« Cuba bouscule les valeurs égoïstes du capitalisme » : rencontre avec Aleida Guevera, l’une des filles du « Che » (H.fr-18/09/26)

Aleida Guevara, le 7 septembre, à Paris, au siège de Cuba Si France.
© LIVIA SAAVEDRA POUR L’HUMANITÉ

Militante internationaliste, figure engagée de la révolution cubaine, Aleida Guevara, l’une des filles du « Che », était de passage à la Fête de l’Humanité. Cette pédiatre, inlassable défenseuse de la cause palestinienne, revient sur la situation extrêmement difficile que traversent les peuples de Cuba et de Gaza. Et livre sa conception de la résistance.

Par Luis REYGADA

Après une première venue en 2007, Aleida Guevara, l’une des filles du « Che », était de passage de nouveau cette année à la Fête de l’Humanité. Militante internationaliste, engagée pour la cause palestinienne, elle a rencontré l’Humanité magazine quelques jours avant le grand rassemblement populaire. Au siège de Cuba Si France – association depuis longtemps impliquée dans la solidarité avec la révolution cubaine –, elle est revenue sur son parcours, sur la situation de son pays et les idéaux portés par son « papa ».

Vous êtes médecin pédiatre. Qu’est-ce qui vous a poussée à suivre cette voie ?

Aleida Guevara

Militante internationaliste

J’ai toujours aimé les enfants, depuis toute petite. J’avais 4 ans quand mon frère Ernesto est né, et je me prenais pour sa mère. J’aimais beaucoup aider notre maman en m’occupant de lui ; pour moi c’était comme un jeu. Cela m’a beaucoup influencée. Au point que j’ai commencé à dire que j’allais être « médecin des enfants », parce que je n’arrivais pas à bien prononcer les trois syllabes de « pédiatre ».

Après six ans dans un collège-lycée militaire – j’y ai été entraînée et je dois dire que j’ai encore une bonne visée –, j’ai pensé que la médecine pouvait me maintenir au plus près des gens, et que d’une certaine manière je pourrais rendre un peu tout ce que j’avais reçu. J’ai grandi dans un pays où les gens m’appréciaient pour le seul fait d’être la fille du Che.

D’une certaine manière, je me suis sentie redevable. Comment rendre tout cet amour ? En choisissant la médecine je ne me suis pas trompée, parce qu’à Cuba la santé est publique et réellement au service de la population. Pouvoir aider ainsi, dans mon pays comme ailleurs, m’a profondément comblée.

Vous avez participé à des missions médicales à l’étranger ?

Tout à fait, et cela m’a fait grandir en tant qu’être humain. J’ai commencé mes études à Cuba mais je les ai terminées au Nicaragua. Après la victoire des sandinistes, la pression des « gringos »sur le gouvernement révolutionnaire a provoqué la migration de pratiquement la moitié des professionnels de santé du pays.

Le Nicaragua a demandé de l’aide à Cuba, et le commandant en chef Fidel Castro a proposé, en 1983, aux étudiants de dernière année de médecine de faire un « internat internationaliste » là-bas. Nous étions environ 400. J’ai obtenu mon diplôme de médecin l’année suivante à Managua. Ce fut une très belle expérience de formation politique et idéologique.

Avez-vous eu d’autres expériences internationalistes comme médecin ?

Après quelques années à exercer dans la province orientale de Cuba et dans un hôpital pédiatrique de La Havane, l’occasion s’est présentée de participer à une autre mission, en Angola. J’y suis restée deux ans, en pleine guerre (guerre d’indépendance à laquelle Cuba a participé de façon décisive pour faire gagner le camp anticolonialiste – NDLR). Ce furent les plus longues et les plus dures années de ma vie.

Dans mon pays, le bien-être des enfants était une priorité. Voir comment les petites filles et garçons mouraient par dizaines a été une expérience terrible. Et faire face aux conditions de vie extrêmement dures de la population fut un choc.

Mais nous étions là-bas par engagement, et nous rendions avec conviction un peu de la dette que Cuba a envers l’Afrique. Le monde entier doit énormément à ce continent. J’ai ensuite participé à d’autres missions médicales, mais plus courtes, en Équateur, en Argentine…

Là-bas, j’ai travaillé avec les brigades Che Guevara, qui soutiennent le programme d’alphabétisation « Yo si puedo », et avec le programme « Opération miracle », un projet magnifique et noble mené jusqu’en Afrique et en Asie. Six millions de personnes souffrant de problèmes oculaires – principalement la cataracte – ont déjà été opérées gratuitement.

