Cantines scolaires : le bio manque encore largement à l’appel (reporterre-5/09/26)

Des poires au sirop bio et locales dans une restauration collective dans le Gers, en 2026 (illustration). – © Justine Bonnery / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

L’immense majorité des établissements scolaires ne respectent pas la loi qui impose au moins 20 % de bio dans les cantines depuis 2022. Une lacune néfaste à la santé des enfants, que la récente loi d’urgence agricole pourrait aggraver.

Par Fabienne LOISEAU

« Qu’est-ce que tu as mangé ce midi à la cantine ? » Au sortir de l’école, c’est la question rituelle des parents. Près des trois quarts des 11,6 millions d’élèves seraient demi-pensionnaires, d’après les dernières études disponibles. Si la loi était correctement appliquée, ils devraient trouver dans leur assiette au moins 50 % de produits « durables et de qualité », dont au moins 20 % de produits bio ou en conversion. C’est ce qu’impose la loi Egalim depuis le 1ᵉʳ janvier 2022.

Dans les faits, le bio est encore trop rare au réfectoire. Seuls 11,8 % des établissements scolaires ont acheté au moins 20 % de produits issus de l’agriculture biologique en 2025. Et encore, il ne s’agit là que d’une moyenne calculée à partir des déclarations des établissements sur le site dédié du gouvernement.

Bien que tous soient tenus de publier leur pourcentage de produits bio, « seuls les “bons élèves” se donnent la peine de renseigner le site, ce qui conduit à une surestimation importante du taux de bio », estime Agir pour l’environnement. Aucune sanction n’est prévue par la loi en cas d’absence de déclaration ou de non-respect du quota de bio.

De nombreuses communes hors-la-loi

L’association a publié en janvier 2026 son propre palmarès des cantines bio. Elle a demandé aux 97 villes préfectures de France hexagonale de lui fournir leur taux de bio acheté en 2024 pour les cantines de leurs écoles primaires. Résultat : si 66 villes respectaient la loi, 20 n’atteignaient pas le seuil légal.

Les autres communes sollicitées n’ont même pas pris la peine de répondre. C’est la ville de Saint-Étienne qui était en haut du podium avec 74,5 % de bio dans ses cantines du premier degré en 2024, suivie de Périgueux avec 70,8 % et Bordeaux avec 66,2 %.

Parmi les communes en fin de classement, figurait notamment Orléans, avec seulement 4,6 % de bio. Pour la préfecture du Loiret, le caractère biologique des produits qu’elle sert à ses élèves n’est pas la priorité : « La collectivité a fait le choix de privilégier une alimentation de qualité reposant prioritairement sur les circuits courts, l’approvisionnement local et le soutien aux filières agricoles de proximité », explique-t-elle à Reporterre.

Elle se défend en argumentant que près de 65 % des produits servis aux petits Orléanais proviennent de filières locales. « La notion de “bio” ne recouvre pas systématiquement des productions françaises ou locales », tient-elle à préciser.

« Mieux vaut un produit bio limitrophe à notre région qu’un produit purement local plein de pesticides »

L’approche est radicalement différente à Blois, qui a fortement augmenté la part de bio dans ses cantines, passant de 23,7 % en 2023 à 43,9 % en 2024, toujours selon l’enquête d’Agir pour l’environnement, et même à 50 % en 2025, selon les derniers chiffres fournis par la mairie.

Entre le bio et le très local, Hélène Menou, élue municipale écologiste blésoise déléguée à l’alimentation, tranche sans ambages : « Mieux vaut un produit bio limitrophe à notre région qu’un produit purement local plein de pesticides. Surtout pour les légumes et le pain. » La priorité reste la santé des enfants, notamment des plus jeunes, insiste l’élue écologiste.

L’Agence bio estime que le principal frein à l’introduction du bio en restauration collective provient « des acheteurs qui n’allotissent pas des marchés spécifiques aux produits bio ». Autrement dit, les gestionnaires de cantines réclament produits conventionnels et produits bio dans un même cahier des charges, ce qui empêche les fournisseurs spécialisés dans le bio de répondre aux appels d’offre.

Un système qui défavorise le bio

« Les produits bio se retrouvent dans une liste de produits élargie à une multitude d’autres produits. Ils sont plus facilement écartés, notamment parce qu’ils peuvent être légèrement plus chers que les produits conventionnels », constate l’Agence bio.

