
À Paris, le 17 octobre, place de la République. © Maxime Sirvins
Ce samedi 17 octobre, une colère profonde a éclaté dans les rues du pays. Entre 550 000 et 800 000 personnes ont battu le pavé en France, malgré la violence de la répression. Mais, depuis, le débat public est saturé par la question de la violence, de la casse et du pillage. Politis donne la parole à des militant·es mobilisé·es ce week-end, pour revenir aux raisons de leur colère.
Par Kamélia OUÏSSA et Névil GAGNEPAIN
« Pour moi, la colère, c’est le seul truc qui fait qu’aujourd’hui nos corps tiennent. Sans elle, je pense que je me serais déjà effondrée depuis bien longtemps. » Nasteho résume ainsi l’émotion qui l’anime lorsqu’elle prend part aux mobilisations des derniers jours. Pour la militante du collectif féministe #NousToutes, cette colère est nourrie par « des écoles où il n’y a pas de toilettes et des plafonds qui tombent, des villes où il n’y a plus de commerces de proximité, de services publics de proximité ». Après presque un mois de mouvement lycéen, le samedi 17 octobre était « une manière de faire quelque chose de cette colère », confie-t-elle.
Mais samedi était bien plus qu’un retour des gilets jaunes, pour Iona, également militante de #NousToutes : « c’était le come-back du peuple français ». « Nous sommes les descendants des résistants, des révolutionnaires et des gilets jaunes. Ce mouvement s’inscrit dans un élan français inimitable. Ce que nous revendiquons, c’est un droit à l’éducation, un droit à la stabilité politique, au respect de la loi, de l’expression et de la parole du peuple », insiste-t-elle.
Face aux gaz lacrymogènes et aux saisies de matériel de protection des manifestant·es, #NousToutes a choisi de faire de sa présence une action concrète. « Tout au long de la journée on a distribué des milliers de masques afin de protéger les manifestant.e.s, mais plus largement de protéger le droit de manifester », résume Emma. Derrière cet élan collectif, chacune porte en elle des revendications qui dépassent le cadre du droit à la manifestation. « Le prix du carburant, le pouvoir d’achat, sans compter que l’argent de la population va aux quelques pourcents les plus riches de notre pays », dénonce Emma.
C’est tout le peuple qui s’est réveillé. La génération Z notamment, qui n’a plus rien à perdre.M. Meghraoui
Sacha, ancienne enseignante en lycée, voit le 17 octobre comme un écho à ses années éprouvantes passées dans l’enseignement. « Toutes les raisons pour lesquelles les jeunes se mobilisent, c’est aussi ce qui a motivé mon départ de cette profession. Je ne voyais plus du tout le sens de ce que je faisais. » Elle était présente dans la rue avec la volonté « de faire partie d’un mouvement plus large parce qu’[elle] pense que ça ne marchera que si on est très nombreux et nombreuses ».
Karima, militante féministe et syndicaliste à la CGT Éducation, souhaite que cette colère partagée ne s’arrête pas aux frontières de l’Hexagone. « Quand je regarde Mayotte et qu’il y a plus de 15 000 enfants qui ne sont pas scolarisés, ça me rend folle et ça me met en colère », affirme-t-elle.
Mère de deux enfants et secrétaire générale dans un lycée, elle dit constater au quotidien les effets du tri social dans l’éducation et dénonce « une hiérarchisation des territoires dans les choix d’investissement public ». La date résonne aussi pour Karima avec celle de la manifestation du 17 octobre 1961 durant laquelle des Algérien·nes avaient manifesté contre l’imposition d’un couvre-feu discriminatoire et avaient été réprimé·es, torturé·es et/ou jeté·es dans la Seine. « J’ai peur que samedi prochain ne soit un second octobre 61, pas qu’avec des corps racisés, mais avec les corps vulnérabilisés et précarisés », confie-t-elle.

Toutes les générations dans la rue
Marwane Meghraoui s’est rendu à la manifestation marseillaise. Les raisons de sa colère sont d’abord très pragmatiques : « Le fait de ne pas avoir de chauffage en cours au lycée et à la fac. On a l’impression de mendier des moyens et il n’y a aucune réponse », s’agace cet étudiant de 20 ans. Avec le mouvement lycéen et le 17 octobre, « c’est tout le peuple qui s’est réveillé. La génération Z notamment, qui n’a plus rien à perdre. Je suis habitant de quartier prioritaire et ça fait longtemps qu’on est délaissé et qu’on n’a plus rien à perdre », assure-t-il.
Le jeune homme, étudiant en bachelor, déplore le manque de perspectives de sa génération, même avec un diplôme en poche. « Les études qu’on fait, là, on a l’impression qu’elles n’ont plus aucune valeur. Quand on en sort, on se retrouve sans emploi », déplore-t-il. « Mon identité de Français musulman est attaquée en permanence dans le pays. Je pense à quitter la France parce qu’à 39 ans : grosse fatigue », lâche Samir Akacha, un habitant du 13e arrondissement de Marseille.
