«C’est une forme de résistance» : il reconstruit le musée d’histoire naturelle de Palestine (Reporterre-14/07/26)

Des femmes palestiniennes cueillent des herbes, cultivées en bio, sur une ferme agrobiologique à Bil’in, en face de la colonie israélienne de Modi’in Ilit, en Cisjordanie occupée, le 3 mars 2024. – © Philippe Pernot / Reporterre

Mazen Qumsiyeh est le fondateur du musée d’histoire naturelle de Bethléem, en Cisjordanie. Pour lui, la colonisation de la Palestine et la guerre à Gaza sont aussi une catastrophe environnementale et climatique, qui concerne l’humanité dans son ensemble.

Par Philippe PERNOT

Beyrouth (Liban), correspondance

Il a classifié la faune et flore sauvage de Palestine, mais aussi étudié les conséquences environnementales de la guerre à Gaza, ou encore la résistance palestinienne historique, tout en bravant les interdictions de voyage pour rencontrer des activistes du monde entier. Né en 1957, Mazen Qumsiyeh est un biologiste, chercheur, professeur palestinien aux universités de Bethléem et de Birzeit. Il a fondé l’institut palestinien pour la biodiversité et la soutenabilité ainsi que le musée d’histoire naturelle de Bethléem, ouvert au public depuis 2017, en Cisjordanie occupée.

Reporterre a réalisé au téléphone un entretien avec cet amoureux de la nature et de l’humanité, alors qu’il revient d’Oslo après une série de conférences et une collecte de fonds pour le musée.

Reporterre – Pourquoi avez-vous décidé de vous engager pour la nature en Palestine ?

Mazen Qumsiyeh – J’ai appris à aimer la nature quand j’étais enfant, à 6 ou 7 ans, en accompagnant mon oncle, qui était le premier zoologiste palestinien, dans les vallées autour de moi. Il a été tué dans un accident de voiture quand il avait 27 ans et je me suis engagé à suivre ses traces et à réaliser son rêve d’écrire des livres sur les animaux d’ici, ainsi que de construire un musée d’histoire naturelle. J’ai obtenu ma maîtrise dans l’université du Connecticut où mon oncle avait fait son doctorat et j’ai vécu aux États-Unis de 1979 à 2007.

J’étais professeur dans des universités célèbres comme Duke et Yale, je pouvais gravir des montagnes. Mais il était temps pour moi de revenir en Palestine parce que je pouvais mieux servir mon peuple ici. L’idée derrière l’institut n’est pas venue soudainement : après mon retour, j’ai fait une analyse de la situation, et il m’a fallu cinq ans pour choisir la meilleure manière de faire. J’ai finalement décidé de monter ce projet à l’université de Bethléem plutôt que de créer une énième ONG, par exemple. Nous sommes devenus le premier centre qui intègre quatre éléments en Palestine : la recherche, l’éducation, la conservation et le service communautaire.

Une œuvre murale de Banksy à Bethléem, en Cisjordanie occupée, le 13 mars 2024. © Philippe Pernot / Reporterre



Quels ont été les plus grands défis auxquels vous avez été confronté en essayant de créer l’institut et le musée ?

La colonisation, sans hésitation. Nous vivons sous un régime colonial impitoyable, raciste, d’apartheid, qui nous gouverne depuis près de huit décennies et a rendu la vie pratiquement impossible ici. Prenons l’éducation, par exemple : Israël a détruit la plupart des institutions d’enseignement supérieur à Gaza, et ici, en Cisjordanie, ils les attaquent tout le temps. Nos étudiants ne peuvent pas se rendre à l’université de Bethléem s’ils viennent de Jérusalem ou d’Hébron, à cause des check-points. Beaucoup de mes étudiants sont placés en détention administrative ou même torturés. Ceux qui ne peuvent pas payer leurs frais de scolarité finissent par abandonner l’université.

Pour la recherche, je n’ai pas accès à nombre de zones sur lesquelles je dois travailler pour la conservation. Je ne peux pas importer de produits chimiques qui m’aident dans mes efforts de recherche. Tout doit passer entre les mains israéliennes. Donc, je finis même par faire entrer des livres en contrebande, pour éviter que les Israéliens ne les confisquent.

Deux bergers palestiniens contrôlés par des colons et des forces d’occupation israéliennes à Masafer Yatta en Cisjordanie occupée, le 10 mars 2024. © Philippe Pernot / Reporterre

Quand nous plantons des arbres, les colons et soldats viennent les arracher. Beaucoup des communautés que je pouvais rencontrer auparavant ont été expulsées et leurs maisons démolies. Et si on se sent menacé, comment peut-on faire attention à la protection de l’environnement ? Je ne peux pas demander à une famille affamée de ne pas chasser les oiseaux pour manger parce qu’ils ont faim.

Quels succès avez-vous pu obtenir malgré l’occupation israélienne ?

Malgré tous ces défis, nous avons réussi à publier environ deux articles de recherche par mois. Nous continuons à travailler contre vents et marées et avons même construit un nouveau musée sur l’emplacement de l’ancien. J’ai réussi à obtenir 1,5 million de dollars [1,3 million d’euros] pour de nouveaux bâtiments, principalement de sources privées et grâce à d’importantes contributions de ma part et de ma femme, mais j’ai encore besoin d’environ un demi-million pour terminer ce musée.

