« Cette guerre ne m’a rien laissé » : au Porge, les lendemains douloureux d’une commune en colère après les incendies (H.fr-27/08/26)

Une habitante du Porge découvre pour la première fois sa maison détruite, comme 182 autres habitations par l’incendie qui a ravagé la commune. © Astrid Lagougine / Hans Lucas

Un mois après l’évacuation, la commune de Gironde la plus touchée se relève doucement grâce aux initiatives solidaires et à l’appui de la mairie. Ce qui n’éteint pas pour autant les vives rancœurs des habitants contre les autorités.

Par Anthony CORTES

Le Porge (Gironde), envoyé spécial.

Que l’on vienne de l’océan, de Bordeaux ou d’Andernos-les-Bains, Le Porge se dévoile comme un tapis de cendres. Avant le 22 juillet, date à laquelle le mégafeu est parti de Saumos pour parcourir 42 000 hectares à travers la Gironde pendant onze jours, d’immenses pins maritimes longeaient les différentes avenues menant à la commune.

Aujourd’hui, ceux qui restent sont noircis, carbonisés. À leur sommet, quelques aiguilles résistent. Elles ont des couleurs d’automne en plein été. Les habitations qui suivent n’ont pas eu leur force : il n’en reste que la structure, des blocs de ciment, un semblant de fenêtres, des toitures au sol.

Parfois, comme un miracle, on aperçoit des objets épargnés, intacts. Un tricycle jaune, un ballon. Des vestiges d’une autre vie, un temps lointain vieux de seulement un mois. « C’était comme une guerre », se désole un sinistré. Il ne veut pas être présenté par son identité, comme beaucoup. Avoir tout perdu l’anéantit, s’en plaindre le déshonorerait. Il souffle, les mains sur les hanches : « Cette guerre ne m’a rien laissé. »

Au total, 183 maisons et 400 annexes (dépendances, granges, abris de jardin) ont été détruites. Près de 600 personnes sur 3 500 habitants ont perdu leur toit.

Au stade municipal, les bénévoles du Secours populaire, non loin de ceux de la Croix-Rouge, s’activent pour accueillir les sinistrés et les diriger selon leurs demandes : simple information, vêtements, denrées, petit électroménager, voire financement d’un plein d’essence ou d’une mensualité de crédit. Bref, « ce que les assurances ne couvrent pas encore », résume Charles de Rivoyre, 66 ans, « responsable de tout ce bazar ».

Rassemblés sous des tentes, des barnums et un bâtiment municipal, les dons matériels « record » reçus sont répartis par catégories. On pourrait croire à une brocante si les épaules de ses visiteurs n’étaient pas si basses.

Trente-huit familles au camping

Sur l’immense parking qui borde les lieux, des silhouettes s’abritent longuement derrière leur pare-brise, hésitantes et honteuses de se dévoiler dans le besoin. « Il arrive souvent que des personnes arrivent et finissent par s’immobiliser pour nous dire : « Mais qu’est-ce que je fais là ? », décrit Pauline Coutanceau – de Brondeau, 28 ans, bénévole chargée de l’accueil général. D’autres s’effondrent, pleurent en prenant un paquet de pâtes, se mettent en colère d’un coup. »

À la sortie, une jeune mère tient à la main un cabas qu’elle ramène à toute vitesse au camping, lieu d’hébergement fourni par la mairie pour 38 familles. À l’intérieur de son sac, quelques assiettes. Et des jeux pour « passer le temps » en famille. Ce temps qu’elle a désormais en trop, réduite au chômage partiel par des flammes qui ont aussi avalé l’entreprise qui l’emploie, à quelques kilomètres d’ici. Elle aussi ne veut pas s’attarder, « les gens parlent beaucoup, tout le monde surveille et critique tout le monde ».

Du côté des associations caritatives, on s’en désole également. « On reçoit parfois des appels pour nous demander de réserver leur don à des habitants de la commune et pas au-delà. Ou pour nous dire que ce qu’ils nous donnent n’est pas adressé aux pauvres », souffle une bénévole, qui explique alors les éconduire.

