
Liban, Syrie, Gaza, Cisjordanie : l’armée israélienne occupe des pans entiers des pays voisins. Des habitants y dénoncent le règne de l’arbitraire et la crainte d’une annexion sans précédent depuis des décennies.
Par Philippe PERNOT
Beyrouth (Liban), correspondance
Qu’est-ce qu’une frontière ? En Israël, la question fait débat : le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, a évoqué la création d’« une nouvelle ligne de frontière » à Gaza. D’abord marquée par des blocs de béton peints, sa « ligne jaune » est progressivement en train de devenir un mur de terre, pérennisant ainsi son occupation de 53 % du territoire gazaoui, sans perspective vers un retrait pourtant prévu.
Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 qui a causé la mort de 1 200 Israéliens, dont 828 civils et 379 soldats et policiers, Israël n’a cessé d’élargir son emprise territoriale dans la région. Les « opérations défensives », invasions et génocide ont fait plus de 74 000 morts à Gaza, presque 9 000 au Liban, une centaine de victimes en Syrie et plus d’un millier en Cisjordanie. Tsahal a établi des « lignes jaunes » et des « zones tampon » au sein même des pays limitrophes — au point d’étendre son territoire de 1 000 km2, soit 5 % de sa superficie initiale lors de sa création en 1948.
Même le roi de Jordanie Abdallah II, pourtant un allié traditionnel d’Israël, a dénoncé l’« appétit expansionniste qui fait [d’Israël] une menace régionale », à la tribune de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, le 22 septembre — de plus en plus inquiet face à un voisin qui semble ne plus avoir de limites, au sens littéral du terme.
« J’ai vu mon propre village être détruit »
Au Sud-Liban, les habitants se retrouvent ainsi confrontés à une « zone tampon », entièrement dévastée, qui s’enfonce de 5 à 6 kilomètres dans le territoire libanais, mais aussi à une « ligne jaune », qui ne cesse de s’étendre et qui porte jusqu’aux environs de Nabatieh, à 12 km de profondeur, et enfin à un nouveau pan de mur, en train d’être construit le long de la Méditerranée.
« J’ai observé l’expansion israélienne au Sud-Liban de mes propres yeux, j’ai vu mon propre village être détruit sur des images satellites. J’ai vu disparaître nos terres agricoles et le paysage qui les entourait, détruits et rasés au point que j’avais du mal à reconnaître les lieux où j’ai grandi », témoigne Zaynab Nemr, chercheuse à l’université étasunienne de Beyrouth, auprès de Reporterre via WhatsApp.
Elle étudie les conséquences de l’occupation israélienne sur les écosystèmes et sur la société du Sud-Liban. Depuis l’invasion de novembre 2024, Israël a détruit entièrement une cinquantaine de villages au Sud-Liban, dans le but de créer une « zone tampon » démilitarisée, sans présence du Hezbollah.
« Israël cherche surtout à rompre notre connexion à la terre, pour que nous partions définitivement. C’est un projet colonial qu’il nourrit sous prétexte de raisons bibliques », soupire-t-elle.
Occupation quotidienne
Il ne s’arrête pas là. En Syrie aussi, Tsahal a envahi la zone démilitarisée du Golan de 350 km2 en avançant dans la province de Quneitra en décembre 2024. Là-bas, l’armée israélienne continue d’étendre son emprise, ayant déclaré 6 000 hectares de terres agricoles interdites aux Syriens, établi 8 nouvelles bases militaires — et même une colonie de peuplement nommée « Sofa 53 ».
En Cisjordanie, l’État hébreu menace carrément d’annexer la « zone C », qui constitue 60 % du territoire palestinien qu’il occupe illégalement, en installant 370 nouveaux avant-postes, des dizaines de milliers de logements pour les colons, et en chassant des milliers de Palestiniens. Un nouveau mur, le « Fil écarlate », est en cours de construction dans la vallée du Jourdain.
Le 7 octobre 2023 n’a fait qu’accélérer une colonisation historique. Depuis la création du mouvement sioniste dans les années 1890, certains de ses pans réclament non seulement le territoire qui leur est attribué par les puissances mandataires, mais aussi les rivières et plaines fertiles des pays voisins. Du nettoyage ethnique de la Palestine en 1948 à la conquête du Sinaï égyptien, de la Cisjordanie et du Golan en 1967, l’État hébreu a accompli la plupart de ses objectifs.
Encore aujourd’hui, « il y a des responsables israéliens qui nourrissent des rêves d’expansion et d’autres qui mènent ces politiques pour des raisons de sécurité », affirme Timothy Kaldas, directeur adjoint de l’Institut Tahrir pour la politique au Moyen-Orient, think tank basé à Washington.
Pour lui, l’expansion israélienne « a profondément bouleversé la vie des populations vivant dans les territoires occupés ». « Ceux-ci sont soumis à des fouilles, à des détentions, à des contrôles aux postes de contrôle et à toutes sortes de restrictions dans leur vie quotidienne, et leurs pays sont humiliés à un point que tout accord de paix devient de plus en plus difficile à atteindre », poursuit-il. Quitte à mener vers un état de guerre — et d’annexions territoriales — permanentes ?
Source: https://reporterre.net/Lignes-jaunes-zones-tampon-Depuis-le-7-octobre-Israel-accelere-les-annexions
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