« Le musée est devenu une oasis de paix pour Bethléem et toute la Palestine »

Il traitera non seulement d’histoire naturelle, mais aussi d’ethnographie, avec un jardin botanique et des champs communautaires, un jardin de la paix, une banque de graines et un centre de réhabilitation animale.

Les restes du village palestinien de Loubia, dépeuplé et détruit en 1948 par les forces israéliennes, et maintenant recouvert par un parc naturel israélien, le 24 mars 2024. © Philippe Pernot / Reporterre

Même des personnes du camp de réfugiés voisin viennent cultiver ou se promener dans notre jardin. C’est important pour leur bien-être psychologique et pour leur santé physique. Le musée est ainsi devenu une oasis de paix pour Bethléem et toute la Palestine : nous y affirmons notre droit et notre attachement à une vie normale, proche de l’environnement.

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La littérature que nous publions, l’éducation de nos enfants : voilà le véritable trésor. Ce n’est pas quelque chose auquel on peut attribuer une valeur monétaire. Les arbres qu’Israël déracine, oui, nous pouvons en parler, mais qu’en est-il des arbres que nous plantons ? Tout ce que nous faisons ici est une forme de résistance.

Pourquoi dites-vous que colonisation rime avec écocide ?

La colonisation en Palestine revient à transformer un pays qui était autrefois une société pluraliste, multiethnique et même multilingue, en un État juif, avec une seule langue, une culture, une religion. Faire cela signifie déclarer la guerre aux peuples autochtones et à tout ce qu’ils font : c’est un génocide doublé d’un écocide. Même l’air que nous respirons, la liberté de mouvement, et tous les aspects de la vie normale : l’eau, manger, boire, tout est attaqué par les colonisateurs.

C’est ce qui s’est passé avec la colonisation en Amérique du Nord ou en Australie, où chaque dimension de la vie des peuples autochtones a été attaquée, qu’ils pêchent ou qu’ils cultivent. Ils les ont enfermés dans des réserves pas si différentes de nos camps de réfugiés et de nos villes assiégées en Palestine.

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L’écocide est l’une des caractéristiques communes de toutes les formes de colonisation de peuplement. Pourquoi ? Parce que les colonisateurs ne viennent pas seulement vivre dans le pays selon son paysage et son mode de vie originel, mais ils recréent leur pays d’origine.

Ici, en Palestine, nous vivons une nakba  catastrophe »] environnementale, en parallèle à la catastrophe climatique mondiale. L’assèchement des zones humides de la Houla [un lac du nord du pays, drainé dans les années 1950, notamment pour accroître les surfaces agricoles] par Israël a entraîné la disparition locale de 119 espèces. Le détournement de l’eau du Jourdain a fait disparaître de nombreuses espèces de poissons et d’animaux qui dépendaient de cet écosystème. C’est comme l’arrachage de millions d’arbres indigènes et leur remplacement par des pins européens monoculturaux : ils en paient maintenant les conséquences avec des feux de forêt monstres.

« La Palestine est un condensé des défis auxquels le monde est confronté »

En Palestine, de très nombreuses espèces sont proches de l’extinction, ou du moins de l’extinction locale. Certaines orchidées, certains iris, certaines espèces d’arbres rares, ainsi que la plupart des grands mammifères, tout ce qui est plus grand qu’un lapin : gazelles, hyènes, renards, loups, chats sauvages… Ils sont tous en danger.

Vous avez beaucoup voyagé, de l’Inde à l’Australie. Comment votre lutte se connecte-t-elle à d’autres luttes indigènes dans le monde entier contre les pratiques écocidaires et coloniales ?

Nous sommes tous connectés. C’est une petite planète, et les ennemis de notre durabilité sont les mêmes, de Trump à Nétanyahou et à Bolsonaro. Donc, évidemment, nous devons être unis pour travailler contre eux. C’est une lutte mondiale. Une fois, j’ai été invité à parler en Inde devant des centaines d’« intouchables », cette caste discriminée socialement. J’ai demandé à l’organisateur : pourquoi inviter un Palestinien à parler des problèmes de son pays, alors qu’ici, un million de personnes dorment dans la rue ? Il m’a répondu : « Le partenaire de golf de notre Premier ministre, Narendra Modi, est Benyamin Nétanyahou. » Les oppresseurs du peuple palestinien et indien sont les mêmes, et ça souligne à quel point nos luttes sont interconnectées.

La Palestine est un condensé des défis auxquels le monde est confronté, notamment avec la catastrophe climatique. En deux ans et demi de guerre, Israël a produit plus de gaz à effet de serre que certains pays rien qu’avec le kérosène de ses avions de chasse. Imaginez un peu ! Israël détruit le climat de l’humanité entière, pas juste des Palestiniens. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas juste de la solidarité ou de la sympathie à notre égard, mais se battre pour une lutte commune. Le destin de la Palestine et celui de l’espèce humaine sont liés.

Source: https://reporterre.net/C-est-une-forme-de-resistance-il-reconstruit-le-musee-d-histoire-naturelle-de-Palestine

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