« Cher Camarade Ruffin, ton livre donne à penser, mais… » (nouvelobs.com-20/09/22-10h13)

Saîd Benmouffok

CHRONIQUE DE LA BATAILLE CULTURELLE. Dans « Je vous écris du front de la Somme » (Les liens qui libèrent), François Ruffin estime que la gauche doit renouer avec l’imaginaire du travail, afin de reconquérir les catégories populaires. Cette stratégie a soulevé cette lettre de Saïd Benmouffok.

Cher Camarade Ruffin,

J’ai refermé ton livre avec plus de questions que de réponses. C’est un texte émouvant qui donne à penser. Tu fais le récit de la fin d’un monde. Celui de l’industrie et de la lutte des classes. Celui de la gauche qui défendait les travailleurs. Et tu déplores qu’elle ne parle plus à ces gens de chez toi qui ont basculé à l’extrême-droite.

Je vis aujourd’hui à Paris, dans le XIXe arrondissement, qui a voté à 46 % pour Mélenchon à la présidentielle. Le vote des bobos (dont je fais partie) et des quartiers urbains est acquis à la gauche. Mais ce que tu décris de la Somme, je l’ai vécu dans les Yvelines, à Mantes-la-Ville, quand le Front national a gagné la municipale en 2014. La gauche en avait fait un bastion depuis la Libération. Les anciens racontent encore avec nostalgie la belle époque de la « Cellophane », quand les usines tournaient à plein régime près de la Seine. On votait CGT et PCF.

C’était un monde fait d’exploitation, d’accidents de travail et de grèves. Un monde où même parmi les travailleurs, tous n’étaient pas égaux dans la hiérarchie des dominés. Un monde où les injustices, les préjugés, le racisme étaient monnaie courante. Mais tout de même, quelque chose en commun. Ce monde a disparu. L’exploitation, elle, a perduré sous des formes nouvelles. Le chômage s’est répandu, et la cause commune s’est effacée. Il reste une ville fragmentée. Les immeubles d’un côté, les pavillons de l’autre. On vote à gauche ici, à l’extrême-droite là-bas. Il n’y a pas de riches à Mantes-la-Ville. Que des gens du peuple, unis autrefois, à présent divisés dans les têtes et dans les urnes.

Le discours contre les « assistés » vise les immigrés

Les paroles que tu rapportes, je les ai souvent entendues, contre « les assistés », « les cas soc’ », ceux qui touchent des aides pendant que les gens qui bossent n’ont droit à rien. Tu ne le dis pas assez dans ton livre, les immigrés sont la première cible de ce discours.

Ces gens qui votent Le Pen, les « fâchés pas fachos », tu veux les reconquérir. Comment faire ?

Ta première idée, je l’ai testée à de nombreuses reprises, et elle fonctionne. Il faut proposer une autre cible : pas le voisin pauvre et/ou immigré, mais le fortuné qui s’enrichit en temps de crise. La fraude sociale c’est 10 milliards par an. La fraude fiscale c’est 100 milliards. Facile à comprendre.

Ta deuxième idée me semble moins percutante, mais pourquoi pas. Tu veux renouer avec les droits universels, valables pour tous les membres de la société (comme le furent l’école gratuite, la Sécu ou la retraite), et non seulement sous condition de ressources (comme la CMU ou le RSA). Je comprends que ces droits ouverts à tous échapperaient aux critiques sur l’assistanat. Mais je ne vois pas en quoi donner un revenu à Bernard Arnault serait un effort de justice.

Ta troisième idée a suscité un tollé : tu appelles la gauche à porter la « valeur travail » en bandoulière pour ne plus être perçue comme « le parti des assistés ». Tu reviens longuement dessus, croyant faire un retour aux sources : « Mais c’est nous le travail ! C’est la gauche, depuis Fourmies et Jaurès, le camp des travailleurs ! ». Pourtant, ton texte m’a semblé ambigu, parfois contradictoire. Je vais tenter de t’expliquer ce qui me gêne.

I/Sur la « valeur travail »

Tu te défends d’avoir dit la même chose que Roussel. C’est en partie vrai. Quand il déclare à la Fête de l’Huma : « Je ne suis pas pour une gauche des allocs… J’en appelle à mettre fin à un système qui nourrit le chômage par les allocations et le RSA… », une ligne rouge est franchie.

