
En trois semaines, la gauche brésilienne a réussi un spectaculaire renversement de situation. L’ancien ouvrier tourneur s’est imposé au second tour de l’élection présidentielle avec 51,7 % contre 48,2 % pour le candidat de l’extrême droite.
Par Luis REYGADA
À 80 ans – 81 ce mardi 27 octobre –, Luiz Inacio Lula da Silva est à nouveau entré dans l’histoire. En devenant pour la quatrième fois président de la première puissance économique latino-américaine, l’ex-leader syndical, ancien ouvrier tourneur ayant grandi dans la misère, n’a pas seulement déjoué tous les pronostics. Il a accompli – et avec lui tout le peuple progressiste brésilien – le difficile exploit de barrer la route à une extrême droite en position de force dans un sous-continent passé à deux doigts de prendre entièrement la forme d’un néo-protectorat états-unien.
Un défi qui semblait presque impossible : jamais depuis 1988 et le retour de la démocratie au Brésil un candidat devancé au premier tour n’était parvenu à s’imposer au second. Distancé de presque 2 points le 4 octobre – avec 45,16 % contre 47,03 % pour Flavio Bolsonaro, soit un écart de plus de 2 millions de voix – Lula a réussi sa « virada ».
Un spectaculaire renversement de situation pour finalement remporter l’élection trois semaines plus tard, en s’imposant avec 51,7 % contre 48,2 %. Trois points et demi, un chiffre derrière lequel on trouve une véritable marée humaine : 4,3 millions de bulletins de différence, et un gain de 10 millions de voix pour la gauche, dans un scrutin auquel étaient appelés à participer 158 millions de Brésiliennes et de Brésiliens.
Revenir après la douche froide du premier tour
Est-ce le mauvais souvenir qu’avait laissé le mandat de Bolsonaro père (2019-2023) qui a provoqué un sursaut citoyen face à son héritier politique ? À n’en pas douter, l’entre-deux-tours a été l’occasion pour les militants de gauche de rappeler à la population le bilan calamiteux de l’ex-président fascistoïde Jair Bolsonaro.
Mais, face à un candidat d’extrême droite qui avait promis d’attaquer l’État à grands coups de ciseaux, les militants progressistes ont dû redoubler d’efforts pour aller convaincre les classes populaires et les abstentionnistes (21 % de l’électorat au premier tour, soit 33 millions de personnes) et les empêcher de tomber dans le piège néolibéral bolsonariste, synonyme à coup sûr de lourdes conséquences pour les droits sociaux et les libertés démocratiques.
Une tâche loin d’être évidente alors que les statistiques préélectorales montraient un certain décrochage entre le Parti des travailleurs (PT) et certaines classes populaires, de plus en plus ubérisées, éloignées des syndicats et des traditionnelles organisations de masse propres à la gauche… et plus vulnérables à des discours conservateurs prônant l’élimination de l’État, centrés sur l’entrepreneuriat et la réussite personnelle.
Des idées alignées avec la théologie de la prospérité propagée par les Églises évangéliques, extrêmement puissantes au Brésil, et diffusées massivement à travers des plateformes numériques très largement dominées par les opposants à Lula. Les inévitables Instagram, WhatsApp, Twitter, TikTok, dont les maisons mères servent parfois ouvertement les intérêts de Washington.
Le premier pas, après la douche froide du premier tour, aura donc été de prendre conscience du retard de la gauche sur le terrain de la bataille culturelle et de l’affrontement, sur les réseaux sociaux. À l’heure de la post-vérité et des fake news, un « bon » mandat comme celui de Lula n’est plus synonyme de victoire assurée face à des adversaires sans éthique, prêts à toutes les manipulations.
La remontada de la gauche doit ainsi énormément au sursaut numérique de l’entourage du président-candidat. Très rapidement, l’équipe de campagne de la coalition « le Brésil prêt pour tous » a mis les bouchées doubles en matière de communication digitale, notamment en incluant des figures politiques issues d’autres partis que le PT – souvent jeunes – aguerries à l’utilisation des plateformes digitales au sein du premier cercle.
