
À deux jours d’une mobilisation nationale dans la Fonction publique, Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, dénonce le gel du point d’indice. Elle épingle aussi le projet de budget 2027 et la proposition d’Emmanuel Macron d’activer le levier diplomatique pour faire baisser les prix des carburants.
Entretien réalisé par Jacques SAYAGH
La mobilisation s’annonce importante mardi 29 septembre, pour la journée nationale de mobilisation des agents publics. Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, détaille pourquoi elle appelle à « une journée noire ». Et aborde aussi les autres sujets d’actualité.
Pourquoi appelez-vous à « une journée noire » dans la Fonction publique ce mardi ?
Le gouvernement vient d’annoncer un nouveau gel du point d’indice. Cela porterait la perte de pouvoir d’achat à 20 % en dix ans. On ne va pas se laisser faire. Cet été, alors qu’Emmanuel Macron était sur son jet ski, les fonctionnaires luttaient contre les incendies, sauvaient des vies, soignaient… Et voilà comment ils sont remerciés à la rentrée. Ce gouvernement est faible et fébrile. Avec cette mobilisation, on reprend la main !
Qu’attendez-vous de la réunion du 1er octobre ?
Une hausse du point d’indice.
Le gouvernement évoque, lui, un geste sur les bas salaires.
On ne demande pas l’aumône. Les fonctionnaires sont moins bien rémunérés que dans les autres pays industrialisés, notamment les enseignants et les infirmières. Il faut aussi revoir les grilles salariales. Près de 900 000 agents ont une rémunération en dessous du Smic (elle est compensée par une « indemnité différentielle » NDLR). Ils peuvent être coincés au Smic, pendant plus de dix ans ! C’est aussi un problème d’attractivité de la Fonction publique.
La CGT soutient-elle les appels à manifester le 17 octobre, qui font écho à ceux des Gilets jaunes en 2018 ?
Nous partageons totalement les revendications à propos des salaires et de l’inflation. Ces initiatives montrent à quel point la colère est forte.
Le gouvernement envisage aussi de désindexer les retraites de base. Qu’en pensez-vous ?
Il faut arrêter de présenter les retraités comme des privilégiés. Si on écoute le gouvernement, ils seraient riches à partir de 1 200 € (le budget prévoit une revalorisation des retraites inférieure à l’inflation pour les pensions entre 1 260 € et 2 034 €, et un gel au-delà, NDLR). Mais il y a une conception de la richesse à géométrie variable. Les grandes entreprises ont distribué 61 milliards de dividendes (au deuxième trimestre 2026, selon le gestionnaire d’actifs Janus Henderson NDLR). Pourtant le gouvernement baisse la surtaxe qui leur était appliquée.
Répondrez-vous à l’invitation du ministre du Travail de négocier deux milliards d’économies sur les arrêts-maladie ?
C’est un scandale de taxer les malades. Pour diminuer les arrêts-maladie, rétablissons plutôt les CHSCT (comités d’hygiène, sécurité, conditions de travail), supprimés en 2020. Cela ne coûterait rien à l’État. Et renforcerait la prévention. Le nombre de maladies professionnelles et de décès au travail n’a jamais été aussi élevé.
Que vous inspire la proposition du Premier ministre d’instaurer un délai de carence pour les étrangers, en matière d’accès à certains droits ?
C’est la proposition de la honte. Elle stigmatise les étrangers, alors que des secteurs entiers ne tournent que grâce à eux. Ils veulent juste pouvoir cotiser et payer des impôts. Et ils demandent à être régularisés pour cela. Le pire, c’est que cette proposition ne va rien rapporter financièrement. À part peut-être le vote du RN sur le budget.
Et le tour de vis sur le compte personnel de formation ?
C’est un contresens total. On a, au contraire, besoin de davantage de formation, avec la transition écologique et la révolution de l’IA. Au total, le projet de budget 2027 nous conduit à la récession. L’inflation s’envole. Les salaires stagnent. Et le gouvernement nous appuie sur la tête, en s’attaquant aux fonctionnaires, aux retraités, aux malades…
Mais comment réduire le déficit public ?
