Derrière l’utopie d’un village d’Emmaüs, l’exploitation de la misère. ( reporterre.net – 28/06/22 )

Derrière l'utopie d'un village d'Emmaüs, l'exploitation de la misère

Des compagnons exploités, virés, et plusieurs décès : de nombreuses personnes passées par le village Emmaüs de Lescar-Pau dénoncent d’insupportables conditions de vie et de travail infligées par le directeur du village. Celui-ci récuse les accusations.

Lescar (Pyrénées-Atlantiques), reportage

La lueur orangée du soleil couchant caresse les sommets enneigés des Pyrénées. Assis dans l’herbe, j’entends vibrer mon portable : « Retrouvons-nous après le repas, à l’extérieur du village. Il y a un petit sentier qui longe le ruisseau. On y sera tranquille. » Le ventre plein, je quitte le réfectoire et feins de passer un coup de téléphone pour m’éloigner discrètement du groupe. Dans l’obscurité grandissante, je marche au bord d’un champ jusqu’à atteindre le cours d’eau mentionné dans le texto. Là, au pied d’un grand arbre, Théo [*] m’attend : « Désolé pour ces précautions. Un jour, une policière m’a dit : “Faites attention, Germain peut vous faire disparaître.” Alors depuis, je me méfie… »

Le 13 février, un courriel à l’objet intrigant était adressé à la rédaction de Reporterre. En l’ouvrant, je découvris le récit d’Étienne [*] et Camille [*], un couple de lecteurs ayant quitté leurs emplois pour tenter l’aventure d’un tour de France en caravane. Ils nous racontaient sortir effarés de leur mois de bénévolat passé dans le village Emmaüs de Lescar-Pau. « Les conditions de travail sont choquantes, écrivaient-ils. Cela ressemble à une exploitation de la misère ! Certains villageois nous ont exprimé qu’ils se sentent pris au piège. »

Au téléphone, l’indignation des baroudeurs était palpable : « Cet Emmaüs est le plus grand de l’Hexagone. Il y a une ferme pédagogique, une boulangerie, mais aussi un bar, un restaurant et une épicerie flambant neufs. Et derrière ça, en coulisses, des types bossent à la chaîne comme au XXᵉ siècle, dans des conditions lamentables. » Vidant leur sac rempli d’anecdotes et de colère, ils évoquèrent rapidement le prénom d’un homme, Germain Sarhy, fondateur et gérant historique de la communauté. « Il est prêt à réduire en esclavage de pauvres gens pour que les clients consomment. On voulait lui toucher deux mots, mais l’un de ses adjoints nous a dit d’être prudents, qu’il pouvait s’énerver très facilement. »

C’est en août 1987, de retour d’un voyage en Inde et inspiré par l’œuvre de l’abbé Pierre, que Germain, ouvrier aéronautique, a entrepris la transformation d’un immense hangar servant à l’élevage de bœufs en ateliers et espaces de vente. La grange métamorphosée en cuisine et un préfabriqué réaménagé en chambres, voilà que naissait la communauté Emmaüs de Lescar-Pau. Depuis trente-cinq ans, ce lieu de solidarité accueille des personnes exclues de la société ou en situation de grande précarité, surnommées les compagnes et compagnons. Elles y collectent, trient, valorisent et revendent une quantité folle d’objets, en échange du gîte, du couvert et d’un modeste pécule.

De Jean Dujardin à François Ruffin

Au fil des décennies, ce village autofinancé est devenu la plus grande et célèbre des 122 communautés Emmaüs qui parsèment le territoire. La centaine de compagnons qui y résident ont vu défiler maintes célébrités et personnalités politiques, des Rita Mitsouko à Jean Dujardin, en passant par le président bolivien Evo Morales, ou encore François Ruffin, Manon Aubry et Julien Bayou. Ces visiteurs d’un jour ne tarissent pas d’éloges à l’égard de cette alternative sociale et écologique au système capitaliste. Auraient-ils été aveuglés par l’utopie qui prenait forme sous leurs yeux ?

