
Spécialiste des relations entre la police et la population, le politologue Sebastian Roché se penche sur la gestion du maintien de l’ordre face aux mobilisations de jeunes. Recours aux armes intermédiaires et interpellations massives en sont les deux caractéristiques. « Nous atteignons, avec ces manifestations, un niveau de violences sur des adolescents que l’on n’a jamais connu », s’inquiète-t-il.
Entretien réalisé par Carine JANIN
Les interventions policières se font « dans la plus grande proportionnalité » a redit, ce mardi 6 octobre, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Mais des voix s’élèvent pour critiquer la manière dont les forces de l’ordre gèrent les manifestations lycéennes.
Politologue, directeur de recherche au CNRS, Sebastian Roché estime inédit le niveau de recours aux armes dites « intermédiaires »dans le cadre de manifestations de jeunes. Et explique que la technique de la « désescalade » pourrait être une autre réponse aux mobilisations. Il est spécialiste des relations entre la police et la population et auteur de « La police contre la rue », paru chez Grasset en 2023.
Comment se caractérise l’action des forces de l’ordre face au mouvement lycéen ?
Le premier élément, c’est l’usage d’armes « intermédiaires », c’est-à-dire des armes à feu dites à « létalité réduite » : les LBD (lanceur de balle de défense) et les grenades explosives. Le ministre de l’Intérieur, qui donne les instructions, l’a dit : « Aucune instruction de retenue » n’a été donnée dans l’usage de ces armes.
Le second élément, ce sont les interpellations massives. Une bonne police, pour Laurent Nuñez, est une police qui fait beaucoup de charges de dispersion et d’interpellations. C’est une réalité : plus de 6 000 jeunes, essentiellement des mineurs, ont été interpellés depuis le début des manifestations.
C’est plus que lors des dix jours d’émeutes urbaines qui ont suivi la mort de Nahel, tué par un tir de policiers à Nanterre, en juin 2023 : 3 800 personnes avaient été interpellées. Une interpellation, c’est physiquement très brutal. On fait donc le choix de la brutalité physique comme manière de répondre à la colère des lycéens.
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Le ministre assure que les interventions se font « dans la plus grande proportionnalité » ?
Une personne a la mâchoire défoncée, une autre a perdu un œil et une autre a eu la main arrachée. Trois mutilations en dix jours. Il n’y a, à ma connaissance, pas d’équivalent sur une période aussi courte dans l’histoire contemporaine de la France.
Ce niveau de recours aux armes intermédiaires est du jamais vu. Nous atteignons, avec ces manifestations, un niveau de violences sur des adolescents que l’on n’a jamais connu. Nous ne sommes pourtant ni dans une situation de guerre, ni dans une situation d’émeute.
Quel est le but de cette gestion du maintien de l’ordre ?
D’un point de vue politique, il s’agit de répondre à l’extrême droite, de lui donner des gages.
D’un point de vue opérationnel, le but est d’étouffer le mouvement de protestation sous la masse des interpellations. On espère dissuader la participation aux blocages des établissements ou à d’éventuels cortèges. C’est une forme de dissuasion par la menace et/ou l’usage de la brutalité.
Est-ce nouveau ?
Pas depuis 2018 et la gestion des mobilisations des Gilets jaunes. Le gouvernement, et le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, ont alors le sentiment d’être débordés. Les policiers sont encouragés à « aller au contact », c’est-à-dire à l’affrontement physique. C’est exactement ce qui se fait aujourd’hui. Ce qui diffère, c’est que les manifestants sont des adolescents, dont c’est, pour beaucoup, la première expérience de protestation. Ils ont des comportements totalement désordonnés, dont un symbole est l’incendie de poubelle.
Il y a aussi des casseurs. Les manifestants sont-ils inhabituellement violents ?
Les manifestations lycéennes sont émaillées d’un certain nombre de destructions et dégradations, parfois de violences, qui sont réelles et qu’il n’y a pas lieu de dissimuler.
Mais, prenons les chiffres.
Après la mort de Nahel en 2023, entre 240 et 250 établissements ont été endommagés pendant les émeutes. À ce jour, depuis le début des mobilisations lycéennes, 24 établissements ont été endommagés selon le ministère de l’Intérieur. Il n’y a eu aucun pillage de commerce, aucun commissariat attaqué.
Nous ne sommes donc pas face à une explosion de violences similaire. Aucun policier n’a été mutilé. La masse des blessures graves, ce sont les adolescents qui en sont victimes.
Comment faire autrement ?
Notre histoire récente nous en donne des exemples. En 2010, une mutilation est provoquée par l’usage de LBD dans les manifestations contre la réforme des retraites, que des lycéens ont rejoint. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Brice Hortefeux, demande la suspension immédiate de ces armes. Aujourd’hui aussi, un moratoire pourrait aussi être imposé contre l’usage des armes à létalité réduite, LBD et grenades. On reviendrait à une gestion des foules forcément plus apaisée. C’est très simple.
Autre exemple ?
En 2024, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, utilise la méthode de la désescalade contre les paysans qui dégradent des préfectures, des hypermarchés, franchissent les barrages de police en tracteur… Le ministre dit alors qu’on ne répond pas à la détresse des paysans avec les CRS. Policiers et gendarmes accompagnent les cortèges d’agriculteurs en colère vers leurs cibles.
C’est une technique : vous accompagnez les manifestants dans leurs blocages et vous établissez localement une communication directe. C’est difficile, il faut savoir à qui s’adresser et comment. Mais c’est le métier des préfets et des responsables du renseignement local. Et vous entamez, au cas par cas, des discussions pour essayer de rendre la situation sinon complètement pacifique, du moins beaucoup moins tendue.
Concrètement, sur quoi repose cette technique de désescalade ?
D’abord, les forces de l’ordre différencient les groupes (dans le cas actuel, les casseurs des lycéens). Sont ciblées uniquement les personnes violentes, qui présentent un vrai danger. Surtout, les forces de l’ordre ne réagissent pas au moindre désordre, comme c’est le cas aujourd’hui.
On laisse les poubelles brûler ?
Il faut chercher le bon seuil. On a laissé des agriculteurs jeter du purin sur une façade de supermarché ou bloquer une autoroute. Le but de la protestation, c’est précisément le désordre. Il faut rester vigilant en matière de sécurité des établissements scolaires, de destruction, de sécurité des personnes mais il faut baisser le seuil d’intervention.
On parle de « facilitation de l’expression des griefs ».
Différenciation et facilitation : ce sont des choix qui sont à la portée de l’autorité politique. Il suffit de le décider maintenant et d’envoyer une instruction aux préfets en ce sens.
Comment font nos voisins ?
La France s’est engagée dans une logique d’escalade de l’usage d’armes à feu sublétales. L’Allemagne, à l’inverse, est le pays de la désescalade. Arrestations préventives avant les mobilisations, puis encadrement des manifestations, avec l’utilisation du canon à eau comme moyen de dispersion.
En France, société civile, médecins et organisations professionnelles policières pourraient réfléchir, ensemble, à une police qui contribuerait à la paix sociale.
Il y a eu des situations particulièrement heurtantes ?
Deux faits ont été particulièrement relayés : l’une concerne un professeur aspergé d’essence par un élève. L’autre un policier accusé d’avoir tenté de noyer un adolescent. Des expertises vont être menées mais je ne pense pas que ces deux cas soient représentatifs de quoi que ce soit.
Beaucoup de médias s’en sont emparés parce que les vidéos sont spectaculaires. Mais ces faits dramatiques ne sont, selon moi, ni emblématiques de la manière de faire des lycéens, ni emblématiques de la manière de faire de la police.
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