«Avec ce système pourri, on n’a aucune perspective» : la révolte de la jeunesse d’Albanie (reporterre.net-23/10/26)

Manifestation à Tirana, le 17 octobre 2026. – © Adnan Beci / AFP

Après des semaines de mobilisation pacifique contre la corruption et les projets d’infrastructures controversés du pouvoir, la contestation s’est durcie en Albanie. Une jeunesse en pleine révolte réclame le départ du Premier ministre, Edi Rama.

Par Louis SEILLER

Tirana (Albanie), reportage

« À bas la dictature ! » Ce slogan résonne depuis des mois dans les rues de Tirana. Ces derniers jours, il n’est plus scandé par de paisibles citoyens agitant des flamants roses en carton, mais par une jeunesse en colère.

Face au cordon policier qui empêche l’accès au bâtiment du Premier ministre, Rejn brandit un panneau appelant à la révolte. « On ne veut plus être obligés de quitter notre pays à cause du chômage et de la corruption, on veut rester ici, explique cette étudiante en architecture de 18 ans. Mais, avec ce système pourri, on n’a aucune perspective. Et c’est pour ça qu’on est là : pour faire tomber ce régime corrompu, qui est une bouillie de capitalisme et de communisme totalitaire. »

Chaque jour, des milliers d’étudiants manifestent dans le centre de Tirana. Ils réclament le départ d’Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, qu’ils accusent de corruption et d’autoritarisme.

Les manifestations ont lieu depuis plusieurs semaines à Tirana. © Louis Seiller / Reporterre

Acculé, le Premier ministre diffuse des vidéos le montrant installant lui-même des chaises directement sur le boulevard pour appeler la jeunesse au dialogue. Ces chaises ont chaque fois été détruites et jetées en direction du bâtiment.

« On manifestera jusqu’à ce que nos revendications soient entendues »

« On ne veut pas discuter avec quelqu’un qui nous méprise, dit Tedi, un étudiant en biologie. Cela fait des mois que le peuple demande son départ. Nous, on manifestera jusqu’à ce que nos revendications soient entendues, et malgré la répression de la police. »

Dans la foule qui se masse sur le boulevard central de Tirana, la plupart des manifestants portent des masques de plongée ou FFP2. Au moindre jet de projectiles, les forces anti-émeute font un usage massif des canons à eau et de gaz lacrymogène. Les affrontements sont particulièrement violents en soirée, lors des charges policières.

La répression policière a fait de nombreux blessés. Plus d’un millier d’interpellations ont été répertoriées. © Louis Seiller / Reporterre

Lancée fin mai en réaction à un projet de complexe touristique lié au clan de Donald Trump dans une zone protégée du littoral, la contestation, qui a rassemblé pendant 140 jours des manifestants pacifiques, prend aujourd’hui des allures d’insurrection. La Gen Z albanaise exprime violemment son ras-le-bol d’une classe politique éclaboussée par les affaires et soupçonnée de liens avec les réseaux criminels impliqués dans le trafic de cocaïne.

Prime aux policiers

« Depuis que Rama est au pouvoir, les criminels ont même réussi à se faire élire au Parlement, dénonce, désespéré, Albin, 27 ans. Bien sûr qu’on a peur quand on voit comment agit la police, mais peut-être qu’il faut qu’on se sacrifie pour obtenir enfin du changement. Parce que la situation n’est pas seulement catastrophique pour les étudiants, elle l’est pour tout le monde : le Premier ministre et ses proches ont détruit ce pays. »

Alors que des bâtiments officiels et des agences bancaires ont été saccagés, Edi Rama qualifie certains étudiants « d’extrémistes » et dénonce des ingérences étrangères. Il a aussi annoncé vouloir abaisser l’âge de la responsabilité pénale et affiche son soutien sans faille aux policiers, dont près de 200 auraient été blessés, en annonçant une prime de 2 500 euros. Mais les nombreuses vidéos de violences policières suscitent une vive indignation dans un pays qui n’est pas habitué à ce genre de brutalités de la part des forces de l’ordre.

Ce syndicat d’enseignants a appelé à la grève en solidarité avec les étudiants. © Louis Seiller / Reporterre

Des centaines de professeurs, et aussi de nombreux parents, ont rejoint les manifestants pour dénoncer ces violences contre la jeunesse. « Je condamne les violences contre la police et les institutions, mais les violences policières contre les jeunes sont inacceptables, dit Drini Imami, un professeur d’agroéconomie. Des adolescents se font arrêter arbitrairement jusque dans des cafés et passer à tabac ! Des cas loin d’être isolés. Et au lieu d’apaiser la situation, le Premier ministre ne fait que jeter de l’huile sur le feu. »

Le fossé paraît aujourd’hui béant entre un dirigeant inflexible qui joue la carte du pourrissement et une Gen Z prête à en découdre. La manifestation du samedi 24 octobre, soutenue par l’opposition, s’annonce particulièrement tendue.

source: https://reporterre.net/Avec-ce-systeme-pourri-on-n-a-aucune-perspective-la-revolte-de-la-jeunesse-d-Albanie

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