Un mois s’écoula, jusqu’au jour où germa l’idée d’aller vivre quelques jours dans le village sous le déguisement de bénévole. Au sein de Reporterre, nous avons discuté de cette démarche peu commune. Est-elle légitime ? Dangereuse ? Le 18 mars, confrontés à l’incapacité d’approcher autrement les compagnons et à la nécessité d’observer l’envers du décor, nous validâmes ce choix en conférence de rédaction. J’attrapai mon téléphone et composai le numéro d’Emmaüs Lescar-Pau. À l’autre bout de la ligne, j’entendis pour la première fois la voix rauque mais chaleureuse de Germain. « Tu veux venir en avril ? Avec plaisir. Comment t’appelles-tu ? » me demanda-t-il. Je marquai un instant d’hésitation, puis lui répondis : « Maël. »

« Prêt à voir l’enfer du décor ? »

Et voici comment je me suis retrouvé à Emmaüs Lescar-Pau. Le 25 avril au soir, j’atterris au village sans bloc-notes ni appareil photo. Nous étions lundi, jour de repos des compagnons et les ruelles étaient désertes. « Le petit-déj’ commence à 7 h, dans le réfectoire là-bas », m’explique mon guide en poussant la porte de mon nouveau dortoir. Au petit matin, je suis affecté à la cour extérieure. « Prêt à voir l’enfer du décor ? » me chuchote une vieille dame aux yeux noirs. Toute la journée, j’assiste et participe au ballet incessant de compagnons vidant à l’aide de diables rouillés les camions remplis d’armoires, lits et autres meubles de tout genre, pour ne pas laisser le moindre espace vide parmi les dizaines de rayons.

Aux alentours de 15 h, mon référent grommelle : « Tu vois ces dizaines de toilettes, éviers et lavabos ? Tu les emmènes jusqu’à la benne et tu me les transformes en gravats. » J’exécute les ordres et commence à les détruire à grands coups de masse. Puis, un homme aux paupières tombantes m’interrompt. C’est Gérard, « la Gestapo de Germain », me dira-t-on plus tard. Mécontent de mon rythme, il m’enlève l’outil des mains et se déchaîne sur un lavabo. Un éclat de faïence termine sa course dans mon avant-bras et, rageur, je quitte mon poste de travail pour aller stopper le saignement.

Pénibilité à l’amiante

Ma journée de travail terminée, je questionne un compagnon sur l’absence de protections. D’un rire amer, il m’assure qu’au printemps 2020, Germain avait demandé à deux compagnons de déplacer à mains nues et sans le moindre masque une grande quantité de plaques d’amiante. « J’ai halluciné en voyant ça ! La poussière volait partout. L’un d’eux a trois enfants. Ces ordres vont peut-être lui voler vingt ans de sa vie… » D’un pas pressé, il m’invita à le suivre : « Depuis, ce stock d’amiante repose là, sous cette petite bâche ridicule, où l’on passe tous dix fois par jour. »

À 21 heures, je m’écroule épuisé sur mon lit. En sombrant dans les bras de Morphée, je songe : « Comment les compagnons les plus âgés et fragiles encaissent-ils la pénibilité d’un tel travail ? » Je finis par m’endormir sans savoir que demain m’apportera la dramatique réponse à cette question.

« Mes doigts ont tellement gonflé que je ne porte plus mes bagues »

« Maël, aujourd’hui, tu peux aller à l’atelier de tri des vêtements. » Aussitôt, me reviennent les mots d’Étienne, décrivant cette tâche comme la plus aliénante qui soit : « Une compagne nous racontait être obligée de fumer des pétards constamment pour tenir le coup. » Chaque jour, Emmaüs Lescar-Pau réceptionne toutes sortes d’habits par centaines de kilos. Acheminés dans cet atelier sombre et poussiéreux du premier étage, ils défilent à une certaine cadence sur un tapis roulant. Là, deux femmes s’occupent de les trier. « À force de répéter les mêmes gestes toute la journée, mes doigts ont tellement gonflé que je ne porte plus mes bagues », dit l’une d’elle à sa voisine.

