
L’intelligence artificielle sera au cœur de la première visite de Xi Jinping à la Maison-Blanche depuis 2017, ce jeudi 24 septembre. Alors que la fuite en avant de cette technologie inquiète même le capital états-unien, la Chine souhaite une gouvernance globale de l’IA, à rebours du protectionnisme prôné par Donald Trump.
Par Axel NODINOT
Elle pourrait « tous nous tuer d’ici la fin de la décennie », « échapper au contrôle humain » et « créer des virus qui n’ont jamais existé ». Si les prédictions catastrophistes des magnats de la tech ne sont pas émises par hasard, les dangers d’un développement échevelé des modèles d’intelligence artificielle sont bien réels.
Le sujet sera au cœur des discussions entre Donald Trump et Xi Jinping, reçu à la Maison-Blanche du 23 au 25 septembre, une première depuis 2017. Un véritable événement qui permettra aux dirigeants des deux plus grandes puissances mondiales d’aborder de nombreux sujets plus ou moins sensibles.
L’IA sujet prioritaire
La loi Graham, par exemple, adoptée par le Congrès et promulguée par le président états-unien le vendredi 18 septembre, qui permet à Washington d’imposer jusqu’à 100 % de droits de douane sur les principaux partenaires de la Russie et de l’Iran, au premier rang desquels la Chine ; ou le fentanyl, qui fait des ravages sur le sol américain et sur lequel Pékin a récemment pris des mesures ; les investissements des entreprises chinoises aux États-Unis, dont certaines seront du voyage ; ou encore la reprise des achats de gaz naturel liquéfié américain.
Mais tous ces thèmes s’inclineront devant l’IA, sa vitesse de développement exponentielle et les craintes qu’elle suscite. Même aux États-Unis, qui concentrent les fleurons du secteur tels qu’Anthropic et OpenAI, les demandes de « mesures de freinage du développement des supermodèles d’IA » se font jour, non sans cibler leurs principales concurrentes chinoises.
De quoi raviver le souvenir de la lettre d’Albert Einstein, qui alertait en son temps Theodore Roosevelt des dangers de l’arme nucléaire si elle venait à tomber aux mains de l’Allemagne nazie – même si le célèbre scientifique regrettera plus tard les conséquences de cette lettre.
Ce parallèle a d’ailleurs été fait par le sénateur démocrate-socialiste Bernie Sanders, le 15 septembre, lors d’un débat avec l’ancien conseiller trumpiste Steve Bannon, pourtant ardent militant du camp Maga : « À l’instar des armes nucléaires, la superintelligence artificielle constitue une menace pour l’humanité et doit être traitée comme telle », rappelant que, durant la guerre froide, l’URSS et les États-Unis « se sont entendus sur un traité ».
« Cette affaire doit appartenir au peuple américain », argue Steve Bannon. Alors que l’ensemble de la classe politique états-unienne plaide pour un contrôle de l’IA, Donald Trump résiste, éructant sur ses réseaux que « le canular de l’IA perpétré par les démocrates (sic) de l’extrême gauche rappelle leur arnaque du réchauffement climatique ». Le président milliardaire, pour garder « une avance d’une année environ sur la Chine », veut conserver un libéralisme total sur le développement des modèles.
L’IA, « un résultat de la rivalité sino-états-unienne »
Le 19 septembre, il a annoncé la nomination d’un « tsar de l’IA » à la tête d’une « force de l’IA », de manière unilatérale comme à son habitude. Trois jours plus tard, à la tribune de l’ONU, il a rejeté « toute tentative d’ériger une machinerie mondialiste pour contrôler l’intelligence artificielle ».
Alors, le dragon fera-t-il entendre raison au pygargue ce 24 septembre, pour mettre en branle « un environnement ouvert, égal, juste et non discriminatoire pour le développement de l’intelligence artificielle », comme le défend un éditorial du Quotidien du peuple daté du 16 septembre ?
« Le problème est que cette IA débridée est elle-même un résultat de la rivalité sino-états-unienne, pondère Benjamin Bürbaumer, économiste spécialiste des deux pays. Ce qui incite les firmes à réduire leurs paramètres de précaution, c’est la course à la suprématie mondiale de l’IA. »
Si le chercheur affirme que « les États-Unis continuent leur politique de sanctions technologiques, esquissée par l’administration Obama en 2016 et de plus en plus ample », il n’oublie pas de mentionner la priorité qu’est l’IA dans le XVe plan quinquennal chinois. « Il est cependant vrai, affirme-t-il, que la démarche chinoise paraît moins coercitive, basée sur des modèles open source qui sont plus largement adoptés », par exemple DeepSeek.
Voilà pourtant plus de deux ans que la Maison-Blanche et le Zhongnanhai dialoguent pour un contrôle de l’IA dans le domaine de la défense. Les membres des deux gouvernements s’étaient rencontrés à Genève en mai 2024, avant de s’accorder en novembre de la même année sur « la nécessité de maintenir un contrôle humain sur la décision d’utiliser l’arme nucléaire et d’aborder les risques de l’IA militaire de manière prudente et responsable ».
Reste à étendre cet accord à l’ensemble des applications de l’IA. Car, de l’autre côté du Pacifique, le Parti communiste chinois (PCC) est tout aussi conscient de ces risques et propose une approche différente du libéralisme états-unien.
Une guerre froide de l’IA ?
Lors du sommet des Brics de New Delhi, les 12 et 13 septembre derniers, la Chine a proposé de « créer une zone d’IA ouverte et inclusive au sein des Brics », selon Wang Yi, ainsi qu’une « plateforme cloud pour l’industrie numérique des Brics » et un « programme d’échanges scientifiques et technologiques pour les jeunes » des pays membres.
Si le but affiché de Pékin est de « construire un système de gouvernance mondiale de l’IA juste et raisonnable », selon le porte-parole de la diplomatie, Guo Jiakun, qui loue « le rôle primordial des Nations unies » dans le processus, cela commence par fédérer les pays du Sud global contre l’hégémonie de Washington. « Diffuser des discours alarmistes et s’engager dans des confrontations et une concurrence acharnée ne fera qu’entraver la gouvernance mondiale de l’IA et ne sert les intérêts de personne », ajoute le gouvernement chinois.
Une vision partagée par les entreprises du secteur, qui interprètent la volonté de contrôle de leurs concurrentes états-uniennes comme un moyen de conserver leurs parts de marché. Le Global Times évoque même une « guerre froide silencieuse de l’IA ».
« L’enjeu de l’IA est gigantesque pour qui gagnera la course, ajoute Benjamin Bürbaumer. C’est pourquoi ni la Chine ni les États-Unis ne peuvent se permettre de prendre de retard. » L’économiste décrit « une détente de façade, où Washington obtient un allégement des conditions de Pékin sur l’exportation des terres rares contre une baisse des droits de douane ».
La mainmise de Pékin sur ces minerais stratégiques explique la temporisation de Washington, qui s’échine à nouer des partenariats énergétiques avec des pays tiers, et retarde depuis des mois la livraison d’armes à Taïwan. « La Chine s’accommode de ce gain de temps, puisque son régime d’accumulation dépend fortement des exportations », conclut Benjamin Bürbaumer.
Parmi la trombe de prédictions sur l’IA dérégulée, la plus probable reste donc celle de Cédric Villani, qui alerte sur « le risque de prédation capitaliste de toute une discipline », les mathématiques en l’occurrence, mais que l’on peut étendre à toutes les autres.
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