Canicule : 50 °C au soleil, malaises, décès… Le calvaire des travailleurs du BTP (H.Fr-11/07/26)

n période de canicule, les salariés du BTP sont parmi les plus exposés. Les enrobés bitumineux, par exemple, dégagent des températures pouvant dépasser les 100 °C. Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Au moins trois salariés du BTP ont trouvé la mort en France depuis fin mai, en raison des fortes chaleurs. Face à des directions qui font souvent primer la rentabilité sur la sécurité, les syndicats en sont réduits à déclencher des droits d’alerte.

Par Cyprien BOGANDA

51,9 °C. Quand il a abaissé son visage ruisselant de sueur vers son instrument de mesure, ce 23 juin vers midi, Jules Manceau n’a pas cru ce qu’il lisait. Son thermo-hygromètre permet de mesurer l’indice de chaleur (« heat index » en anglais), combinant température et taux d’humidité, afin de calculer de manière plus juste la température réellement ressentie par le corps humain. Ce jour-là, ce salarié d’Eurovia (filiale du géant Vinci s’occupant des travaux publics) se trouve, en plein cagnard, sur un chantier titanesque : la ville de Nantes (Loire-Atlantique) a décidé d’agrandir le pont Anne-de-Bretagne enjambant la Loire, pour en faire un colosse de béton et d’acier presque aussi large qu’un terrain de football. Tous les jours, Jules effectue des relevés, qu’il consigne soigneusement dans un tableau.

« Les corps ne peuvent pas tenir les cadences à cette chaleur, insiste-t-il. Le 23 juin, un jeune a fait un malaise alors qu’il s’occupait du ponçage du pont. Il s’est mis à saigner du nez, sous l’effet de la chaleur. Son chef a tout de suite réagi. » Jules aurait souhaité que le chantier soit parfois intégralement stoppé au cours des dernières semaines, afin d’éviter les coups de chaud. Il assure que ce n’a jamais été le cas. « Pire, le 24 juin (le département était alors toujours en vigilance rouge), les salariés d’Eurovia Aubervilliers sont venus faire l’étanchéité du pont, enchaîne-t-il. Pour cette tâche, ils travaillaient en plein soleil avec des chalumeaux à la main sur une surface enduite de produit bitumineux. »

« Le nerf de la guerre, c’est l’argent »

Lorsque le mercure s’affole, les salariés des travaux publics sont souvent parmi les plus mal lotis. Et particulièrement ceux qui s’occupent de nos routes en y appliquant des enrobés bitumineux (mélange de graviers et de bitume), qui dégagent des températures dépassant les 100 degrés. « Le nerf de la guerre, c’est l’argent, souffle un salarié qui travaille chez Eiffage depuis plus de 30 ans. C’est lorsqu’il fait le plus beau qu’on réalise le plus de chiffre d’affaires : lorsqu’il pleut, les enrobés ne tiennent pas sur les routes. Résultat, les patrons sont très réticents à arrêter les chantiers, même en période de vigilance rouge. Pourtant, quand vous appliquez des enrobés avec votre équipement réglementaire, c’est invivable : sous les casques, c’est une vraie cocotte-minute ».

Selon un décompte (forcément parcellaire) réalisé à partir d’articles de presse locale et de sources syndicales, au moins trois travailleurs du BTP ont trouvé la mort en raison des fortes chaleurs survenues en France depuis le 21 mai. Le 26 mai (journée la plus chaude jamais enregistrée dans le pays pour ce mois), un couvreur de 19 ans décède après avoir effectué des travaux de charpente toute la journée, à Ponet-et-Saint-Auban dans la Drôme.

Deux jours plus tard, c’est un travailleur polonais de 61 ans qui, selon nos informations, aurait perdu la vie alors qu’il participait au démantèlement d’une centrale à enrobés en Loire-Atlantique, pour le compte d’un sous-traitant. Contacté par l’Humanité, le donneur d’ordres du chantier n’a pas répondu.