« Qui est-ce sur la photo ? » Au bout de mon doigt curieux, sur une feuille A4 accrochée au mur, la photo d’un homme au sourire doux. « Lui ? C’est Dino. » Je me souviens alors d’une conversation tenue la veille, au réfectoire. Il y a un an, Dino est mort d’un arrêt cardiaque tandis qu’il se rendait à son poste de travail : « Il se savait faible, m’assurait mon voisin de table. Dans n’importe quelle entreprise, il aurait été mis en arrêt maladie. J’étais à son chevet quand il s’est éteint. Il était tellement maigre que j’avais peur de le casser en lui faisant un massage cardiaque. Il avait 58 ans putain… » Selon lui, quelque temps plus tôt, Germain avait refusé d’installer des défibrillateurs.

Je m’extirpe de mes pensées lorsqu’une des compagnes du tapis roulant poursuit à mi-voix : « Il n’arrivait jamais en retard et ce jour-là, pas de Dino à l’horizon. J’ai regardé par la fenêtre et là, j’ai vu ses pieds dépasser derrière un camion dans la cour. J’ai tout de suite compris. » Quelques jours plus tôt, Dino s’était plaint d’une pointe au cœur. Il attendait le week-end pour aller voir un médecin. Il est mort un jeudi.© JB Meybeck / Reporterre

Au fond de l’atelier, entre deux étagères de chaussures, un vieil homme au visage brûlé pleure silencieusement. Il s’appelle Christian et a presque perdu l’usage de la parole, à la suite de la chimiothérapie de son cancer du palais. « Il aurait dû faire de la rééducation mais… ça ne s’est pas fait », me chuchote une troisième compagne en pliant une robe. Écarquillant les yeux de sidération, je l’interroge : « Pourquoi ne prend-il pas un arrêt maladie ? » Elle hausse les épaules et reprend son travail. Plus tard dans la journée, un compagnon à la dentition noircie me donnera la réponse : « Ici, il n’y a pas d’arrêt maladie. Tu ne peux pas bosser ? Tu te casses. Point barre. Germain dit qu’on n’est pas un Ehpad. » D’où l’attente du week-end de Dino, pour aller consulter.

Ces comportements autoritaires ne datent pas d’hier. Dix-sept ans plus tôt, le 24 novembre 2005, sept bénévoles du village alertaient déjà Emmaüs France, dans une lettre que nous avons pu consulter : « Les conditions dans lesquelles travaillent les compagnons sont inacceptables et feraient l’objet de poursuites immédiates dans n’importe quelle entreprise, écrivaient-ils. Quant aux arrêts de travail médicaux ou congés maternité, ils sont traités d’une façon arbitraire. » À cette époque, Martin Hirsch occupait la fonction de président du mouvement : « Je n’ai pas le souvenir d’un rapport inquiétant sur Lescar-Pau », assure-t-il par courriel à Reporterre [1]. À la demande du médiatique haut fonctionnaire, un audit avait pourtant été réalisé. Il soulevait notamment, sans grands détails, une « absence de lieux ou d’espaces formalisés de contre-pouvoir » et des conditions de travail « difficiles ».

« Viens pas me donner des leçons »

Pour garantir le droit de Germain Sarhy à répondre à ces témoignages, je suis retourné au village pour le rencontrer, le 31 mai. Derrière son bureau en bois, au-dessus duquel trônait un portrait de Che Guevara, ce sexagénaire à la barbe blanche et aux lunettes rectangulaires semblait décontracté et cordial, jusqu’à l’évocation du prénom de Dino : « Ici, toute personne souffrante a la possibilité d’aller se faire soigner. C’est obligatoire. Moi le premier ! Regarde ce que j’ai là ! » bondit-il de sa chaise. Penché sur la table, il ouvre en grand sa chemise à carreaux et dévoile une large cicatrice sur son torse ridé. « Viens pas me donner des leçons. Personne ne savait pour Dino, personne ! »

« Germain est un pur stalinien, vraiment. » Les jours précédant mon infiltration, j’avais tenté de retrouver la trace d’anciens compagnons de Lescar-Pau. À l’autre bout de la ligne, Giovanni Sini avait accepté de plonger dans ses douloureux souvenirs, racontant la mort de son ami Pietro. Jeune quadragénaire italien, il avait été retrouvé mort dans sa chambre, en 2017. « Il était d’une gentillesse et d’une serviabilité incroyable, mais avait la colonne vertébrale difforme. Rien que soulever quatre ou cinq assiettes était pénible pour lui. Et comme Germain n’aime que les gens productifs, il l’a vite pris en grippe et a tout fait pour qu’il s’en aille de lui-même. »