Pour lui, les allocs sont le problème, parce qu’elles n’incitent pas à travailler. La droite ne dit pas autre chose. Pour toi, la mondialisation est le problème, parce qu’elle a supprimé les emplois. Différence majeure. Mais peut-être pas décisive. Parce que votre logiciel est commun.

D’abord, vous faites tous les deux l’apologie du travail. Tu assumes :« Pour moi, pas d’équilibre, pas d’équilibre intime, social, sans emploi qui structure l’emploi du temps. »

Tu rappelles la fierté du travail accompli, la dignité que procure un métier reconnu. On connaît assez les effets ravageurs du chômage pour l’admettre sans conteste. Avoir un emploi stable donne un cadre à l’existence, c’est un constat.

Le problème, c’est de tirer de ce constat une injonction morale. Passer de l’être au devoir-être. Comme Roussel, c’est ce que tu fais en disant :

« Contre le droit à la paresse de Lafargue, la maxime biblique l’emporte : “tu gagneras ton pain à la sueur de ton front…” »

C’est ça, la « valeur travail » : le labeur érigé en obligation, en devoir, en vertu. Il y a les paresseux d’un côté, et les travailleurs de l’autre. Les bons, et les mauvais. Je pense que cette idée n’a rien à faire à gauche.

L’apologie de la « valeur travail » a permis depuis des décennies de fustiger les chômeurs et de réduire leurs prestations sociales. Elle conduit logiquement à valoriser les travailleurs et blâmer les « assistés ». Elle sert à taper sur les fainéants qui refusent de « se retrousser les manches ». La morale du travail, c’est proclamer l’immoralité des chômeurs. La conséquence logique est de condamner tout revenu garanti par la société sans contrepartie : le RSA contre une activité minimum.

Je sais que tu refuses cette conséquence. Alors sois cohérent. La cause des travailleurs n’est pas la cause du travail. Pas plus que la cause des esclaves n’était celle de l’esclavage. Tout projet d’émancipation doit donc en finir avec la rhétorique de la « valeur travail ». Revenir aux sources, c’est se rappeler que la gauche a toujours eu deux objectifs : libérer le travail (de son caractère aliénant), et nous libérer du travail (en réduisant le temps qu’on y passe). Travailler mieux, et travailler moins, jusqu’à ne plus travailler du tout.

C’est là que je vois une contradiction dans ton propos. À la fin du livre, tu décris ton rêve :

« Comme Keynes le souhaitait, le prévoyait : qu’à la fin du XXè siècle, les besoins seraient grosso modo satisfaits, que les humains consacreraient moins de vingt heures par semaine au travail, en seraient libérés pour l’amour et les arts. »

Là je te rejoins complètement. Mais quel paradoxe ! Imagine-t-on plus belle apologie du droit à la paresse ? Il faut choisir, camarade : le royaume du labeur ou celui de la liberté.

II/Comment unir les Frances populaires ?

Revenons à l’objectif de ton livre : la reconquête des catégories populaires dans le périurbain et le rural. Tu veux leur tenir ce langage : du travail pour tous, et tous au travail. Cette stratégie soulève deux questions :

1 – Sur l’efficacité de ton discours : est-ce que ça peut vraiment ramener ces catégories populaires à gauche ?

Comme toi, je crois au primat du social sur le culturel. Les querelles identitaires, le racisme, les affirmations religieuses, ne font que diviser les pauvres au lieu de les unir contre un ennemi commun : le capital. L’appartenance à une même classe permet de transcender les différences culturelles dans une identité commune. Noiriel et Beaud (« Race et sciences sociales ») ont récemment défendu la thèse d’une matrice sociale sur laquelle se greffent les questions identitaires. Elle trouve un écho chez Rosanvallon (« Les épreuves de la vie ») pour qui le racisme et le sexisme sont un substitut psychologique, une « fierté de compensation » des travailleurs déclassés. Tu en déduis que la solution est de réactiver le conflit de classes sociales dans le monde du travail. Cette stratégie est séduisante. Mais pour le dire trivialement, il ne suffira pas de promettre un boulot à tout le monde pour faire disparaître les questions identitaires. Ces dernières sont peut-être même un obstacle majeur à ta stratégie de reconquête.

Pour preuve, les données dont on dispose sur les « fâchés pas fachos ». Tu vises trois catégories : les Sociaux-patriotes, les Euro-sceptiques et les Réfractaires. Voilà ce que nous apprend l’institut Cluster 17 à leur sujet :

– Les Sociaux-patriotes (8 % de la population, surtout ouvriers ou employés) sont décrits comme « radicaux sur les questions identitaires, les droits des salariés et le rejet des élites ». Ils sont 86 % pour l’interdiction du voile à l’université, et 93 % contre le droit de vote des étrangers.

