
Par Marie- José SIRACH
Toutes les tentatives du pouvoir pour empêcher et dissuader le peuple français de manifester samedi 24 octobre auront été vaines. Depuis une semaine, le tandem Lecornu-Nuñez, relayé par son armada de préfets, jette de l’huile sur le feu, alimentant la peur, la haine et la division, avec une propagande largement relayée par les médias mainstream.
La veille au soir, les interdictions de manifester concernaient Lyon, Saint-Étienne, Valence, Montélimar, Chambéry, Clermont-Ferrand, Nîmes, Montpellier, Béziers, Perpignan, Montauban, Alès, Narbonne, Bordeaux, Pau, Bayonne, Limoges, Angoulême, Niort, Nice, Toulon, Saint-Laurent-du-Var, Nantes, Saint-Nazaire, Le Mans, Rennes, Brest, Lorient, Quimper, Caen, Rouen, Le Havre, Évreux, Besançon, Nevers, Bourges et les centres-villes de Rodez, Millau et Villefranche-de-Rouergue.
Le gouvernement, aux abois, avait annoncé crânement le déploiement sur tout le territoire de 70 000 policiers et gendarmes, et le recours aux militaires de l’opération Sentinelle. En Guadeloupe et en Martinique, les interdictions de manifester étaient légion, les couvre-feux décrétés. Les parcours des cortèges autorisés dans un premier temps ont été modifiés à la dernière minute. Une stratégie contre-productive : en reléguant le cortège parisien à la périphérie, le gouvernement a, à son corps défendant, offert l’une des plus impressionnantes perspectives d’un cortège long de plusieurs kilomètres.
Samedi, on dénombrait 1 314 interpellations dans toute la France
À Paris, les militaires avaient pour mission de « protéger à titre préventif » les musées du Louvre, d’Orsay, de l’Orangerie, le Grand-Palais, tous fermés au public. Même les fondations détenues par les milliardaires, Vuitton (propriété d’Arnault), Cartier (propriété de Rupert) et la Bourse de commerce (propriété de Pinault) ont bouclé leurs portes. Le préfet de Paris s’est distingué le 21 octobre par une missive envoyée aux commerçants dans laquelle il expliquait que, malgré un dispositif d’ordre renforcé, l’État « ne (pouvait) garantir à lui seul la protection de chaque établissement ». Et d’inviter les commerçants à s’autoprotéger. Avec des milices ?
Toute la semaine dernière, Nuñez, Darmanin et leurs thuriféraires se sont relayés pour justifier des arrestations et des gardes à vue arbitraires, déplorant les pillages des commerces, n’ayant jamais un mot, ne serait-ce que de compassion, pour les centaines de jeunes grièvement blessés depuis le début du mouvement social – deux d’entre eux ont eu la main arrachée, deux le visage fracassé, huit ont été éborgnés, cinq amputés. Pour la seule journée de samedi, on dénombrait 1 314 interpellations dans toute la France.
La stratégie de l’exécutif se résume au maintien de l’ordre. Une stratégie mortifère qui consiste à gouverner par la force, avec l’appui de 100 000 policiers pour imposer une politique impopulaire en marginalisant les corps intermédiaires. Quand un ministre de l’Intérieur assume de ne donner « aucune consigne de retenue » aux policiers et refuse d’interdire l’utilisation de « tout armement intermédiaire à disposition » du type LBD, grenades de désencerclement, etc., le garde des Sceaux surenchérit en adressant aux procureurs une circulaire d’une « extrême fermeté ». À Bobigny (Seine-Saint-Denis), les condamnations pleuvent, conformément aux consignes politiques.
Le gouvernement mobilise un lexique guerrier, dangereux pour la démocratie
Pour Amnesty International France, les déclarations des autorités françaises sont « préoccupantes pour nos droits fondamentaux » : « Cette surenchère uniquement sécuritaire se fait au détriment de nos libertés, mettant gravement en péril le droit de manifester pacifiquement (…) et de circuler librement. Des centaines de milliers de personnes sont ainsi empêchées de manifester pacifiquement pour revendiquer leurs droits sociaux et économiques. » Le Syndicat des avocats de France ne cesse de dénoncer le « basculement autoritaire » du pouvoir. Sophie Binet, secrétaire de la CGT, qualifie la situation actuelle de « glissement vers un régime répressif ».
Le gouvernement va jusqu’à mobiliser un lexique guerrier, dangereux pour la démocratie, sans dégager la moindre issue politique à cette crise sociale. La veille de la manifestation du 24 octobre, Macron a daigné rencontrer les lycéens. Qui peut encore croire à ses annonces ou à ses promesses, quand les Cahiers de doléances des gilets jaunes ou les propositions de la Convention citoyenne pourrissent au fond d’un tiroir ?
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, Lecornu cherche à faire passer en force, par ordonnance ou en dégainant le 49.3, un budget toujours plus austéritaire qui étrangle les retraités, envisage de geler les APL, prévoit de supprimer 1 588 postes d’enseignants mais décide d’une rallonge de 6,5 milliards d’euros pour les Armées. Pas une ligne n’est prévue dans ce projet de loi de finances pour répondre aux revendications des lycéens estimées à 10 milliards d’euros. Et chacun devrait rester chez soi ?
Jamais un pouvoir n’aura autant usé de la force
Ce gouvernement affiche sans vergogne son mépris à l’égard de ceux qui revendiquent plus de justice sociale, aspirent à la fraternité, à vivre dignement, en paix. Bien sûr, il peut compter sur une droite extrême qui aspire à privatiser le pays, à démanteler jusqu’au bout tous les services publics. Pourtant, Macron et son camp sont dans l’impasse. Ils refusent d’entendre la colère et les revendications, s’enferment dans leur tour d’ivoire, attisent la division et la haine.
Jamais un pouvoir n’aura autant usé de la force pour réprimer un mouvement social. Jamais un pouvoir n’a fait preuve d’autant de morgue. Sa seule réponse, répressive, dit aussi toute sa fébrilité, sa peur devant un mouvement de contestation sociale qui ne faiblit pas. Au contraire.
Malgré toutes ces mesures liberticides, ces menaces, ces interdictions, 800 000 personnes ont manifesté partout dans le pays. Dignement, fièrement, joyeusement. En famille, entre copains et copines, en fanfare, en chantant ou en dansant. Des centaines de milliers de jeunes se réapproprient le drapeau bleu-blanc-rouge, chantent la Marseillaise, El pueblo unido, Bella ciao ou l’Estaca, déguisés en personnages de la pop culture.
Sur des cartons portés à bout de bras, l’imagination est au pouvoir. On peut y lire « Ouvrez vos livres page 1789, leçon n° 2 », « Gilets jeunes antifascistes », « Même le cirque du Soleil ne rivalise pas avec les clowns qui nous gouvernent ». Cette semaine, les appels se multiplient à manifester, ce lundi contre le racisme après l’attentat raciste de Trappes ; vendredi, avec la Coordination des gilets jaunes qui appelle à organiser une « casserolade pour la défense des libertés publiques » devant l’Assemblée nationale ; et samedi 31 octobre, avec un Acte III de la mobilisation sociale, avant la grève générale prévue pour jeudi 5 novembre à l’appel de l’intersyndicale. On savoure ce vers d’inspiration hugolienne, lu à la dérobade dans le cortège parisien : « Demain, dès l’aube, j’irai manifester ».
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