On dit d’ailleurs que l’un des bénéficiaires de ce programme…

… est celui qui a assassiné mon papa, en Bolivie ! Ce n’est pas impossible, mais que ce soit vrai ou faux, cela n’a aucune importance. Ce qui compte, pour les médecins cubains déployés à l’étranger, c’est de soigner. Nous ne leur demandons pas leurs antécédents : nous sommes avant toute chose face à des êtres humains qui ont besoin d’aide.

Ces missions à l’étranger sont un symbole très fort des idéaux que porte la révolution cubaine : internationalisme, coopération, amitié entre les peuples… Comment réagissez-vous face à l’acharnement des États-Unis à saboter ces missions ?

Il est tout à fait logique qu’ils agissent ainsi, car lorsque Cuba mène ce type d’actions, Cuba démontre qu’il est possible de vivre autrement, qu’il est possible de construire une société beaucoup plus solidaire. Par son exemple, Cuba frappe très fort les valeurs égoïstes du capitalisme. C’est pourquoi les États-Unis tentent par tous les moyens d’écraser l’exemple de la révolution cubaine.

Vous avez d’ailleurs participé au documentaire Sicko (2007), de Michael Moore, qui dénonce le cynisme du système de santé états-unien…

Oui, je me souviens que pendant le tournage, Michael Moore voulait absolument que je me mette en colère contre les États-Unis. Je lui ai répondu que je n’allais pas me fâcher, que je ne voulais pas que le public états-unien m’entende me plaindre, mais plutôt qu’il ouvre les yeux.

Qu’il se rende compte que si un pays pauvre, de ce que l’on appelle le tiers-monde, comme Cuba, peut résoudre le problème de la santé, comment le pays le plus riche de la planète n’y arriverait-il pas ? José Marti, l’apôtre de notre indépendance, disait que pour qu’un peuple soit réellement libre, il doit être cultivé, afin que personne ne le manipule. C’est pourquoi l’éducation a aussi toujours été l’un de nos autres piliers.

Aleida Guevara au siège de Cuba Si France, le 7 septembre 2026 à Paris. Elle a été invitée en France par l’association, solidaire depuis plus de trente ans avec la Révolution cubaine.
Livia Saavedra (l’Humanité)

C’est la raison pour laquelle Cuba exporte le programme d’alphabétisation « Yo si puedo » dans toute l’Amérique latine ?

Et pas seulement dans les langues de la colonisation – français, espagnol, anglais, portugais – mais aussi dans les langues autochtones de nos peuples : quechua, guarani, mapuche… Ce travail provoque un éveil chez les gens : quand tu commences à savoir ce qu’il y a autour de toi, tu réagis, tu essaies de prendre les rênes de ton destin. Il semble que cela représente un grand danger pour les États-Unis !

Pour revenir sur le système de santé cubain, nous savons qu’il traverse actuellement une situation extrêmement complexe. Comment la décririez-vous ?

Comment vit un peuple à qui l’on retire les moyens de survivre ? La situation est très difficile, mais malgré cela, notre personnel de santé continue de donner le meilleur de lui-même, et nos scientifiques continuent d’innover. En pratiquement huit mois, un seul navire de pétrole est arrivé à Cuba.

Le blocus énergétique imposé par l’administration de Donald Trump est féroce et notre production nationale de pétrole ne suffit pas à faire tourner le pays. Imaginez-vous vivre avec des coupures d’électricité constantes, sans pouvoir importer ni nourriture, ni matériel médical, avec l’industrie, les transports publics et les services hospitaliers pratiquement paralysés…

L’intensification des sanctions a déjà eu un impact sur le taux de mortalité infantile, qui était l’une des plus belles réussites de la révolution cubaine, un véritable exemple pour le monde. Mais aujourd’hui, comment se portent les femmes enceintes si elles ne peuvent pas avoir une alimentation adéquate ? Comment faire fonctionner les incubateurs sans électricité ? Nous nous retrouvons obligés de mettre trois nouveau-nés dans un seul incubateur…

Les autorités cubaines dénoncent depuis des années un blocus « criminel », et le mois dernier, des experts de l’ONU ont exprimé leur crainte que l’île ne devienne « un Gaza silencieux ».

Cela fait de nombreuses années que nous subissons cette usure… Nous essayons de nous adapter, en développant par exemple l’énergie solaire, mais cela prend du temps. Pour tenir le choc, la solidarité internationale est très importante, surtout celle des peuples. Pour nous, elle est essentielle, et je ne parle pas du soutien matériel, qui compte beaucoup, bien sûr.

Je parle du soutien militant : il nous donne la force de résister, c’est ce qui nous rappelle que nous devons continuer à avancer pour nous-mêmes et pour tous les amis que nous avons dans le monde. Chaque action de solidarité des peuples est un soutien et une force extraordinaires pour le peuple cubain.