Marche puis crève

Affecté au « rouge », le fourre-tout du bric-à-brac, Pietro avait pour mission d’approvisionner les rayons et d’acheminer des biens vendus jusqu’aux caisses. Quarante heures par semaine, il soulevait, portait et déplaçait des charges plus ou moins lourdes sur des distances significatives et à un rythme soutenu. « Les semaines précédant sa mort, il avait informé Germain de sa fatigue mais celui-ci l’avait renvoyé à sa responsabilité propre de poser des vacances, ajoute Violette [*], compagne entre 2016 et 2017. Seulement pour en avoir, il faut les réclamer au moins un mois à l’avance. »

« Il est mort d’une crise cardiaque dans des conditions misérables, à en chialer de dépit, s’insurge Giovanni. Un petit bonhomme comme lui aurait pu avoir une pension de handicap à 100 %. Pourtant, il bossait du matin au soir comme un dingue pour que Germain ne l’expulse pas. » Fulminante, Violette conclut : « C’est la politique de la vieille école : marche ou crève. Pietro a marché et quand il ne pouvait plus marcher… il a crevé. »

« Qui t’as dit ça ? Qui ? »

Confronté à ce récit, le visage de Germain se métamorphose. Il rougit de nervosité, ses mâchoires se serrent et tapant de son poing sur la table, menace : « Qui t’as dit ça ? Qui ? […] Je suis à deux doigts de te foutre… de te dire casse-toi ! » D’un geste de la main, il rameute un homme qui se tenait à l’écart, à l’autre bout de la pièce. « Tiens, viens écouter ce journaliste de mes deux. Je vais me faire un plaisir d’appeler Hervé Kempf [2], moi. » Germain Sahry nie en bloc avoir refusé l’aide à Pietro, sans apporter davantage de précisions.

Fabian [*] aussi connaissait bien Pietro, son « ami italien ». Ancien compagnon, il témoigne de son vécu depuis un centre hospitalier. « À la même période, j’ai eu un accident de travail à la déchetterie du village et j’ai perdu connaissance. Germain refusait que j’aille à l’hôpital sans poser de congés, alors j’ai continué à travailler. » Au bout d’un mois, le compagnon avait perdu toute sensation dans la jambe. Il décida de quitter la communauté et partit réaliser des examens dans un hôpital de Toulouse. « Verdict des médecins ? Trois fractures. » Aujourd’hui, Fabian ressort d’un hiver passé à la rue et multiplie les opérations. Il a été reconnu handicapé et touche désormais l’allocation à laquelle il a droit.

« Ici, les compagnons fatigués ou en situation de handicap sont piégés »

Aux yeux du gérant, allocation rimerait avec assistanat. « Ici, les compagnons fatigués ou en situation de handicap sont piégés, m’explique un compagnon en manœuvrant son transpalette. Ils ont construit leur vie au village, ils y ont leur maison, leurs amis, leurs repères. Dehors, rien ne les attend. Or, s’ils acceptent une allocation, Germain les virera aussitôt. Alors, ils restent travailler… Jusqu’à l’épuisement. »

Ces témoignages sont-ils déjà parvenus jusqu’aux oreilles du siège parisien, à l’autre bout de l’Hexagone ? Au téléphone, le directeur général d’Emmaüs France, Jean-François Maruszyczak, garantit que non : « La réalité, c’est qu’aujourd’hui, à l’heure où je vous parle, je n’ai aucune information ni aucun signalement, dit-il. Avant d’ajouter : Les communautés sont des associations indépendantes et ont une responsabilité légale autonome. […] Emmaüs France n’est ni la justice, ni la police, ni un hôpital. Quand il y a des éléments qui sont au-delà de nos compétences, on se tourne vers les personnes qualifiées. »© JB Meybeck / Reporterre

