« Dérapage des dépenses publiques », « la faute au Covid », « départ des investisseurs »… Les 7 intox qui polluent le débat autour de la dette publique (H.fr-8/10/26)

Une analyse rédigée par cinq économistes de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), en juillet 2025, explique que les dépenses publiques sont restées remarquablement stables entre 2017 et 2024.
© Franck CRUSIAUX/REA

On ne parle que de ça. Le débat budgétaire de cette fin d’année et la campagne présidentielle à venir sont hantés par la question des déficits publics et de l’endettement. Le sujet est réel, mais mérite mieux que des lieux communs.

Par Cyprien BOGANDA

« La France est en faillite. » « Les retraités nous coûtent trop cher, nous n’avons pas les moyens de continuer à les entretenir. » « La dette, il faudra que tout le monde mette la main à la poche pour la rembourser ! » Toutes ces affirmations (et bien d’autres), on les entend en boucle du matin au soir, que l’on allume son poste de télévision ou que l’on discute de l’actualité. À la rigueur, on pourrait édicter une loi (presque) scientifique selon laquelle, en cette fin d’année 2026, « plus une discussion politique se prolonge, plus la probabilité d’y trouver une référence au déficit s’approche de 1 ».

Rien d’anormal en un sens : le niveau de dette publique a flambé dans des proportions considérables sous l’ère Macron, pour atteindre 3 536 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB et il est évident que le prochain chef de l’État, quelle que soit sa couleur politique, devra prendre le problème à bras-le-corps. Ce n’est pas une raison pour avaler le déluge d’intox qui pollue le débat. Petit manuel de survie pour les repas de famille difficiles.

« L’État français vit comme un ménage surendetté »

Commençons par un cliché usé jusqu’à la corde. Au lieu de se comporter en « bon père de famille », avare de ses deniers et inquiet de l’avenir, l’État français « cramerait la caisse » au risque du surendettement. L’ancien premier ministre François Bayrou résumait ainsi la situation : « Nous sommes menacés par un mal (que vous) connaissez dans toutes vos familles, c’est le surendettement. (…) Quand on est obligé d’emprunter, non pas pour acheter une maison (…) mais simplement pour payer les frais de tous les jours et qu’on ne peut plus rembourser sans aller tous les mois à la banque (…), cela s’appelle le surendettement. (…) C’est un mal qui menace votre survie. »

En réalité, la comparaison entre l’État et le ménage n’a aucun sens. Contrairement à n’importe quel contribuable, l’État est immortel (son horizon de vie est en théorie infini, ce qui explique que son endettement ne « menace » pas sa survie) ; il peut prélever l’impôt pour éponger son déficit ; et, enfin, il peut réemprunter en permanence pour rembourser un prêt arrivé à échéance (c’est ce qui s’appelle « faire rouler sa dette »)… une possibilité par définition inaccessible au contribuable surendetté.

Terminons par le dernier lieu commun : quand François Bayrou affirme que l’État s’endette pour « payer les frais de tous les jours » et non pour investir, il oublie sciemment qu’une partie de ces frais concerne le financement de l’éducation nationale : si ce n’est pas un investissement d’avenir, on se demande bien ce que c’est !

« Chaque bébé français qui voit le jour naît avec plus de 50 000 euros de dette sur les épaules »

Répétée à l’envi (notamment par le président du Medef, Patrick Martin), cette affirmation se contente de diviser la totalité de notre endettement par le nombre de Français et laisse à penser que chacun d’entre eux devra rembourser l’ardoise. Effrayant ! C’est passer sous silence la moitié de la réalité. En effet, lorsque l’on souhaite analyser la santé financière d’une entité économique (comme une entreprise), on regarde son passif (son niveau d’endettement notamment), mais également son actif (ce qu’elle détient).

Et, en la matière, les administrations publiques sont richement dotées : actions et participations dans des entreprises, infrastructures et bâtiments publics, terrains, etc. « Pour les administrations publiques dans leur ensemble, l’actif net a une valeur positive de 864,4 milliards d’euros, écrivaient les économistes Léo Malherbe et Léo Charles, en janvier 2025. Rapporté à la population, l’actif net est donc de 12 684,38 euros par habitant. Chaque enfant naît ainsi avec davantage d’actifs publics que de dette publique. »

« C’est le dérapage de nos dépenses publiques qui nous plombe »

Vraiment ? Ce n’est pas ce que disent les chiffres. Une analyse rédigée par cinq économistes de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), en juillet 2025, explique que les dépenses publiques sont restées remarquablement stables entre 2017 et 2024. Les dépenses publiques primaires (c’est-à-dire l’ensemble des dépenses des administrations publiques hors intérêts de la dette) ont même reculé de 0,3 point de PIB sur la période. Par exemple, la masse salariale des administrations publiques a baissé de 0,4 point et les prestations sociales en espèces de 0,1 point.

En réalité, le creusement du déficit « s’explique par une baisse du taux de prélèvements obligatoires (de 2,5 points de PIB), dont 1,6 point se traduit par une baisse des prélèvements payés par les ménages et 0,9 point par les entreprises ». Ce sont bien les cadeaux fiscaux de l’ère macroniste (suppression de la taxe d’habitation, réforme-suppression de l’ISF, transformation du Cice en baisse de cotisations, baisse des impôts de production…) qui ont fait grimper l’ardoise.