– Les Euro-sceptiques (6 % de la population, surtout des salariés précaires, petits retraités et indépendants), cluster le plus pauvre : ils sont décrits comme « hostiles à l’immigration et à l’islam » sans être les plus radicaux sur la question.

– Les Réfractaires (6 % de la population, surtout des emplois durs et mal rémunérés), décrits comme éloignés des valeurs de la gauche culturelle et de son cosmopolitisme. Ils se méfient des discours écologiques et sont hostiles au multiculturalisme. Ils partagent les valeurs du camp identitaire, tout en étant moins radicaux.

Il est illusoire de croire que les enjeux identitaires sont de faux problèmes, et qu’on pourrait les effacer par une union sacrée des pauvres sur l’autel du travail. Si Mélenchon a séduit les quartiers urbains, c’est avec un discours social, mais aussi clairement antiraciste, dénonçant les discriminations et le racisme antimusulman, décrivant une société créolisée. Bref, il a construit un récit intégrateur pour les descendants d’immigrés. Si la gauche veut reconquérir les « fâchés pas fachos », elle va devoir leur parler de tous les sujets qui fâchent, et produire un récit qui fasse une place à toutes les composantes de la société.

2 – Sur le contenu de ce discours : du travail pour tous, mais comment faire ?

Mitterrand a dit en 1993 : « contre le chômage, on a tout essayé ». Jospin a confirmé en 2000, face aux licenciements de Michelin : « l’Etat ne peut pas tout ». Aveux d’impuissance du politique. Qu’est-ce que tu proposes de ton côté ? Une « économie de guerre climatique ». Puisque l’urgence écologique est notre nouvel horizon, il faut changer de société. Ton modèle, c’est Roosevelt, qui a dû militariser les États-Unis après Pearl Harbor : mise en place d’une économie administrée et centralisée, production planifiée, canalisation de toute la main-d’œuvre vers un même but. Et voilà ta méthode :« Je procéderais à un grand relevé, par Pôle emploi ou autres, comme vous voudrez : “que savez-vous faire ? Du jardinage ? Du bricolage ? De la mécanique ? De la cuisine ?”Tous au travail.Tous en service civique.Tous apportant leur écot de labeur.Mais tous recevant de quoi vivre. »

Dis comme ça, on voit surtout se dessiner un Léviathan écologique. L’urgence environnementale appelle certes un retour en force de la puissance publique. Mais s’agit-il de retenter une expérience collectiviste, même pétrie d’intentions écologiques ? Le défi climatique est aussi un défi démocratique. Entre un cadre étatique planificateur et la constitution de circuits courts de production et de consommation, les articulations ne sont pas à décréter mais à construire dans le respect des libertés publiques, en impliquant les innombrables institutions locales et acteurs de la société civile comme des partenaires et non des commissaires de la puissance publique. Rien qui ressemble à une économie de guerre, qui aurait d’ailleurs pour conséquence de faire taire les conflits de classes au lieu de les raviver comme tu le souhaites.

Ton projet laisse de trop nombreuses questions décisives en suspens. Pour que le travail paie mieux, il faut augmenter les salaires. Qu’est-ce que tu réponds à l’artisan ou au petit patron de PME qui t’explique qu’il n’en a pas les moyens ? Idem pour les collectivités locales avec leurs agents.

Il faut réindustrialiser les territoires. Avec des entreprises et des emplois publics ? Comment faire dans une économie mondialisée ? Faut-il un protectionnisme sur critères sociaux et environnementaux ? C’est impossible à l’échelle nationale à cause de l’Europe. Comment l’imposer à l’échelle européenne ?

Je passe sur une infinité d’autres questions stratégiques : l’équilibre entre-temps de travail et temps libéré, la qualité des emplois proposés, la création d’un droit au repos durant la carrière, etc.

Ton livre a le mérite d’avoir ouvert le débat. Il nous manque peut-être un cadre collectif pour le prolonger. Avis aux partisans de l’unité.

Amitiés de gauche,

Par Saîd Benmouffok

source: https://www.nouvelobs.com/idees/20220920.OBS63411/cher-camarade-ruffin-ton-livre-donne-a-penser-mais.html#Echobox=1663662190

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