Une campagne avec la joie comme rempart
Résultat : une mobilisation numérique massive, directe et virale, et un Lula qui a su briser la distance avec les électeurs en laissant de côté le format solennel des discours institutionnels pour s’adonner, comme tout influenceur qui se respecte, aux « selfies vidéo », filmés à la main. Bingo : sa première publication de ce genre, publiée trois jours après la défaite du premier tour, atteint plus de 23,5 millions de vues sur Instagram en à peine vingt-quatre heures.
Au fil des jours, la gauche est parvenue à redonner un nouveau souffle à l’image d’un dirigeant, certes chevronné, mais aussi marqué par l’usure institutionnelle, et qui se targuait encore il y a quelques semaines de ne pas posséder de smartphone. Face à un bolsonarisme obscur, jouant sur la peur et rompu à la désinformation de masse, la campagne digitale progressiste a opposé la joie comme rempart, transformant un homme de 80 ans en une icône pop dynamique, rayonnante et proche d’une jeunesse qui n’a pas connu les heures de gloire de ses premiers mandats.
Toutefois, il serait faux d’attribuer la victoire de Lula uniquement à l’activisme digital de ses militants. À peine l’entre-deux-tours a-t-il débuté, la consigne était claire : aller chercher le vote des abstentionnistes, à chaque coin de rue. Un exercice que le PT et ses alliés de gauche maîtrisent, et qui s’est reflété à plusieurs reprises dans les grandes avenues des principales villes du pays-continent.
« La mobilisation exceptionnelle des partisans de Lula a donné à voir la force militante que conserve le PT, même après plus de quatre mandats depuis 2003, pour soutenir une figure politique mais surtout ce qu’elle représente : un grand homme d’État porteur de justice sociale », estime Camille Goirand, professeure de science politique à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine et membre du Centre d’études et de documentation sur les Amériques (Creda).
Alors que la campagne du premier tour fut marquée par une certaine apathie et un manque d’enthousiasme populaire, « tout a changé ensuite, notamment le ton de Lula qui est passé d’une résistance presque défensive à une dynamique de conquête », explique Thomas Zicman De Barros, docteur associé au Centre de recherches politiques de Sciences-Po Paris et spécialiste du populisme.
« Mais le fait décisif a été l’irruption du peuple dans la campagne », souligne-t-il, rappelant les manifestations d’étudiants descendus spontanément dès le lendemain du premier tour. « Le mouvement s’est ensuite étendu, multipliant les initiatives, une mobilisation populaire que les partis ont dû suivre et accompagner ». Et qui a joué pour faire baisser le taux d’abstention de 2 points, soit 3 millions de votants.
« Lula l’a clairement dit dans son deuxième discours de victoire, devant l’immense foule réunie sur l’avenue Paulista, à Sao Paulo : c’est le peuple qui lui a appris comment gagner cette élection, et le succès de son prochain mandat dépendra du lien qu’il saura maintenir avec les forces sociales qui ont rendu sa victoire possible », assure le chercheur.
Un premier tour calamiteux pour la gauche
Car si aujourd’hui l’heure est à la fête et au soulagement, la large et nette victoire de ce dimanche n’efface pas un premier tour calamiteux pour la gauche, qui avait vu la droite s’imposer très largement aux élections des gouverneurs et du Parlement. La marge de manœuvre s’annonce très limitée, plus encore que durant l’actuel mandat, avec un centre conservateur qui saura encore se vendre au plus offrant.
« Non seulement le gouvernement que formera Lula dans les semaines qui viennent va se trouver sous la contrainte d’une puissante majorité d’opposition au Congrès, mais les juges de la Cour suprême vont subir la menace constante de processus de destitution qui relèvent d’un Sénat désormais dominé par les partisans des Bolsonaro, déterminés à faire tomber des têtes », prévient Camille Goirand.
Sans oublier une Maison-Blanche qui ne risque pas de rester les bras croisés, une société brésilienne plus polarisée que jamais, une insécurité galopante et qui échappe aux prérogatives de l’exécutif fédéral… Et un mauvais perdant qui a tout de suite refusé de reconnaître sa défaite. Alors que, en 2022, son père avait conclu son mandat par une tentative de coup d’État pour se maintenir au pouvoir, comment réagira Flavio Bolsonaro si Washington le soutient dans de futurs projets antidémocratiques ? Lula a gagné, mais les défis ne font que commencer pour l’ancien gamin pauvre du Pernambouc incroyablement reconduit à la tête d’un Brésil qui vient redonner espoir à toute la gauche mondiale.
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