
Au lendemain d’un scrutin législatif à l’issue duquel la gauche incluant des partis arabes a réalisé une percée historique, la 26e Knesset de l’histoire du pays ne voit cependant se dégager aucune majorité, ce qui promet de longues tractations interpartisanes.
Par Sylvain MERCADIER
Ceux qui se sont couchés le soir des élections rassurés de voir le Likoud de Benyamin Netanyahou devancé par le parti Yashar de son rival Gadi Eizenkot ont eu la mauvaise surprise de se réveiller en découvrant que la tendance s’était inversée. Le bloc formé par le premier ministre et ses alliés religieux et suprémacistes (53 sièges) arrive en tête, mais il perd 15 sièges. Il n’obtient pas la majorité de 61 sièges. Pas plus que la liste rivale (48 sièges), qui a fait campagne avec l’objectif de renverser le gouvernement sortant.
La surprise vient des scores des listes dites « arabes » rassemblant des Palestiniens et des juifs d’Israël, qui réalisent une percée historique. Les islamistes de Ra’am, emmenés par Mansour Abbas, gagnent 7 sièges, tandis que la gauche incarnée par la Liste unifiée, avec le Balad de Sami Abou Shahadeh, Taal d’Ahmed Tibi et le Hadash de Youssef Jabareen, incluant les communistes, fait mieux que doubler sa représentation, avec 12 sièges.
Plusieurs scénarios s’offrent dès lors aux partis représentés dans la nouvelle Knesset pour construire une majorité politique capable de gouverner le pays. Et, au-delà des intrigues internes à la politique israélienne, la couleur de l’exécutif aura d’importantes répercussions sur les relations internationales dans la région et même à l’échelle mondiale.
L’idéal mais improbable partenariat judéo-arabe
Dans le meilleur des scénarios, l’opposition au premier ministre sortant menée par Gadi Eizenkot pourrait clore l’ère Netanyahou en se rangeant à un accord avec la gauche et les formations arabes de la Liste unifiée. Elle aurait aussi besoin pour cela du renfort des élus de Ra’am.
Dans la journée du 28 octobre, Youssef Jabareen a tendu la main au bloc Eizenkot : « Nous sommes prêts et déterminés à ouvrir la voie au renversement du gouvernement Netanyahou. Face à un gouvernement synonyme de bain de sang, face à une politique de suprématie, de racisme et d’exclusion, nous proposons une alternative radicalement différente. Ce changement passe par un partenariat judéo-arabe, un partenariat véritable et fondé sur l’égalité. Rien de moins, rien de plus. »
Diabolisée au cours de la campagne par la quasi-totalité du spectre politique, la Liste unifiée accepterait une alliance avec l’opposition de Gadi Eizenkot en échange de garanties sur le gel de la colonisation et des mesures fermes pour lutter contre les discriminations auxquelles fait face la minorité palestinienne en Israël. Mais la quasi-totalité des partis sous la bannière de Gadi Eizenkot ont juré qu’ils ne concluraient aucun accord avec les partis arabes. C’est à cette condition que l’opposition a pu rallier une partie du vote conservateur hostile à Benyamin Netanyahou.
L’ultranationaliste Avigdor Liberman (Israël Beitenou, 7 sièges) en a fait une ligne rouge infranchissable. La seule voix de conciliation dans les rangs de l’opposition est celle de Yaïr Golan (Démocrates, 8 sièges), qui a rapidement appelé à une alliance avec les listes à dominante arabe : « Nous n’avons aucun avenir ici si nous ne cessons pas d’avoir peur et si nous ne mettons pas fin au racisme. Nous ne pouvons plus accepter la distinction raciste de Netanyahou entre les votes juifs et arabes. » Aussi louable soit cette prise de position, il est peu probable qu’elle soit suivie d’effets dans son camp.
Le scénario d’un gouvernement d’union nationale et sioniste
Une autre option se dessine mais elle signalerait un revirement majeur pour l’opposition comme pour Netanyahou. Une partie de chacun des deux blocs pourrait accepter un gouvernement d’union nationale excluant à la fois les partis arabes et de gauche (19 sièges) et les courants religieux ultra-orthodoxes et messianiques (27 sièges pour quatre partis). La majorité couvrirait alors un spectre allant de Liberman à Golan et de Netanyahou à Eizenkot, avec une solide majorité de 74 sièges.
Ce scénario a les faveurs de Donald Trump, qui ne s’est interdit aucune ingérence dans ces élections. Après avoir officiellement soutenu le premier ministre sortant puis s’être attribué le mérite de son succès électoral, il a ensuite appelé à la formation d’un gouvernement d’unité nationale juif excluant les partis fondamentalistes religieux car ceux-ci saperaient les objectifs de politique internationale de Washington.
Cette option, qui contredirait le verdict des urnes, est toutefois difficilement matérialisable. L’opposition a fait campagne sur l’urgence de tourner la page Netanyahou et de demander des comptes au premier ministre sortant sur les accusations de corruption qui pèsent sur lui et sur les failles sécuritaires qui ont rendu possible l’attaque du 7-Octobre. Netanyahou, de son côté, a consolidé son hégémonie politique en s’appuyant sur les courants messianiques et suprémacistes. Trahir cette alliance le fragiliserait à coup sûr.
L’option du gouvernement minoritaire
Le troisième scénario serait celui d’un gouvernement sans majorité à la Knesset. Politiquement risquée, cette option verrait la désignation parmi les députés d’une personnalité chargée par le président israélien de former un gouvernement, après consultation des partis élus. Le désigné passerait ensuite par un vote de confiance à la Knesset à la majorité simple (50 % des votants hors abstentions).
Le gouvernement ainsi constitué s’appuierait sur le soutien ponctuel de partis extérieurs. Cette option permettrait à l’opposition de gouverner avec le soutien sans participation de la gauche et des partis arabes en se passant des formations du bloc de Benyamin Netanyahou. Une telle coalition serait toutefois fragile et exposée au blocage régulier de ses propositions.
D’interminables tractations et marchandages s’annoncent. Benyamin Netanyahou aura tout loisir de mettre à profit cette phase d’incertitude politique pour déployer toutes les manœuvres dont il a le secret. Avec un seul objectif : se maintenir coûte que coûte au pouvoir, échapper à son destin judiciaire, poursuivre sa politique de guerre perpétuelle, d’occupation, de colonisation et d’annexion.
URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=111725&action=edit
Article suivant :
Article précédant :
