
Carole Collinet, journaliste de presse écrite et de télévision installée à Brest (Finistère), a mené l’enquête avec son compagnon, le dessinateur Éric Appéré. Leur bande dessinée rend hommage aux ouvriers d’État exposés à la radioactivité, pendant vingt-cinq ans, dans cette presqu’île de la rade de Brest. Au cœur de la force de dissuasion nucléaire française.
Par Pierre FONTANIER
2013, tribunal des affaires de sécurité sociale de Brest (Finistère). Carole Collinet, journaliste, couvre pour France 3 Bretagne le procès d’un travailleur de l’Île Longue, la base française des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Autrement dit, la force nationale de dissuasion nucléaire. Pendant toute sa carrière, cet ouvrier d’État a travaillé à la pyrotechnie. Il a manipulé les têtes de missiles nucléaires embarqués à bord de ces sous-marins. Atteint d’un cancer, l’homme demande à la justice de reconnaître le caractère professionnel de sa maladie.
À la sortie du palais de justice, la journaliste interviewe le collectif des Irradiés des armes nucléaires. Ça a été le premier déclic
, raconte-t-elle. Carole Collinet ne le sait pas encore, mais ce sujet va être au cœur, treize ans plus tard, de la bande dessinée, finalement parue en juin 2026, aux éditions Dargaud. Dans ce chiffre treize, les superstitieux verront le signe du destin noir de ces ouvriers qui ont donné leur vie à l’État français. Mais les maladies infligées par le travail de ces mécaniciens, électriciens et pyrotechniciens n’ont rien à voir avec le hasard.
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Pendant vingt-cinq ans, de 1972 à 1996, ces travailleurs ont été exposés à la radioactivité. Sans protection, dans ce monstre d’acier de 6 000 tonnes d’éléments métalliques construit au pas de charge, à la demande expresse du Général de Gaulle, de 1967 à 1970. Jour et nuit, par 1 500 ouvriers. Aujourd’hui, 2 000 personnes, dont 600 civils, veillent sur le site le plus surveillé et secret de l’Hexagone.
« Le secret défense, c’est bien pratique »
Il n’en fallait pas plus à cette fille et petite-fille d’ouvriers de Chaumont (Haute-Marne) pour vouloir faire connaître cette histoire au-delà de Brest »,
comme elle l’écrit dans cette BD fluide et pédagogique. Elle se lance dans l’aventure avec son compagnon, le dessinateur Éric Appéré (« ll revient quand mon Papy ? », « Kévin et Jean-Johnny »…). Après un scénario en huit planches paru dans l’ancienne revue de BD brestoise « Casiers », le couple publie une vingtaine de pages dans « La Revue dessinée », en 2024. Les éditions Dargaud nous ont alors proposé de faire un livre plus complet
, retrace l’autrice. Le résultat, c’est cette enquête approfondie, courageuse, bien troussée.
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Elle a récolté de nombreux témoignages, rencontré une kyrielle de personnes impliquées. Sans surprise, un grand absent demeure : l’État. « La Grande muette », comme on surnomme l’Armée, en l’occurrence la Marine nationale, n’a pas répondu à ses multiples sollicitations. Ce silence, c’est une forme de mensonge. Ce serait quand même étonnant qu’ils n’aient pas eu connaissance des risques dès les années 1970. Mais dès que tu touches à la dissuasion nucléaire, c’est le secret défense plus-plus-plus…
Dans la BD, Yvon Velly, ancien secrétaire général de la CGT de l’Arsenal de Brest de 2003 à 2018, ne dit pas autre chose : Le secret défense, c’est bien pratique, hein
. Pour la journaliste, le mal commence à la racine : L’Île Longue s’est construite sur un drame humain. On a exproprié des gens pour construire cette base.
Parmi ceux qui y ont œuvré depuis cinquante-six ans, certains sont tombés malades. Parfois prématurément. Souvent, de multiples cancers. Leucémie, lymphe, intestin grêle, poumon, pancréas, vessie, cerveau… D’autres en sont morts. C’est une forme de mépris envers les ouvriers
, martèle l’autrice. Après des décennies de combat des malades, de leurs familles et avec l’évolution de la loi, l’État a fini par être condamné. Un juste retour des choses pour ces ouvriers d’État qui ont donné leur force de travail au péril de leur santé et de leur vie.
Cette BD humaine, racontée à la première personne avec ses doutes, ses sentiments et l’empathie de ses auteurs, contribue à les rétablir dans leurs droits. La force du propos, les touches d’humour et la spontanéité du dessin leur rendent un juste hommage. C’est la première BD de Carole Collinet. Ce ne sera pas la dernière. Elle aime cette forme de journalisme hyper accessible au grand public. Elle offre une grande liberté de ton. Tu n’es pas coincé dans une ligne éditoriale ».
Elle a déjà d’autres projets de bulles.
Prochaines dédicaces : lundi 20 juillet 2026, 10 h 30 à la librairie Saint-Christophe, à Lesneven ; vendredi 24 juillet, 16 h, Momie, à Lorient (Morbihan) ; samedi 25 juillet, 15 h, Espace culturel Leclerc, à Quimper et mercredi 29 juillet, 16 h, l’Aire de Broca à Pont-l’Abbé.
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