La nuit tombe doucement sur le Béarn. Capuche rouge sur la tête, je rejoins le point de rendez-vous. Autour de Théo et moi s’agitent les silhouettes sombres et imposantes des chênes, accompagnées par le clapotis du ruisseau. D’une voix gutturale, le petit homme rompt le murmure de la forêt : « Germain, ce n’est pas un humaniste. » Sous couvert d’anonymat, il a décidé de raconter comment le gérant du village avait « laissé crever » un dénommé Mirek. « Il y a cinq ou six ans, ce compagnon s’est fait rouler dessus par un ami très proche de Germain qui conduisait le Manitou. Comme il n’avait pas de permis, l’affaire a été étouffée sans qu’il y ait d’enquête. » Mirek fut amputé d’une jambe et l’incident, classé. « Et puis, un matin, l’an dernier, il n’est pas venu au travail. Germain est allé le voir dans sa maison et là, il s’est pris pour un toubib. »

Germain, à qui je les rapporte le 31 mai, défend sa version des faits : « Il était par terre, totalement inconscient, dans sa salle de bain. Avec un compagnon, on l’a porté et mis sur son lit. J’ai appelé le Samu en leur expliquant que bon… Mirek avait de gros problèmes d’alcool. […] Et la déduction que j’ai faite, et qu’a fait le Samu, c’est qu’il était en train de cuver son pinard. Malheureusement, ça a été au-delà », dit-il. En réalité, Mirek venait de faire un AVC. Il resta seul dans son lit, inconscient et sans surveillance, de très longues heures durant. « Le lendemain ou le surlendemain, je ne sais plus, les pompiers sont finalement venus et voilà. C’est tout, conclut Germain. Mais il ne faut pas s’imaginer que je laisse crever les gens. » Transporté à l’hôpital en hélicoptère, Mirek n’a pas pu être réanimé.

« Ce n’est pas grave. De toute façon ils ne sont pas français »

Les mains gesticulantes et le visage crispé, Théo continue de dépeindre la face obscure de celui que lui et d’autres surnomment désormais « Germinator » : « Un matin, lors d’une réunion, une responsable l’a alerté sur le fait que deux compagnons africains vivaient sans eau chaude ni chauffage depuis quinze jours. Il a répondu en riant : “Ce n’est pas grave. De toute façon, ils ne sont pas Français.” » En l’écoutant raconter cette anecdote, je me souviens du témoignage de Violette, l’ancienne compagne interviewée la semaine précédant mon infiltration : « Un jour où je travaillais au bureau, disait-elle, un étranger s’est présenté en m’expliquant qu’il cherchait un logement pour sa femme, ses enfants et lui. Je lui ai demandé de patienter en attendant Germain. » En arrivant, ce dernier aurait alors répondu, sans s’arrêter devant l’homme, ni même l’écouter ou lui adresser un regard : « On n’a pas de place. »

Au fil des mois, la compagne observera ses scènes se répéter à maintes reprises : « Comme nous n’étions jamais au complet, j’ai fini par lui demander pourquoi il refusait. » Sa réponse ? La demande venait de personnes sans papiers. « Il m’expliqua que nous avions déjà beaucoup de misère en France, qu’il ne voulait pas être la bonne conscience de l’État et que trop d’étrangers créeraient une communauté dans la communauté. C’était écœurant. » L’accueil inconditionnel est pourtant l’une des valeurs fondatrices du mouvement, réaffirmée par Emmaüs France en 2014. Quels que soient son parcours, son origine, sa confession ou son âge, un demandeur est censé se voir proposer le gîte et le couvert, en échange d’une journée de travail. « Au bout de trois ans à Emmaüs, les sans-papiers peuvent obtenir un titre de séjour. Et ça, Germain ne le supporte pas, affirme Théo. Il les considère comme des profiteurs. » À ces accusations, le gérant me répondra simplement qu’il est impossible de faire fonctionner le village avec trop de personnes sans-papiers, faute de permis de conduire. Selon Emmaüs France, à l’échelle de l’ensemble des communautés, le pourcentage de compagnons en situation irrégulière s’élève pourtant à 70 %.

