ENTRETIEN. Colère lycéenne : « Ce qu’ils demandent, c’est une école normale », selon le sociologue Fabien Truong (OF.fr-1/11/26)

Un cortège de près de 5 000 personnes défile dans les rues de Brest le 6 octobre 2026 dans le cadre du mouvement lycéen. | JUSTIN PICAUD, OUEST-FRANCE

Alors que la mobilisation lycéenne se poursuit malgré les annonces du gouvernement destinées à répondre aux revendications des élèves, la question demeure : que faudra-t-il pour apaiser leur colère ? Derrière ce mouvement, se dessinent des fractures sociales et scolaires profondes, mais aussi des attentes très concrètes pour l’avenir. Fabien Truong, sociologue spécialiste des jeunesses, revient sur les ressorts de cette mobilisation.

Entretien recueilli par Muriel MANDINE

Ancien professeur de lycée en sciences économiques en Seine-Saint-Denis et enseignant à l’université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, le sociologue Fabien Truong est l’auteur de plusieurs enquêtes sur la jeunesse des banlieues, parmi lesquelles « Grands ensemble » (La Découverte, 2025), avec Gérôme Truc, et « Terrain vague » (Ed. de l’EHESS, 2026). Inégalités scolaires, ségrégation sociale, colère et violences : le chercheur décrypte les ressorts de la mobilisation lycéenne.

La dernière grande mobilisation lycéenne remonte à 2006, avec la contestation du CPE (Contrat première embauche) ? Quelle différence voyez-vous avec la jeunesse qui s’exprime aujourd’hui ?

En 2006, les jeunes manifestaient pour leur avenir et leur entrée dans le monde du travail, avec la conviction que l’école permettait de construire leur trajectoire. Aujourd’hui, c’est une jeunesse à deux vitesses qui apparaît nettement. Des lycéens issus de quartiers pauvres étudient dans des conditions défavorables, tandis que des jeunes plus favorisés prennent conscience de ces inégalités et se mobilisent en solidarité. La contestation porte donc moins sur une condition commune de jeunesse que sur une inégalité de traitement entre des jeunes que l’État ne sert pas de la même manière.

Inégalités scolaires, ségrégation sociale, colère et violences : le chercheur Fabien Truong décrypte les ressorts de la mobilisation lycéenne. | DR

Faut-il alors parler de « jeunesses » au pluriel, aux expériences et aux aspirations différentes ?

Oui. La mobilisation rend visible des inégalités qui se sont fortement creusées en France depuis une vingtaine d’années. Les jeunes grandissent dans des environnements sociaux très différents, auxquels s’ajoute une ségrégation territoriale croissante.

Dans les années 1990, le lycée était davantage un lieu de mixité sociale : les jeunes des centres-villes côtoyaient ceux des quartiers périphériques. Ce n’est plus autant le cas. Le contournement de la carte scolaire, le développement du privé et les inégalités résidentielles contribuent à concentrer les classes sociales dans certains établissements. Les territoires les plus pauvres sont les moins bien dotés.

Des jeunes qui ne se côtoient pas habituellement se rencontrent, échangent, se mobilisent et dansentensemble.— Fabien Truong

Les manifestations sont-elles aussi des lieux de rencontre et de solidarité ?

C’est un aspect trop peu couvert. Des jeunes qui ne se côtoient pas habituellement se rencontrent, échangent, se mobilisent et dansent ensemble. Ils mettent en pratique ce que les adultes appellent le « vivre-ensemble », mais qu’ils peinent souvent à concrétiser. Celui-ci ne se décrète pas : il se construit en faisant des choses ensemble. Afficher les valeurs de la République ne suffit pas si aucune amélioration tangible ne suit. Les lycéens réclament des conditions d’étude dignes, des enseignants et des moyens.

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Comment comprendre les violences et les pillages observés en marge des manifestations ?

La mobilisation est fondamentalement républicaine : elle réclame une école qui fonctionne, davantage d’égalité et de fraternité. Les violences, qui restent minoritaires, ont plusieurs causes. Il faut notamment interroger le maintien de l’ordre en France, dont les méthodes ont contribué à des tensions lors de grandes manifestations, comme l’a montré le mouvement des Gilets jaunes. La gestion policière, mais aussi les relations entre police et population dans les quartiers populaires, font l’objet de problèmes documentés.

À cela s’ajoute l’exaspération de certains jeunes, après des semaines de mobilisation et d’interventions policières. Une partie de la jeunesse des quartiers populaires a quitté l’école précocement, vit dans la pauvreté et dispose de très peu de perspectives. Beaucoup de jeunes n’ont pas grand-chose à perdre. Dans une société qui valorise la réussite matérielle, certains ont le sentiment de ne pouvoir accéder autrement à ce qui est présenté comme désirable. Les pillages peuvent alors survenir dans des situations d’opportunité, lorsque les conditions de maintien de l’ordre laissent des espaces propices à ces actes.

Cela n’excuse pas les violences, mais permet de comprendre qu’elles ne surgissent pas de nulle part. Ces histoires de pillage ou de colère sont aussi le résultat de ces sous-investissements. Parler de guerre civile est disproportionné : ces actes restent ponctuels et ne représentent pas l’ensemble de la jeunesse populaire.

Présenter la situation comme une récréation qu’il suffirait de terminer peut être vécu comme un manque de respect.— Fabien Truong

Quelle responsabilité les pouvoirs publics portent-ils dans cette situation ?

Depuis quinze à vingt ans, les moyens consacrés à l’action sociale, aux associations, à la culture et à la protection de l’enfance ont fortement diminué. Or, les jeunes ont besoin d’adultes pour les accompagner. Mon enquête menée pendant dix ans auprès de jeunes de quartiers populaires montre que beaucoup ont réussi leurs études et leur insertion professionnelle grâce aux personnes qui les ont soutenus.

Investir dans l’école et l’accompagnement social permet de favoriser l’ascension sociale. La colère actuelle révèle le manque de moyens et de perspectives. Il faut accompagner les jeunes et rendre l’avenir désirable, plutôt que de réduire le débat à la seule question de l’ordre public.

L’appel à reprendre les cours, lancé par le président Emmanuel Macron, suffit-il à apaiser la colère ?

Non. Présenter la situation comme une récréation qu’il suffirait de terminer peut être vécu comme un manque de respect. Ces jeunes veulent aller en cours, préparer leurs examens et construire leur avenir. Mais comment le faire quand des enseignants manquent ou que les bâtiments sont dégradés ?

Comment sortir de cette colère ?

Les solutions sont connues : recruter des professeurs, mieux les rémunérer et donner aux établissements les moyens de fonctionner. Il ne s’agit pas seulement de communication, mais d’améliorer concrètement la vie des élèves. Derrière la colère, il y a de l’inquiétude, de l’anxiété et parfois une grande détresse. La responsabilité des adultes est d’entendre ces revendications et d’y répondre autrement que par des injonctions. Ce que demandent les lycéens, c’est une école simplement normale.

Source : https://www.ouest-france.fr/education/ecole/entretien-colere-lyceenne-ce-quils-demandent-cest-une-ecole-normale-selon-le-sociologue-fabien-truong-7573dbb2-d3a8-11f1-af78-2d36ec019942

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