Malgré cette situation, Cuba continue aussi de faire preuve de solidarité avec le monde. De nouveaux étudiants palestiniens viennent de terminer leur formation à l’École latino-américaine de médecine de La Havane…

Oui, plus d’une cinquantaine, parmi près de 600 étudiants étrangers provenant de 73 pays. Nous le faisons de tout cœur, et nous continuerons tant que cela sera possible. La solidarité avec la Palestine est un combat que Cuba mène depuis très longtemps, de toutes ses forces.

J’ai l’immense honneur d’avoir été nommée « Ambassadrice du retour » de la Palestine, ce qui est aussi une source de frustration, car, en tant que médecin, je sens que mon devoir est d’être là-bas, aux côtés de ce peuple, avec les enfants de Gaza qui souffrent tant. Leur situation me touche profondément ; j’aimerais pouvoir faire plus.

Aleida Guevara à Paris, le 7 septembre 2026, au Siège de l’association Cuba Si France. De gauche à droite : Nono Meziane, membre de Cuba Si France, David Rousselle, secrétaire general du syndicat SIPC-CGT, Aleida Guevara March, Charly Bouhana, président de Cuba Si, et France Michel Taupin, membre de Cuba Si France.
Livia Saavedra – (l’Humanité)

Souvent, les enfants de personnalités préfèrent rester dans l’anonymat. Vous, vous avez une vie publique très active et internationale, très engagée. Pourquoi ?

Je suis cubaine, fille de mon peuple, qui m’a éduquée et formée ainsi : je ne peux pas être autrement.

Vous collaborez avec le Centre d’études Che Guevara de La Havane. Soixante ans après la mort de votre père, pourquoi reste-t-il important de transmettre son héritage ?

Parce que, malheureusement, nous n’avons pas encore été capables d’accomplir les choses qu’il nous demandait. Dans l’un de ses derniers discours, il a dit : « La tâche des jeunes à l’avenir est de nous oublier, Fidel et moi ». Par là, il voulait dire que quand les objectifs seraient atteints alors, la pensée de Fidel et la sienne cesseraient d’être nécessaires, parce que les nouvelles générations auraient déjà de nouveaux objectifs, supérieurs.

Malheureusement, nous n’y sommes pas parvenus, et si on écoute certains discours ou analyses de Fidel, ou les dénonciations qu’a faites mon papa – contre l’impérialisme yankee –, on se rend compte qu’elles restent malheureusement d’actualité.

Avec le président Donald Trump, cela n’a jamais été aussi clair…

Face à l’impérialisme yankee, il ne faut rien céder. Si tu recules, ne serait-ce que d’un centimètre, ils te dévorent complètement. Le Che nous a toujours mis en garde, et à Cuba, c’est devenu une doctrine : on ne peut pas céder face à l’ennemi. En baissant la tête, en ne défendant pas ce qui est à soi, on perd sa dignité. Ce qui se passe aujourd’hui en Europe me frappe beaucoup : la soumission face aux États-Unis est honteuse.

En parallèle, ce continent qui a subi deux guerres mondiales dévastatrices semble se diriger à nouveau vers ce chemin. La situation est très préoccupante parce qu’un troisième conflit mondial anéantirait toute la planète. Mais quelqu’un a dit que lorsque l’humanité perd l’éthique pour vivre, elle perd le droit d’exister. On peut se demander où est notre éthique, en tant qu’humanité, quand nous fermons les yeux sur ce qui se passe en Palestine.

Vous aimez aussi beaucoup citer José Marti, c’est une grande référence en matière d’éthique ?

La pensée de Marti est immortelle, et son application est quotidienne. Elle est présente dans beaucoup de choses de notre vie, et nous éduquons nos enfants selon ses préceptes : nous sommes des « Martiens ». J’aime aussi citer Benito Juarez, le premier président indigène d’Amérique latine. Alors que le Mexique subissait, au XIXe siècle, les attaques de puissances impérialistes occidentales, il a dit qu’il était possible de perdre une guerre, mais qu’il était inadmissible que les nouvelles générations acceptent cette défaite comme la leur.

La lutte ne s’arrête jamais ? Après tant d’années, comment continuez-vous à réagir quand vous voyez des gens, des jeunes, porter l’image de votre père sur un tee-shirt ?

Cela ne me dérange pas du tout. Marti disait : « Si un homme reconnaît les vertus d’un autre homme, c’est parce qu’il les porte en lui-même ». Donc s’il y a des hommes et des femmes qui veulent s’identifier au Che, c’est parce qu’ils portent en eux ses valeurs : cela me convient parfaitement. Ceci dit, nous sommes tous conscients que l’important, c’est de les mettre en pratique. Et alors ce monde aurait un autre avenir.

Source: https://www.humanite.fr/monde/amerique-latine/cuba-bouscule-les-valeurs-egoistes-du-capitalisme-rencontre-avec-aleida-guevera-lune-des-filles-du-che

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