Le déficit a explosé en raison de « la politique de l’offre » (soutien aux entreprises NDLR), menée par Emmanuel Macron depuis dix ans. Il a multiplié les baisses d’impôts pour les plus riches et les grandes entreprises. Chaque année, la France dépense 211 milliards d’aides aux entreprises, sans contrepartie. Nous proposons de supprimer celles qui relèvent de l’effet d’aubaine. Et de remettre en cause certaines niches fiscales, comme le pacte Dutreil (exonération fiscale lors d’une transmission d’entreprise NDLR). Il coûte 5,5 milliards par an, dont 3,5 milliards bénéficient à 110 personnes. Avec ces 3,5 milliards, on pourrait recruter des milliers de pompiers, acheter des Canadair, rouvrir des lits d’hôpitaux. Au lieu d’une politique de l’offre, il faut une « politique de la demande », en augmentant les salaires. L’Espagne l’a fait. Sa croissance est très forte et son déficit baisse.
Votre avis sur l’élargissement de l’accès à l’aide de 100 € pour les grands rouleurs ?
C’est une telle usine à gaz que la moitié des personnes éligibles n’en ont pas fait la demande. Et 100 €, c’est une goutte d’eau. C’est le prix d’à peine un plein.
Que pensez-vous de la carte diplomatique et militaire, avancée par Emmanuel Macron, pour faire baisser les prix des carburants ?
Tous les six mois, il refait le même coup, en annonçant de grandes initiatives diplomatiques, qui font pschitt. L’éléphant dans la pièce, ce sont les majors pétrolières, qui profitent des guerres de Poutine et Trump pour engranger des bénéfices records: 500 milliards depuis cinq ans. C’est parce qu’Emmanuel Macron refuse de bloquer leurs marges que l’explosion des prix asphyxie les travailleurs et les travailleuses, comme les petites entreprises. J’ai entendu le ministre Serge Papin dire cette semaine : « Je n’ai pas envie d’embêter Total ». Je pose la question : pour qui roule le gouvernement ? Pour Total ou pour la France ?
Où en est-on des plans sociaux ? La carte interactive de la CGT fait état de 133 000 emplois supprimés ou menacés depuis 2024 dans 508 entreprises.
Ces chiffres datent de quatre mois. Malheureusement, cela a beaucoup augmenté depuis. Nous allons les remettre à jour. Les plans de licenciement se multiplient. J’ai, par exemple, participé récemment à une manifestation contre un plan de suppression de plus de 1 000 postes chez Sodexo. C’est d’autant plus révoltant que le groupe réalise des bénéfices.
La présidentielle vous inquiète-t-elle ?
Pour les travailleurs et les travailleuses, il n’y a pas pire ennemi que l’extrême-droite. Elle est au service des milliardaires et des plus grandes entreprises. Et c’est un danger mortel pour la démocratie. Une fois élue, l’extrême-droite veut faire un coup d’État constitutionnel pour instaurer la préférence nationale, une xénophobie d’État, ce qui est contraire à nos valeurs depuis 1789.
Comment votre prise de position est-elle vécue en interne, sachant qu’il y a des électeurs RN parmi les sympathisants de la CGT, comme dans d’autres syndicats* ?
L’extrême-droite monte partout, donc logiquement aussi chez nos sympathisants. Mais cela reste très inférieur à la moyenne. Et ils connaissent l’histoire de la CGT. Elle vient d’avoir 131 ans. Et elle a toujours combattu l’extrême-droite. J’ajoute que ce qu’on observe surtout sur le terrain, c’est l’abstention. Les travailleurs et les travailleuses ont l’impression qu’ils ne sont plus représentés. Il faut des candidats et des candidates qui s’engagent à affronter le patronat et le capital.
Ce week-end, Paris accueille deux personnalités : Céline Dion et le Pape. Iriez-vous plutôt au concert de Céline Dion ou à la messe du Pape ?
(Sourire) Joker… Je ne vais faire ni l’un, ni l’autre. J’ai milité à la Joc (Jeunesse ouvrière chrétienne). Mais je ne suis pas croyante, ni pratiquante, ni baptisée. Cela ne m’empêche pas de partager les positions du Pape sur la paix et la justice sociale. Quant à Céline Dion, c’est une grande chanteuse et une combattante. Elle force le respect dans sa lutte contre la maladie.
Quel est votre programme ce dimanche ?
Je serai dans une ferme, au milieu de 100 vaches. Je vais rendre visite à une membre de ma famille, éleveuse dans l’Ouest de la France. Je suis très sensible à la situation des paysans, en première ligne face à la catastrophe environnementale qui se produit aujourd’hui. Pour beaucoup, la situation est dramatique. J’y vais aussi en signe de soutien.
*17 % des sympathisants de la CGT ont voté RN au premier tour des législatives de 2024, selon un sondage Toluna Harris Interactive, pour AEF Info, auprès de 6 081 personnes. Même pourcentage à la CFDT.
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