
L’enclave omanaise du Musandam constitue un verrou stratégique majeur pour l’Occident. Située à l’entrée du détroit, derrière la stabilité militaire affichée, la marginalisation historique du territoire conjuguée à la déstabilisation régionale met en tension une région clé de la géopolitique mondiale.
Par Rémi GUYOT
Khasab, gouvernorat de Moussandam (Oman), correspondance particulière.
Au Musandam, les montagnes ocre plongent dans une mer d’huile, découpant des fjords désertiques aux allures lunaires. Rien ne semble troubler la quiétude de cette enclave accrochée au détroit d’Ormuz. Et pourtant, à quelques dizaines de kilomètres, les eaux sont sous tension. En l’espace de quelques semaines, ce corridor maritime où transite près d’un quart du commerce mondial de pétrole, a connu des attaques et blocus à répétition.
Habituellement chaque mardi du côté omanais lors de la saison touristique, sur le petit port de Khasab, près de 2 000 Européens rentrent de leur croisière en dhow, bateau typique de la région, avant de regagner leur paquebot venu de Dubaï. L’occasion pour eux de s’exfiltrer le temps d’un week-end de la fourmilière dubaïote, laissant derrière eux Khasab reprendre son rythme hors du temps. Cette apparente tranquillité repose en partie sur son isolement géographique, mais aussi sur la diplomatie d’équilibre menée par Mascate. « Contrairement aux Émirats arabes unis ou aux États-Unis, Oman n’est pas obnubilé par l’Iran », souligne Marc Lavergne, géopolitologue spécialiste du Golfe. « Les liens historiques et familiaux qui unissent les deux pays font qu’il n’y a ni fantasme, ni peur. »
Mascate a fait le pari du tourisme
Si les touristes ont déguerpi depuis le conflit au Moyen-Orient, des centaines de contrebandiers iraniens continuent leurs allers-retours vers le Musandam, comme c’est le cas tout au long de l’année. Ils échangent du bétail contre des produits manufacturés en provenance des Émirats arabes unis. Des échanges informels qui se déroulent sous les yeux de la marine omanaise.
Derrière l’image idyllique, la dépendance économique aux Émirats et l’absence de perspectives fragilisent le territoire. Séparée du reste de l’Oman par les Émirats arabes unis et peuplée d’à peine 50 000 habitants, la péninsule du Musandam demeure faiblement intégrée au territoire national. Mascate qui a fait le pari du tourisme depuis le début du XXIe siècle comme outil de souveraineté dans la région, voit sa stratégie bousculée par l’embrasement régional. Derrière le verrou stratégique se dessine une réalité plus incertaine : celle d’une périphérie dont l’ancrage social reste précaire, et qui risque, à terme, de fragiliser la position d’équilibriste qu’Oman s’efforce de maintenir dans le Golfe.
À partir de la fin du protectorat anglais en 1971, les troupes omanaises, appuyées par les Britanniques, ont établi une occupation militaire du Musandam, qui est alors devenu zone interdite au tourisme jusqu’aux années 1990. L’objectif étant d’assurer la sécurité totale du détroit situé à 54 km de l’Iran.
Londres conserve encore aujourd’hui un accès privilégié à certaines infrastructures militaires omanaises, tandis que Washington a signé dès 1980 un accord de coopération sécuritaire renforcé en 2019. « L’accord-cadre stratégique entre les États-Unis et Oman signé en 2019 permet aux forces américaines d’utiliser plusieurs bases omanaises dans le cadre de ses actions au Moyen-Orient. », précise Marc Valeri, maître de conférences en science politique à l’université d’Exeter et spécialiste d’Oman. À première vue, difficile d’imaginer Mascate perdre le contrôle d’un tel promontoire : au Musandam l’armée de l’air, de mer, de terre est omniprésente et soutenue par l’Occident. Mais si l’armée tient le détroit d’Ormuz, il est plus difficile de faire tenir le territoire.