Toutes les raisons pour lesquelles les jeunes se mobilisent, c’est aussi ce qui a motivé mon départ de l’Éducation nationale.Sacha, ex-prof
Selon lui, cette mobilisation a pris une ampleur historique à cause « d’un drame humain global » dans notre société : « Un quart des personnes les plus pauvres n’atteindront pas l’âge de la retraite vivantes. » Réalisateur de vidéos dans le milieu associatif et dans de petites entreprises, ce Marseillais engagé auprès des jeunes s’est décidé à rejoindre le mouvement lorsqu’il a « vu qu’il y avait des mutilations de jeunes lycéens, des enfants ».
Quand Samir se rend au rassemblement proche de la station de métro Réformés-Canebière vers 13 h le 17 octobre, la place est déjà sous les gaz lacrymogènes. « Mais il y avait des enseignants, des ouvriers, on dansait, on chantait, les inconnus se parlaient entre eux. J’ai eu l’impression d’un mouvement spontané, beau, autogéré, sans leadership dans la manifestation », se réjouit Samir Akacha.
Les mères isolées veulent « pouvoir vivre »
Ce week-end, parmi les manifestant·es, les mères isolées étaient présentes. En France, 82 % des familles monoparentales sont portées par des mères seules, particulièrement exposées à la précarité. Pour Sarah, cofondatrice de l’association Mères déters, les mères isolées « se trouvent au croisement de nombreuses inégalités ». Elle rappelle qu’elles sont « en première ligne des problématiques d’insertion et donc de la précarité. On est surreprésentées dans les quartiers populaires, dans les centres d’hébergement d’urgence et nous n’avons aucun statut ».
Ils nous cassent la gueule en manif, ils nous cassent la gueule dans notre vie quotidienne, ils cassent nos services publics.Sarah, Mères déters
Elle dénonce le cumul des discriminations et, selon les chiffres qu’elle avance, 41 % des enfants de mères isolées vivent sous le seuil de pauvreté. « On revendique de pouvoir vivre, on revendique le droit à la légèreté, le droit à la joie, le droit de pouvoir se nourrir convenablement, le droit de pouvoir se nourrir tout court même », martèle Sarah. Quand elle voit la violence de la répression subie par la jeunesse mobilisée, la pilule est dure à avaler.
« Ils nous cassent la gueule en manif, ils nous cassent la gueule dans notre vie quotidienne, ils cassent nos services publics, ils nous empêchent de nous soigner, de nous nourrir, de nous défendre, ils nous empêchent d’avoir une justice digne de ce nom et en plus ils nous disent que c’est nous les criminels », résume-t-elle.
Le collectif Le Revers a lancé le 11 octobre dernier, un appel à l’adresse des candidats à l’élection présidentielle pour « un choc de solidarité pour répondre à l’explosion du nombre de personnes sans domicile ». Les associations signataires, telles que Médecins du monde, la Cimade, le Secours catholique et Utopia 56, y dénoncent les promesses non tenues des décideurs politiques depuis des années. Paul Alauzy, coordinateur à Médecins du monde et porte-parole du Revers, considère le bilan humain des années Macron « catastrophique et mortifère » . « Le nombre de personnes sans domicile a été multiplié par deux en dix ans. Le nombre de morts de personnes à la rue augmente, c’est un bilan qui se compte en pierres tombales », constate le militant associatif.
Face à cela, difficile d’être surpris lorsque la colère éclate et de ne pas voir les racines politiques derrière les événements du week-end. « On a 10 millions de personnes en France sous le seuil de pauvreté. Donc, quand je vois les images de ce week-end, je me dis qu’il y a des personnes qui ont potentiellement faim, note Paul Alauzy. J’y ai vu des personnes qui ont réquisitionné des denrées alimentaires dans des magasins et les ont données à des personnes sans abri. »
Casse matérielle ou casse sociale ?
Dans la soirée du 17 octobre, pillages et dégradations ont été commis partout en France. Mais, pour une partie des manifestant·es, cette violence met en lumière celle de l’État et son mépris. « La seule casse que je condamne, c’est la casse du service public, des écoles, des hôpitaux, la casse dans les villes populaires, dans les zones rurales ; celle orchestrée par le gouvernement », martèle Nasteho. Sans nier les conséquences réelles des dégradations pour les petits commerçants, Iola pense que leur situation est aujourd’hui instrumentalisée. « Cette considération à leur égard est à géométrie variable mais surtout un moyen d’instrumentaliser leur misère pour nuire aux revendications actuelles. »
Quand je vois les images de ce week-end, je me dis qu’il y a des personnes qui ont potentiellement faim.P. Alauzy, Médecins du monde
Pour elle, les actes de casse ne peuvent donc être dissociés du contexte dans lequel ils surviennent. Et quand toutes les solutions de contestation pacifistes ont été épuisées, « forcément, une partie de la population va devenir violente parce que, malheureusement, c’est devenu, à cause de l’État français, la seule façon de revendiquer ».
Et la vigueur que gardent le mouvement et les manifestations, malgré la violence que leur oppose l’État, traduit aussi la puissance des revendications de la population. « On sait à quoi on s’expose, on sait qu’on peut perdre la vie dans ce genre de manifestation. Quand un peuple est prêt à descendre dans la rue et à s’exposer à de telles violences, c’est forcément qu’il y a une raison légitime, et c’est terrible que l’État ne l’entende pas », résume-t-elle.
Source: https://www.politis.fr/articles/2026/10/colere-populaire-a-qui-la-faute/
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