Le 25 juin, à 14 heures, c’est un ouvrier tchèque travaillant pour une entreprise allemande, qui s’effondre, après être descendu du toit d’une verrerie dont il reconstruisait le four, à Mers-les-Bains (Somme). « Les secours ont réalisé un quart d’heure de massage cardiaque, mais cela n’a pas suffi, nous raconte Ludovic Krzyworzeka, délégué CGT sur le site de Verescence, fabriquant des flacons de parfum pour Chanel ou Hermès. Il était 14 heures au moment du malaise du travailleur. Je n’ai jamais connu une journée aussi chaude dans notre région. Sur le bitume, c’était irrespirable… »

Au moins 56 salariés morts de chaud depuis 2019

Il est fort probable, malheureusement, que ce bilan s’aggrave. À partir des données transmises par la Direction générale du travail (DGT), Santé publique France publie tous les ans un bilan après l’été, très certainement incomplet. En 2025, la DGT a recensé 9 accidents du travail mortels « en lien possible avec la chaleur ». Six d’entre eux sont survenus « dans le cadre d’une activité professionnelle de construction et travaux ou d’agriculture. » Depuis 2019, on compte au moins 56 accidents mortels en lien probable avec la chaleur, d’après les données disponibles. Principaux secteurs touchés : le BTP et l’agriculture.

« Tout le monde le sait et tout le monde s’en fout »

« Tout le monde le sait et tout le monde s’en fout, nous confie un inspecteur du travail désabusé. Dans les boîtes du BTP, les directions conseillent aux ouvriers de mouiller leur t-shirt en cas de canicule et de porter des lunettes anti-UV : ce n’est pas inutile, mais c’est un peu court ! »

Frédéric Mau, secrétaire fédéral à la FNSCBA-CGT, en charge des questions de santé au travail, blâme l’impréparation généralisée face au dérèglement climatique : « En ce moment, c’est la canicule, mais ce n’est pas le seul fléau qui frappe le pays depuis plusieurs années: à présent, on a des tornades en France, avec des grues qui se cassent la figure. On est en train de changer les normes d’ancrage des engins, qui ne sont plus adaptées. Mais la réalité, c’est que face aux intempéries, les patrons sont à la ramasse et le gouvernement pas à la hauteur. »

Le Code du travail n’impose pas aux directions d’arrêter les chantiers en cas de fortes chaleurs. Dans le secteur du BTP, l’employeur peut néanmoins décider d’arrêter un chantier lorsque les intempéries rendent dangereux ou impossible l’accomplissement du travail. Le salarié en arrêt se voit rémunérer par une indemnisation appelée « chômage-intempéries », financée par les caisses gérées par le secteur. Mais en pratique, les utilisations sont rares. « Les retours que l’on a du terrain confirment que ce congé est très peu appliqué, relève Simon Picou, de la CGT du ministère du travail. D’elles-mêmes, les boîtes ne l’utilisent qu’en cas d’impossibilité technique à poursuivre le travail : c’est le cas lorsqu’il fait trop froid pour couler le béton par exemple. C’est toujours la logique économique qui l’emporte sur celle de la préservation de la santé : pour décrocher des marchés, les entreprises annoncent des délais trop optimistes et elles risquent de payer des pénalités en cas de retard. »

Les inspecteurs du travail démunis

Seuls les préfets peuvent imposer aux patrons de stopper les chantiers à la mi-journée, en cas de canicule… Ce qu’ils font rarement. « Huit départements sur 72 l’ont fait depuis le début des fortes chaleurs, d’après les informations que nous a transmis le gouvernement, nous affirme Denis Gravouil, secrétaire confédéral CGT. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, m’a assuré qu’ils avaient multiplié les contrôles d’inspecteurs du travail dans le BTP. Mais ce n’est pas suffisant. »