Ludivine Daurignac, 45 ans, a elle aussi tout perdu. Sa maison, dont elle était propriétaire, son entreprise de formation professionnelle, mais aussi celle de son mari, paysagiste-jardinier. « Psychologiquement, c’est très dur, confie-t-elle, la voix mal assurée. On essaie de vivre au jour le jour pour ne pas se laisser submerger, tout en préparant l’avenir dans un paysage qu’on n’a jamais connu. »

Pour eux, pas de camping, ils sont hébergés chez de la famille avec leur fille. Une solution de courte durée, du moins l’espèrent-ils. « On cherche un appartement à la location, mais, depuis l’incendie, les tarifs s’emballent, rapporte-t-elle. On vient de nous proposer un 60 m2 à Lège pour 1900 euros par mois. C’est indécent. »

« Pourquoi y a-t-il eu tant de dégâts ? »

Comme une thérapie, Ludivine tente d’employer son « choc » et sa « tristesse » au service du combat qu’elle partage désormais avec près de 1 300 habitants du Porge (selon son décompte) qui ont rejoint le collectif qu’elle a participé à fonder. Décidés à « obtenir des réponses », ceux-ci préparent une plainte qui doit être déposée prochainement.

« Nous, on ne veut pas se cacher derrière les conditions climatiques, avertit-elle. Au départ, ce n’était pas un mégafeu, ça a dégénéré par manque de moyens. Et parce qu’on nous a abandonnés, c’est une réalité. » Au profit du plus clinquant Cap Ferret, comme certains habitants l’assurent depuis plusieurs semaines, allant jusqu’à évoquer une « guerre des classes » ? « L’heure n’est plus à la polémique », élude-t-elle, mais à la colère oui. « Elle sera là longtemps ».

Le 17 août, ces ressentiments se sont largement exprimés lors de la venue de Sébastien Lecornu. À l’arrivée du premier ministre, une grappe d’habitants lance huées et quolibets. « Honteux ! Minable ! » a-t-on pu entendre parmi les présents. « Ce n’était ni prévu ni organisé, promet Ludivine, à l’origine du rassemblement. Nous étions habillés en noir pour exprimer notre deuil en silence. Mais il est passé devant nous sans s’arrêter pendant que nous étions bloqués par une colonne de CRS, comme si nous étions dangereux. Quand il est revenu, certains lui ont fait comprendre qu’ils s’étaient sentis méprisés. »

Depuis l’Hôtel de Ville, Martial Zaninetti, le maire de la commune, qui a enfin récupéré quelques heures de sommeil, malgré ses allers-retours constants entre les permanences administratives mises en place pour aider les habitants dans leurs démarches avec les assurances, explique ce cafouillage par des changements de programme de la part des équipes du chef du gouvernement. « À l’origine, on devait se voir tous les deux avant d’aller voir la population, puis il a préféré aller d’abord à la caserne et à l’école, puis finalement non… » détaille-t-il.

Sans toutefois nier les tensions « légitimes » qui agitent sa commune autour de questions de fond : « Les habitants attendent impatiemment une réponse claire à des interrogations simples : pourquoi y a-t-il eu tant de dégâts, pourquoi chez nous, comment l’État et ses services comptent-ils nous aider à nous relever ? »

À cette occasion, le premier ministre a annoncé le déblocage de 12 millions d’euros d’aide aux collectivités, mais aussi que les permis de construire seraient délivrés « globalement sous un délai d’un mois » après dépôt pour des « reconstructions en équivalence ». Pas de quoi calmer la rage des Porgeais. « Qui nous dit que ces millions seront pour nous ? Qui va vraiment en profiter ? Si c’est dilué dans toute la Gironde, on aura un quignon de pain. Les gros chiffres, ça détourne l’attention, ça ne règle pas les problèmes », s’attriste Jean, retraité de la commune.