« Si Macron a fait exploser la dette, c’est la faute au Covid »

L’argument va probablement être utilisé par les héritiers plus ou moins avoués du macronisme, Gabriel Attal en tête, quand on leur présentera la note des deux quinquennats écoulés. Il faut dire que, depuis fin 2017, la dette a flambé de 1 300 milliards d’euros (en euros courants). Difficile à défendre, quand on s’engageait, comme Emmanuel Macron en 2017, à réduire endettement et déficit.

Il est exact de dire que la pandémie de Covid a entraîné une augmentation de la dette publique, mais cet argument appelle deux remarques. D’abord, d’après les calculs de l’OFCE, jusqu’à 48 % de la hausse de la dette observée entre 2016 et 2023 résulterait de la seule politique budgétaire mise en place par l’exécutif (dont les cadeaux fiscaux détaillés plus haut), le reste s’expliquant par la gestion des crises sanitaires et énergétiques. Tout mettre sur le dos du Covid est donc exagéré.

Ensuite, le coût faramineux du « quoi qu’il en coûte » (activité partielle, aides directes aux entreprises, prêts garantis par l’État…) mis en place pendant la pandémie aurait gagné à être réduit, en ciblant davantage les dispositifs. Et en s’assurant que les milliards déversés l’étaient à bon escient. En juillet 2021, la Cour des comptes évoquait des « risques d’effets d’aubaine significatifs » et de « fraude », notamment dans le cas du chômage partiel, largement sous-estimés par le pouvoir en place.

« Faute d’une réflexion large en amont, l’accent a été mis sur la recherche de certaines formes de fraudes très médiatisées, écrit-elle. Les risques se situaient en réalité tout autant, sinon davantage, dans la surévaluation des heures et des salaires déclarés et dans la mise en place de fraudes organisées reposant sur la création en chaîne de sociétés coquilles ou sur l’usurpation d’identité. »

« Au-delà de 100 % du PIB, c’est la catastrophe ! »

Dans les imaginaires, un État endetté au-delà de 100 % de son PIB (c’est-à-dire l’ensemble des richesses créées sur une année) bascule dans une zone de turbulences. En réalité, il n’y a aucune loi qui l’indique. Selon les statistiques du FMI, il existe une vingtaine de pays dans le monde dont l’endettement dépasse actuellement les 100 %, dont un certain nombre de pays riches (Japon, Singapour, États-Unis, France, Canada, Royaume-Uni…). Tant que les investisseurs croient à la solvabilité du pays (c’est-à-dire à sa capacité à rembourser sa dette), il n’y a pas de problème.

Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il faille laisser filer l’endettement public sans aucune retenue : la France paye environ 60 milliards d’euros par an en « charge de la dette » (c’est-à-dire en intérêts) à ses créanciers. Cet argent, qui pour une large part va dans la poche d’investisseurs institutionnels (banques d’affaires ou gestionnaires d’actifs comme BlackRock), pourrait évidemment servir à des choses autrement plus fondamentales qu’à rémunérer la finance !

« Les investisseurs se détournent de notre pays »

C’est une peur régulièrement agitée dans le débat public : effrayés par le poids de notre endettement, nos créanciers vont finir par tourner les talons et investir leur argent ailleurs. La hausse des taux d’intérêt (ils atteignaient 4,72 % le 28 septembre) constituerait un signe avant-coureur. Cette fuite tant redoutée se produira peut-être un jour, mais pour l’instant, rien ne le laisse penser.

Au contraire. À intervalles réguliers, l’État émet des titres de dette sur les marchés financiers, par l’intermédiaire de l’Agence France Trésor (AFT). Le meilleur indicateur permettant de jauger l’appétence des investisseurs pour notre dette est le taux de couverture de nos émissions, c’est-à-dire le rapport entre le volume total de titres réclamés par les investisseurs et le volume de titres effectivement mis en vente. Lorsqu’il est supérieur à 1, cela veut dire que l’État n’a pas de mal à placer sa dette. En ce moment, il oscille entre 2 et 3.

« On ne peut emprunter qu’aux marchés financiers »

Il est exact de dire aujourd’hui que le coût de notre endettement est directement lié à l’« humeur » des marchés : il suffit que les taux d’intérêt remontent pour que la charge de la dette s’alourdisse. Pour les libéraux, une seule solution : mettre l’État au pain sec pour réduire la dette.

Il y aurait pourtant une autre issue : nous affranchir de la ruineuse tutelle des marchés. Entre 1945 et le début des années 1970, c’était d’ailleurs le cas. « Après 1945, pendant la phase de reconstruction de l’économie française, un système très particulier de financement de l’État, « le circuit du Trésor », permettait au Trésor d’éviter le recours au marché dans le financement de la dépense publique », rappelle le sociologue Benjamin Lemoine.

Concrètement, l’État se finançait exclusivement grâce à des institutions françaises souvent publiques. Ainsi, les grandes banques tricolores – pour la plupart nationalisées au sortir de la Seconde Guerre mondiale –, étaient obligées d’acheter une certaine quantité de bons du Trésor français (au moins 30 % de leurs actifs en 1948).

À l’époque, « les souscriptions de bons du Trésor en compte courant (via un compte à la Banque de France) se déroulaient hors marché, à robinets ouverts, sans recourir aux séances de vente aux enchères et ne dépendant donc pas de l’appétit ou du désir des banques », ajoute Benjamin Lemoine. De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour réactiver un système du même genre… Ce qui impliquerait évidemment de rompre avec les marchés.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/depense-publique/derapage-des-depenses-publiques-la-faute-au-covid-depart-des-investisseurs-les-7-intox-qui-polluent-le-debat-autour-d

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