Ça l’est d’autant moins qu’en pratique, les agents de l’État disposent de très peu de moyens pour agir, même quand ils constatent que des ouvriers triment à des températures déraisonnables. « J’ai déjà vu des couvreurs de zinc bosser à deux heures de l’après-midi en pleine canicule, assure un inspecteur du travail qui préfère conserver l’anonymat. Mais nous n’avons aucun moyen légal pour contraindre les employeurs à cesser l’activité en cas de fortes chaleurs. Cela serait pourtant indispensable, au vu de la pression exercée sur les travailleurs par les liens de subordination. Un collègue m’a raconté avoir été interpellé par un paysagiste, qui le suppliait d’intervenir sur son chantier pour avoir accès à de l’eau fraîche ! »

Déshydratation, pertes de connaissance, augmentation du risque d’accident du travail…

Reste aux syndicalistes une possibilité : alerter l’employeur en cas de péril. La CGT d’Eurovia Atlantique nous révèle avoir déclenché un droit d’alerte pour danger grave et imminent le 22 juin dernier, en raison de l’exposition des salariés aux fortes chaleurs. Motif : selon le syndicat, les températures annoncées exposeraient les travailleurs de l’entreprise à des risques particulièrement graves pour leur santé (déshydratation, pertes de connaissance, augmentation du risque d’accident du travail…).

« Ils ont annoncé des chaleurs qu’on n’avait pas connues depuis des années, affirme Éric Bego, délégué syndical central CGT. À l’époque du droit d’alerte, rien n’était stipulé dans la documentation interne d’Eurovia en matière d’alerte rouge : quand on leur a posé la question en CSE, ils nous ont simplement répondu que c’était les mesures prévues en cas d’alerte orange (durée maximale de 7 heures par jour, démarrage des chantiers à 6 heures du matin, etc.), mais renforcées ! Ce qui ne veut rien dire. »

« Il est dangereux de travailler en extérieur à partir de 28 degrés »

Au passage, le syndicaliste fait observer qu’un démarrage trop matinal oblige les salariés à se lever aux aurores (rares sont ceux qui habitent à côté des chantiers), alors même qu’il est plus compliqué de dormir les nuits de canicule. « Ce qu’on aimerait, ce sont des journées entre 7 heures et midi en cas d’alerte orange, et l’arrêt des chantiers en cas d’alerte rouge, poursuit-il. L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) estime qu’il est dangereux de travailler en extérieur à partir de 28 degrés. »

Une récente note de service émanant de Vinci (maison mère d’Eurovia) datée du 8 juillet, que nous avons consultée, formule des préconisations en cas de vigilance rouge : durée maximale de six heures de travail par jour, démarrage possible à partir de 6 heures, pauses régulières, fin de chantier à 13 heures. Pas question, pour autant, d’arrêter les chantiers… Éric Bego nous assure d’ailleurs que la direction d’Eurovia est très réticente à déclencher le chômage intempéries.

Voyage d’étude en Espagne

Contactée, la direction du géant du BTP nous répond que « chaque début d’année, les périodes de fortes chaleurs sont anticipées et préparées par nos Business Units afin de permettre un déploiement des dispositifs dès le premier jour de canicule. (…) Nous travaillons ainsi avec nos clients pour anticiper ces situations et adapter les plannings de travaux lorsque les conditions climatiques l’exigent, afin de concilier continuité d’activité et protection de nos collaborateurs, ce qui, en de telles circonstances, reste notre priorité première. »

Pour éviter cependant de s’en remettre au bon vouloir des patrons (ou à la vigilance des préfets), les syndicats réclament des mesures d’urgence. La CGT exige par exemple l’interdiction du travail en extérieur lors des alertes orange et rouge, avec maintien intégral du salaire en cas d’arrêt de l’activité. Fin juin, le ministre du Travail avait proposé aux « partenaires sociaux » de les embarquer avec lui dans un « voyage d’études » en Espagne, afin de s’inspirer du modèle espagnol en matière de gestion des canicules. Réponse, sarcastique, d’un syndicaliste : « S’inspirer de ce qui marche ailleurs, pourquoi pas, mais je ne pense pas qu’on ait besoin de partir trois jours en Erasmus avec le ministre pour cela ! »

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/canicule/50-c-au-soleil-malaises-deces-le-calvaire-des-travailleurs-du-btp

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