Une économie peu diversifiée
Dans les rangs de l’armée, l’ennui plane. Rares sont ceux qui projettent de s’y installer. « Au Musandam il n’y a rien à faire. Nous venons pour la plupart des autres gouvernorats, et nous sommes affectés ici pour des périodes de deux à trois ans. Nous rentrons souvent à Mascate voir nos familles qui restent là-bas, car la vie serait trop difficile pour eux ici. », souligne Ali, militaire au sein de la force aérienne royale d’Oman.
Côté civil, le tableau n’est guère plus encourageant. L’économie y est très peu diversifiée, dépendant de la pêche, du tourisme et de la main-d’œuvre du sous-continent indien. La région offre peu de perspectives aux jeunes, cause majeure d’émigration vers les Émirats. Selon le côté de la frontière où l’on naît, le confort de vie diffère radicalement. « Depuis 1971, les Émirats aspirent beaucoup d’habitants du Musandam. Certains ont même opté pour la double nationalité », confie Mohamed, directeur de l’une des plus grandes agences de tourisme local.
Le mécontentement a parfois pris des formes plus explicites. Six personnes avaient été emprisonnées à vie en 2017 pour s’être plaintes du manque de développement de la région auprès d’ONG et sur les réseaux sociaux. Si quatre d’entre elles ont été graciées en 2020 selon Amnesty International, « la région perd ses habitants, et une région si stratégique sans ses habitants devient aussi plus difficile à revendiquer », souligne Marc Valeri.
Pour enrayer cette dynamique, Mascate mise sur le tourisme. À cinq minutes de bateau depuis Khasab, un grand chantier en bord de mer devait débuter en 2026. Le premier Club Med de la péninsule arabique ouvrira ses portes en 2028. Un site de 300 chambres ultra haut de gamme en face des côtes iraniennes, construit en partenariat avec OMRAN Group (fer de lance du développement touristique omanais) pour un investissement annoncé de plus de 90 millions d’euros. Le projet s’inscrit dans la stratégie « Vision 2040 » du sultanat, qui entend attirer 11 millions de touristes annuels.
Un nouvel aéroport civil devait voir le jour d’ici 2028
Mais les doutes sont nombreux. « Ce type de grands projets se révèle souvent comme une bulle dont les touristes sortent peu. Les locaux bénéficient peu du développement apporté par ces complexes. Des tensions ont déjà éclaté dans la région du Dhofar pour cette raison. », indique Marc Valeri. Une inquiétude que confirme Marc Lavergne : « Nous sommes face à une bureaucratisation de l’État. Celui-ci n’est plus dans la négociation avec la population, parfois au détriment des spécificités, des identités et des besoins locaux. »
Sur les hauteurs de Khasab, un nouvel aéroport civil doit également voir le jour d’ici 2028, avec une capacité annoncée de 250 000 passagers par an, pour séparer définitivement les activités militaires des flux touristiques. « Le tourisme n’a pas encore créé les emplois promis, mais rencontre tout de même une adhésion de la population, notamment car les traditions et coutumes locales n’ont pas été (encore) impactées », nuance Maryam Al-Nohli, professeure en développement durable à l’université UTAS-du-Musandam. En effet, la priorité absolue des habitants du pays reste la question de l’emploi.
« Mascate se retrouve sous pression car près de 50 000 diplômés sortent chaque année des universités omanaises. Pour ces jeunes, qu’ils habitent à Mascate ou à Khasab, il est vital de leur trouver du travail », confie une professeure de l’université Sultan Qaboos souhaitant rester anonyme. Avec l’embrasement régional, les touristes ont quitté la région et les petits commerces craignent un ralentissement durable. Qu’importe que les tensions autour du détroit d’Ormuz cessent définitivement, les conséquences pour le Musandam se ressentiront sur le long terme.
L’attaque israélo-américain en Iran a fait émerger une fragilité sociale qui menace la stabilité même du territoire. Le tourisme se devait de réparer des décennies de marginalisation territoriale, et intégrer l’enclave dans un réseau d’intérêts partagés avec l’Occident. Si l’on a mesuré les conséquences d’une déstabilisation militaire du détroit, qu’en serait-il en cas d’un soulèvement social ou d’un départ progressif des populations ?
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