Assis sur un banc, au pied de l’église Saint-Seurin, il observe de loin les mouvements autour du centre communal d’action sociale (CCAS) d’où sortent certains sinistrés venus chercher aide et renseignements. Quelques fois, quand ils passent devant lui pour rejoindre leur voiture, il en arrête certains, leur adresse un « courage ». C’est sa contribution.

Une population qui a plus que doublé depuis 1999

« Les gens ont perdu leurs biens, leurs souvenirs, ça ne peut créer que du désarroi, observe Frédéric Mellier, élu régional communiste et secrétaire départemental du PCF. Aujourd’hui, c’est une commune à genoux, avec des habitants à la rue et une activité économique anéantie. Mais les ressentiments, le sentiment de déclassement et d’abandon existaient avant cet incendie. »

Car Le Porge, ce n’est pas qu’une histoire de flammes. À côté des communes littorales aisées, ses habitants la voyaient déjà, avant ces événements, comme une petite sœur désargentée. Ici, à en croire les récits d’habitants, il y aurait les familles « anciennes », installées dans la commune depuis des générations. Le plus souvent composées d’ouvriers et d’employés d’une sylviculture en déclin, la plupart peu diplômés, mais aussi de retraités et d’inactifs de plus en plus nombreux.

Et celles plus récentes, venues de Bordeaux, à quarante minutes de voiture, pour échapper à des loyers de plus en plus exorbitants, tout en y conservant leurs emplois de cadres. De nouveaux venus qui ont poussé Le Porge parmi les communes qui ont connu la plus forte hausse démographique en quelques années, passant de 1 507 habitants en 1999 à plus de 3 400 aujourd’hui.

Non sans effet sur les loyers. Si les deux catégories ont toujours du mal à se mêler, voire à se tolérer – les premiers traitant les seconds de « Nantais », comme nous avons pu en être témoin – elles ont un point commun : le sentiment de peu compter, voire de descendre l’échelle sociale.

« Au Porge, Lacanau, Le Temple, les mêmes problématiques se posent, poursuit Frédéric Mellier. L’aménagement du territoire n’a pas été pensé en lien avec la croissance démographique, les services publics n’ont pas été suffisamment implantés, l’activité économique est peu développée… Et le seul moyen de rejoindre Bordeaux, c’est la voiture individuelle, avec les frais que ça induit. Tout le monde ne peut pas se permettre de la prendre. »

Dans la commune, selon l’Insee, le taux de chômage est assez bas (autour de 7,1 %), mais les trois quarts des actifs travaillent hors de la commune. Parmi eux, 89 % se rendent au travail en voiture malgré un niveau de vie médian parfaitement dans la moyenne nationale.

« Ce sera un vote de colère »

À quelques mois de l’élection présidentielle, la question électorale se pose forcément. À qui profitera cette colère, ce sentiment d’abandon, cette certitude d’être promis au déclassement que cet incendie a ravivé ? D’autant que, dans les jours qui ont suivi les feux, le Rassemblement national (RN) a multiplié les indignations sur le manque de moyens et la lenteur du déploiement des dispositifs de secours – malgré ses votes contre la hausse des financements des Sdis, la protection des forêts ou le recrutement supplémentaire de pompiers professionnels.

En 2022, dans la commune, au premier tour, les voix étaient réparties quasiment équitablement entre Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, avec un léger avantage pour la première. Au second tour, égalité parfaite entre la candidate d’extrême droite et le président de la République. « De plus en plus, les communes du Médoc sont gagnées par le vote RN, pour le moment on y échappe, mais je ne sais pas ce qui se passera prochainement », balaie le maire.

À la sortie d’Intermarché, entouré d’arbres brûlés, un habitant sinistré avertit, sans donner de noms : « La politique, on verra ça plus tard, la priorité c’est de se relever. Mais pour moi, ce sera un vote de colère… Ou pas de vote du tout. » La rage ou la résignation. C’est ce que produisent les flammes.

Source: https://www.humanite.fr/environnement/gironde/cette-guerre-ne-ma-rien-laisse-au-porge-les-lendemains-douloureux-dune-commune-en-colere

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