Classes étouffantes, professeurs absents… Les lycéens dénoncent un «mépris de classe et au racisme» (reporterre-30/09/26)

A Saint-Denis, devant le lycée Suger, le 29 septembre 2026. – © NnoMan Cadoret / Reporterre

Classes étouffantes et surchargées, professeurs absents… Plus de 400 lycées sont toujours bloqués en France face au manque de moyens. En Seine-Saint-Denis, les élèves dénoncent des « inégalités de traitement » et un « mépris de classe et du racisme ».

Par Fanny MARLIER et NnoMan CADORET (photographies)

Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), reportage

Au début, Melya est sur la retenue. Elle hésite une poignée de secondes à se livrer. Puis, l’élève du lycée Paul-Eluard, à Saint-Denis, se lance. Le visage encadré par de longues et fines boucles d’oreilles, elle parle de la chaleur étouffante, des professeurs absents, et de l’interminable queue pour se rendre aux toilettes.

Ces derniers jours, les températures ont tellement grimpé dans les préfabriqués qui lui servent de classe qu’elle est rentrée tous les soirs épuisée, dit-elle. « Les journalistes qui passent leur temps à dire qu’on est là pour simplement sécher les cours, je les invite à venir passer ne serait-ce qu’une seule journée à étudier avec nous », lâche Melya d’une colère froide.

«  C’est tout le système qui est pourri  », affirment certains élèves du lycée Paul-Eluard, à Saint-Denis. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Il est 9 heures mardi 29 septembre, et une centaine d’élèves sont regroupés sous les grandes lettres fanées rappelant le nom de l’établissement. D’autres, assis sur les barrières de l’autre côté de la rue, regardent la scène. « C’est tout le système qui est pourri », « Police partout, justice nulle part », scandent certains élèves tour à tour dans un mégaphone depuis le 27 septembre. Partageant leurs revendications, des assistants d’éducation (AED) et des professeurs sont venus les soutenir.

Dans ce lycée accueillant 2 000 élèves, entre les plombs sautant régulièrement, les plafonds troués, les fenêtres sans rideaux et sans double vitrage, le décor s’effrite depuis plusieurs années. L’hiver, les élèves grelottent, comme l’avait raconté Reporterre. Les chaises branlantes craquent régulièrement sous les élèves. Les salles de classe avoisinent parfois les 35 élèves, il n’y a pas d’infirmière à plein temps, il manque une assistante sociale.

Dans l’académie de Créteil, touchée par un déficit de personnels titulaires, l’établissement ne fait pas exception. « Ici, il y a plus d’élèves que de chaises, vous trouvez ça normal ? » interpelle Tino, 16 ans, derrière ses grandes lunettes carrées.

À Saint-Denis, devant le lycée Suger, le 29 septembre 2026. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Effondrement d’un faux plafond

À Paul-Eluard, la gronde a démarré il y a plus longtemps. En mai 2023, l’effondrement d’un faux plafond et l’inondation de salles de classe avaient poussé des personnels a exercé leur droit de retrait pour « danger grave et imminent ». La Région avait alors promis le déblocage de 40 millions d’euros pour la rénovation thermique de l’établissement.

« On se bat pour notre dignité »

Les travaux tant attendus ont démarré cet été, du moins pour une partie des bâtiments, et risquent de durer plusieurs années. En attendant, depuis la rentrée, 600 élèves ont des pièces en préfabriqués en guise de classe. Les fenêtres s’entrouvrent de quelques dizaines de centimètres et, dans ces constructions temporaires mal isolées, la chaleur du mois de septembre est étouffante.

Enseignants et élèves dénoncent des conditions de travail devenues impossibles. Ici à Saint-Denis, devant le lycée Suger. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Enseignants et élèves dénoncent des conditions de travail devenues impossibles. « Certains jours, il faisait plus de 30 °C dès 9 heures du matin, raconte Lily Strauss, enseignante d’histoire-géographie dans l’établissement. Les élèves n’ont plus de foyer couvert pour se reposer ou étudier, et le CDI ne compte désormais plus que huit places. » « On a demandé des ventilateurs mais on n’en a toujours pas, renchérit un autre enseignant. On risque aussi d’avoir du mal à chauffer les salles cet hiver. »

Les lycéens ont engagé un bras de fer pour réclamer de meilleures conditions d’apprentissage. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Lance-grenades et lycéens gazés

Partout en France, des lycéens ont engagé un bras de fer pour réclamer de meilleures conditions d’apprentissage. Le mouvement a démarré le 24 septembre par un blocus devant les portes de l’établissement Saint-Exupéry à Créteil, pour protester contre le manque de professeurs, d’infirmières et les classes surchargées.