Comment Blois s’y est-elle prise pour augmenter de 20 % en un an seulement la part de bio à la cantine ? « D’abord en reprenant la restauration scolaire en régie publique, il y a trois ans », explique Hélène Menou.

Ce service était délégué à une entreprise privée depuis plusieurs dizaines d’années. « Immanquablement, lorsqu’il y a une délégation de gestion, le gestionnaire doit gagner de l’argent et peut s’éloigner du cahier des charges initial. Il vaut mieux avoir les commandes si on veut aller vers le bio. »

« Le plus important pour faire entrer le bio dans les cantines, c’est la volonté politique »

La préfecture du Loir-et-Cher s’est fait aider dans cette transition par Biocentre, association interprofessionnelle de la filière biologique du Centre-Val de Loire. Elle a utilisé plusieurs leviers pour proposer plus de bio tout en rationalisant les coûts : travail sur l’approvisionnement avec les producteurs locaux, suppression des produits semi-transformés, mise en place du fait-maison et d’un repas végétarien, travail sur les protéines végétales, lutte contre le gaspillage… Ainsi, le coût matière du repas est resté juste au-dessous des 2 euros, comme auparavant, avec une meilleure progressivité de la tarification selon le quotient familial.

L’ambition est désormais de construire « une nouvelle cuisine centrale plus adaptée – avec notamment un espace légumerie — et permettant de réaliser certaines recettes, par exemple de la pâtisserie », dit Hélène Menou. Blois, comme de nombreuses autres communes, prouve qu’il est vraiment possible de mettre du bio sur le plateau-repas des élèves, sans alourdir le budget pour les familles.

C’est également la conviction du Collectif les pieds dans le plat, qui accompagne les collectivités vers le 100 % bio, le 100 % fait-maison et le plus local possible. « Le plus important pour faire entrer le bio dans les cantines, c’est la volonté politique », juge Céline Crosnier, administratrice du Collectif.

« Trop souvent, proposer une alimentation saine et locale qui respecte a minima la loi Egalim n’est pas un sujet en haut de la pile des équipes municipales, qui ont tellement d’autres choses à gérer, complète Marine Jobert, coordinatrice nationale du Collectif. Et remettre en question le modèle industrialisé pour aller vers le fait-maison demande du temps et des compétences techniques. »

Lire aussi : Cantines : le bio prouve son efficacité sur tous les plans

Se pose aussi la question de la quantité d’offre disponible sur le territoire. Hélène Menou, à Blois, note par exemple un manque de production de fruits bio : « Les Jardins de Cocagne, très grosse entreprise de réinsertion avec qui on travaille, va essayer de diversifier son offre en matière de fruits. »

Pour Céline Crosnier, l’application très partielle de la loi Egalim est une occasion manquée de structurer plus avant la filière bio en assurant des débouchés solides pour satisfaire la demande des écoles. « Les agriculteurs ont toujours su s’adapter aux évolutions de leur époque. Ce sont des gens extrêmement compétents, ouverts au changement, pourvu qu’on leur crée des débouchés, comme le promettait la loi Egalim », estime pour sa part Marine Jobert.

Celle-ci note au contraire des signaux qui pourraient se révéler inverses, notamment avec une récente modification de la réglementation, dans le cadre de la loi d’urgence agricole du 18 août 2026 : « L’objectif de 20 % de produits bio n’est pas modifié, mais un nouvel objectif de 30 % de produits sous d’autres labels —Label Rouge, AOP, Haute valeur environnementale (HVE), produit fermier… — vient s’y ajouter, tandis que le périmètre des “50 % de produits durables et de qualité” s’élargit à son tour à de nouvelles catégories, comme les produits de montagne. »

Elle craint que ce nouveau quota, avec des labels qui ne protègent ni la santé ni les écosystèmes, comme le fait le bio, retire l’incitation à aller au-delà du plancher des 20 %. Un changement qui pourrait affaiblir encore la dynamique déjà insuffisamment engagée de la loi Egalim, estime-t-elle, « le bio perdant son rôle de locomotive au profit d’autres critères de qualité ».

« Or, c’est la seule agriculture qui permette d’exposer le moins possible aux pesticides, dont la dangerosité est attestée, rappelle Marine Jobert. C’est une faillite éthique de la part des élus de ne pas mettre en haut de leur liste le fait de nourrir de manière saine les enfants dont ils ont la responsabilité. »

Source: https://reporterre.net/Cantines-scolaires-le-bio-manque-encore-largement-a-l-appel

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