationale sur les matières premières, notamment pour la viande », la cégétiste dénonce « les choix des industriels de délocaliser des sites, contraignant la France à des importations ». C’est notamment le cas de Danone, qui entend délocaliser d’ici l’été 2027 la production du lait infantile Blédina en Pologne, entraînant la suppression de 117 emplois sur le site historique de Villefranche-sur-Saône (Rhône).
Plus globalement, « on observe un recentrage des productions sur des marques premium. Ainsi, Danone spécialise ses usines normandes dans la production de Skyr, à destination d’un public prêt à débourser plus que la moyenne. C’est un choix hasardeux dans un contexte inflationniste », souligne par ailleurs la syndicaliste.
Premier employeur industriel de l’Hexagone, l’agroalimentaire était jusque-là un pilier du discours sur la réindustrialisation. En 2024, en pleine crise agricole, le chef de l’État reprenait à son compte le concept de « souveraineté alimentaire », sans s’en donner les moyens. Sept mois avant le départ d’Emmanuel Macron de l’Élysée, les défaillances d’entreprises progressent de 4,9 % dans l’alimentaire, alors qu’elles baissent de 11,8 % dans le reste de l’industrie manufacturière, selon l’organisation patronale France Industrie.
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