À Paris, Lille, Rennes, Bordeaux et Marseille, plusieurs établissements ont été bloqués ces derniers jours. À tel point que, le 29 septembre, en fin de journée, 416 lycées ont fait l’objet de mobilisations, indique le ministère de l’Éducation nationale dans un communiqué, avec une centaine de blocages totaux ou partiels.

« On se bat pour notre dignité, insiste Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne (USL). Chaque année, c’est le même cinéma, l’Éducation nationale fait mine de découvrir le réchauffement climatique. Aucun établissement n’est équipé face à la crise que nous traversons. »

Les forces de l’État déployées devant le lycée Paul-Eluard. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Sur les réseaux sociaux, les images de confrontations avec les forces de l’État montrent plusieurs scènes d’une rare violence. Le cas de cet adolescent du lycée Château d’Épluches à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), touché au visage par un tir de lance-grenades tiré à quelques centimètres de lui, marque particulièrement les esprits.

Transporté au centre hospitalier de Pontoise, le lycéen a de graves blessures au niveau du visage. « Il a la bouche défoncée. Toutes ses dents du haut sont cassées, comme en arc de cercle. En bas, on ne sait même pas encore ce qui lui reste », décrit sa mère au Parisien. Une enquête confiée à l’inspection générale de la police nationale (IGPN) a été ouverte.

Le 29 septembre, les mobilisations lycéennes ont donné lieu à 40 nouvelles interpellations. © NnoMan Cadoret / Reporterre

À Alençon, dans l’Orne, une jeune fille a eu le cou encerclé pendant de longues minutes par un gendarme, au point d’avoir des difficultés à respirer. Au lycée Blaise Cendrars à Sevran, la police a été mobilisée pour disperser les jeunes et la communauté éducative mobilisée. À Saint-Denis, au lycée Suger, le 28 septembre, la police a gazé les dizaines d’élèves qui avançaient vers l’établissement, sans présenter de menace. Ce décalage entre les mobilisations et le dispositif de sécurité choque une partie de la communauté éducative, également présente sur les blocages.

« On parle de “casseurs”, de “délinquants”, mais ce sont des enfants qui portent des revendications légitimes, fustige Claire Fortassin, cosecrétaire du Snes-FSU 93. Ils ne réclament rien d’autre que des moyens pour leur éducation face à une situation particulièrement criante dans le 93, un département sous financé de manière honteuse depuis des années. »

«  Ce sont des enfants qui portent des revendications légitimes  », dit Claire Fortassin, cosecrétaire du Snes-FSU 93. © NnoMan Cadoret / Reporterre

« Un mépris de classe » et du racisme

Plusieurs gardes à vue ont déjà été recensées la semaine dernière. Le 29 septembre, les mobilisations lycéennes ont donné lieu à 40 nouvelles interpellations et 31 blessés côtés élèves et personnels, rapporte le ministère de l’Éducation nationale.

La veille, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez estimait lors d’un point presse que les mobilisations ne tenaient « pas de la revendication » mais plutôt « de la violence à l’état pur ». Une « violence » commise par des « personnes extérieures qui arrivent encagoulées, équipées, munies de mortiers et qui savent s’en servir », ajoutait encore le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, sur BFMTV.

« Au lieu de se demander pourquoi ces adolescents préfèrent se mobiliser plutôt que d’aller en classe, l’Éducation nationale emboîte le pas à un mépris de classe et au racisme », regrette Simon Duteil, enseignant au lycée de Suger et syndicaliste de Sud Éducation Solidaires.

Bally Bagayoko, le maire de Seine-Saint-Denis, arrivant au lycée Paul-Eluard. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Pour tenter de protéger leurs élèves, à Paul-Eluard, les enseignants forment chaque matin une chaîne humaine face aux forces de l’État. Dans la matinée du 29 septembre, un petit groupe d’élèves a mis le feu à un tas de déchets avant de se faire tancer par le maire insoumis de la ville, Bally Bagayoko, venu les soutenir, comme cela était déjà le cas la veille.

« Je ne cautionne pas les dégradations, mais on ne supporte plus les inégalités de traitement qu’on subit par rapport à d’autres lycées. On nous dit de travailler d’arrache-pied, qu’il n’y a que ça qui paie, mais dans ces conditions, cela ne sert à rien. On veut juste qu’on nous prenne au sérieux », martèle Tino, 16 ans.

Espérant installer la bataille dans la durée, l’Union syndicale lycéenne appelle à bloquer les lycées le 1er octobre partout en France, et prévoit une grande manifestation la semaine suivante.

À Saint-Denis, devant le lycée Suger.
Bally Bagayoko, le maire de Seine-Saint-Denis.
À Saint-Denis, devant le lycée Suger.

Source: https://reporterre.net/On-ne-supporte-plus-les-inegalites-de-traitement-la-fronde-des-lyceens-se-poursuit-malgre

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