« C’est la mort d’un symbole, d’une vision humaniste » : À Elne, le maire d’extrême droite débaptise le cinéma René Vautier, réalisateur emblématique de la lutte anticoloniale (H.fr-25/09/26)

À la fois réalisateur et scénariste, le militant du Parti communiste français mort en 2015 était une figure majeure du cinéma politique. © Marcel Mochet/AFP

Dans les Pyrénées-Orientales, le cinéma d’Elne, baptisé René-Vautier en hommage au cinéaste communiste et anticolonial, va changer de nom. Sous prétexte d’une prétendue neutralité politique, le nouveau maire d’extrême droite tourne le dos à l’histoire et crache sur la mémoire des résistants.

Par Margot BONNERY

Bataille culturelle de l’extrême droite, dernier épisode en date : dans la petite ville d’Elne, dans les Pyrénées-Orientales, le maire classé « divers extrême droite », Steve Fortel, vient d’annoncer le retrait du nom de René Vautier du cinéma municipal pour le rebaptiser « Bobine illibérienne ».

Après avoir retiré les couleurs arc-en-ciel du drapeau LGBT + au niveau du passage piéton qui menait au cinéma, cet ancien membre du Front national souhaite effacer toute trace politique de gauche dans sa ville, un ancien bastion communiste. À commencer par l’histoire de la Résistance et de la lutte anticolonialiste qu’incarnait René Vautier (1928-2015).

Ne pas politiser la culture ?

À la fois réalisateur et scénariste, ce militant du Parti communiste français était une figure majeure du cinéma politique. Sa carrière a suivi les soubresauts de l’histoire. Entré en Résistance à l’âge de seize ans, il est décoré de la Croix de guerre. Caméra au poing, René Vautier rejoint ensuite clandestinement les maquis d’Algérie en 1956 et participe activement à la lutte révolutionnaire pour l’indépendance. Il avait réalisé auparavant Afrique 50, considéré comme le premier film anticolonialiste français, interdit de projection pendant près de quarante ans.

Un engagement que le maire d’extrême droite, sous couvert de « neutralité », entend gommer de l’espace public. Selon les membres de l’opposition interrogés par l’Humanité, Steve Fortel a annoncé, lors du conseil municipal du 22 septembre, vouloir donner « un nouvel élan à ce cinéma qui ne ressemblera plus à l’ancien ».

Il a ainsi répété qu’il ne souhaitait pas politiser la culture. «Si demain je dois retirer d’autres noms de rues ou d’endroits de gens qui ont soutenu le FLN, je le ferai », a-t-il promis, revenchard.

L’argument du « déficit de rentabilité »

Dans la foulée de cette annonce, l’édile a décidé de ne pas renouveler le contrat avec Cinémaginaire, la maison de production. Le cinéma sera désormais géré en régie municipale avec, comme prestataire, L’Yre Cinémas, qui s’occupe déjà de certaines salles du département.

La raison de ce changement ? Selon Roland Castanier, élu communiste de l’opposition municipale, Steve Fortel évoque un déficit de rentabilité pour justifier sa position. « Cette décision ne tient pas debout, pointe l’élu PCF. Cinémaginaire coûtait au maximum 20 000 euros par an. Le nouveau fonctionnement coûtera environ 50 000 euros ».

Si Steve Fortel n’a pas répondu directement à nos sollicitations, la municipalité a transmis à l’Humanité un communiqué. Elle affirme qu’un cinéma n’est pas un panneau politique. S’il n’est « pas question de nier le travail cinématographique de celui dont la salle portait le nom jusqu’ici », la mairie précise que la plaque apposée sur le bâtiment présentait une biographie militante : « Comme l’homme, l’œuvre cinématographique est engagée. Son travail de cinéaste a couvert, inlassablement, souvent de façon marginale mais visionnaire, contre des fléaux tels que le capitalisme, le colonialisme, le racisme, le fascisme, la pollution… ». S’opposer à l’horreur serait trop politique ? « Les équipements culturels financés par l’ensemble des Illibériens doivent appartenir à tout le monde, sans être associés à un engagement politique particulier », ajoute le document.

Droit de regard et censure

Nicolas Garcia, ancien maire communiste d’Elne, se remémore l’inauguration du cinéma en 2005. Il raconte que René Vautier avait déclaré : « Ce sera à vous de faire vivre l’esprit de résistance en participant aux discussions autour des films qui passeront dans cette salle. » Au feu les échanges avec les citoyens. Steve Fortel a annoncé aux membres de l’opposition que la municipalité aura désormais un droit de regard sur la programmation cinématographique. « Les films politiques risquent de passer à la trappe », regrette Roland Castanier.

Pour le communiste, l’extrême droite souhaite ainsi falsifier la mémoire collective. Elne possède pourtant un patrimoine riche de luttes marqué notamment par la Résistance et la Retirada, l’exode massif en 1939 de près de 500 000 républicains espagnols fuyant la répression franquiste. « La plupart des jeunes ne connaissent pas René Vautier ni le nom d’autres résistants. Au lieu de supprimer son nom, construisons ensemble ce travail de mémoire », enjoint Marie-Françoise Sanchez, secrétaire de section du PCF des Albères-Méditerranée-Illibéris.

Les changements de dénomination des lieux publics « méritent un débat transparent associant les habitants et prenant en compte l’histoire locale, ajoute Roland Castanier. Or, tout le monde est mis devant le fait accompli ». La famille de René Vautier n’a pas non plus été consultée.

« Défendre la liberté de création »

Sa fille, Moïra Chappedelaine-Vautier, tombe des nues. C’est par les habitants d’Elne qu’elle a découvert la nouvelle. « Ce n’est pas seulement l’histoire de mon père qui disparaît. C’est avant tout la mort d’un symbole, d’une vision humaniste », témoigne-t-elle. En tant que productrice de cinéma, Moïra Chappedelaine-Vautier déplore « la rapidité avec laquelle l’extrême droite s’attaque à la culture et à la liberté d’expression ».

La quadragénaire a écrit une lettre, lue par Roland Castanier lors du dernier Conseil municipal. « Tout au long de sa carrière, mon père a réalisé ou participé à plus de 180 films, dont nombre furent censurés, interdits ou empêchés de diffusion. En 1973, il entreprit une grève de la faim pour défendre la liberté de création et s’opposer à la censure », raconte-t-elle.

Moïra Chappedelaine-Vautier rappelle en outre l’engagement de René Vautier en faveur de l’expression régionale et d’un cinéma ancré dans les territoires. Elle poursuit : « Toute son existence témoigne d’une même conception du cinéma : un outil d’émancipation, de transmission et de résistance face aux injustices et au silence imposé ».

En plus de la pétition mise en ligne par des citoyens, le PCF ne souhaite pas rester les bras croisés. Les militants alertent les habitants d’Elne sur cette décision prise en catimini et assurent que des initiatives seront menées dans les prochains jours.

Source: https://www.humanite.fr/politique/cinema/a-elne-le-maire-dextreme-droite-steve-fortel-debaptise-le-cinema-rene-vautier-et-efface-la-lutte-anticoloniale-de-lespace-public?utm_source=onesignal&utm_medium=push&utm_campaign=2026-09-25-

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