« Pas le temps de penser, de désobéir, de chercher une porte de sortie »

« Je me suis fait virer… » J’entends cette phrase dans mon dos, me retourne et vois un compagnon, petit et trapu, s’éloigner tête baissée. Le midi, à table, je lance le sujet l’air de rien et mon voisin répond : « Un mec au visage abîmé ? Oui, Germain a décidé ça hier et il l’a dégagé tout à l’heure, sans préavis. Il aurait vendu de la drogue. » À côté de lui, une bénévole réagit : « Il n’y a aucune volonté d’insertion ici, en fait ! Les compagnons n’ont ni assistante sociale ni psychologue. Comment veux-tu qu’ils sortent de leurs addictions ? » L’article L265-1 du Code de l’action sociale et des familles est pourtant explicite : les communautés doivent favoriser l’« insertion sociale et professionnelle » des personnes accueillies, et leur garantir « un soutien personnel et un accompagnement social adapté à leurs besoins ».© JB Meybeck / Reporterre

La veille, au bord du ruisseau, Théo avait déjà tenté de dresser la longue liste des expulsés les plus récents : « Hervé, Marc, Abdel, Franck, Germain, Paul-Cyril, Bruno, Josué, Kazar, Kévin, Mathéo, Nathan, Christophe, Mathieu, Régis, Senoussi, Valentin, William… Tout ça en moins de deux ans, et j’en oublie plein ! » Germain semble être le seul décideur de ces renvois éclairs, qui interviennent parfois en pleine trêve hivernale : « Il convoque le compagnon dans son bureau, annonce qu’il est viré, lui remet trois sous et lui laisse cinq minutes pour faire son sac. Puis c’est direction la gare. » Le fameux « PSG » dont m’avait parlé une ancienne résidente : pécule, sac, gare. Une fois à l’extérieur, les compagnons se retrouvent généralement à la rue, démunis : « Le travail est tellement épuisant qu’en rentrant le soir, ta seule envie est de dormir. Pas le temps de penser, de désobéir ou de chercher une porte de sortie. »

L’exclusion, la rue, la mort

Thomas est l’une des victimes de ces renvois sans ménagement. Pendant l’hiver 2017, ce compagnon belge d’une trentaine d’années a été exclu de la communauté par Germain pour son addiction à l’alcool. « Il faisait encore froid, se souvient Giovanni Sinni. Il a toqué à la porte d’un autre Emmaüs, mais faute de place, il est devenu SDF. Quelques semaines après, j’ai appris qu’il avait été retrouvé mort dans la salle d’attente de la gare de Bayonne. » L’homme marque une pause dans son récit, ébranlé par ce souvenir. « Thomas, c’était un grand copain, un guitariste exceptionnel. Lorsqu’il se mettait à jouer avec moi, je m’arrêtais pour l’écouter. Il avait seize ans de conservatoire. Il était humble, touchant, unanimement apprécié. Jamais une histoire ou un seul acte de violence. Ce que j’ai le plus détesté, c’est l’hypocrisie de Germain qui nous a annoncé sa mort comme un déchirement… »

« Thomas, on l’a aidé plusieurs fois. Il a fait le choix de se détruire et moi, je ne me sens pas responsable de ce qui lui est arrivé », réfute Germain Sarhy. Avant de concéder : « Si une personne remet en cause le fonctionnement du village, elle ne peut pas rester. Peu importe qu’il fasse beau ou froid. On ne peut pas cautionner la destruction du collectif. » Petit à petit, les traits de son visage s’adoucissent. Il assure regretter son accueil agressif et son humeur irascible. Avant de me raccompagner à l’extérieur, il me glisse, un sourire en coin : « L’abbé Pierre aussi a foutu dehors des gens, il ne faut pas rêver. » Dans ma tête, je songe à la réaction qu’aurait eu Théo en entendant cette comparaison. Sûrement aurait-il ri. « Germain, je l’ai longtemps admiré, m’avait-il confessé sur le chemin retour, dans la nuit noire. J’ai admiré ce qu’il avait bâti. Seulement, avec le temps, j’ai compris qu’il n’avait pas une once de la bonté de l’abbé Pierre. »


Partout en France, les compagnons d’Emmaüs témoignent être à la merci des dirigeants des communautés. Lisez notre enquête.

Source : Derrière l’utopie d’un village d’Emmaüs, l’exploitation de la misère (reporterre.net)

Auteur : Emmanuel Clévenot et JB Meybeck (dessins)

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