Entretien-Emmanuel Macron en Syrie : « Beaucoup de puissances étrangères ne veulent pas de cette visite et ont donné un signal à la France : vous n’avez rien à y faire »

Le 7 juillet 2026, deux bombes ont explosé près de l’hôtel où Emmanuel Macron a passé la nuit à Damas, en Syrie. Au moins 18 personnes ont été blessées. © LOUAI BESHARA / AFP

Emmanuel Macron est le premier dirigeant européen à se rendre à Damas. Pour l’économiste Samir Aïta, le président français cherche tout à la fois à occuper le terrain politique et économique. Mais les deux explosions survenues montrent que Paris n’est pas si bienvenue.

Par Pierre BARBANCEY

D’origine syrienne, l’économiste Samir Aïta décrypte la visite d’Emmanuel Macron en Syrie, mardi 7 juillet, pour retrouver un rôle diplomatique central au Proche-Orient. Rédacteur en chef des éditions arabes du Monde diplomatique, il analyse le rôle central d’Ankara sur Damas alors que la Turquie accueille le sommet de l’Otan, jusqu’à mercredi 8 juillet.

Deux explosions se sont produites non loin de l’hôtel où Emmanuel Macron avait passé la nuit. Quel impact cet événement a-t-il sur sa visite ?

Samir Aïta, Président du Cercle des économistes arabes

Ces attaques ont complètement modifié le contexte de la visite du dirigeant français. Elle se voulait comme une normalisation des relations entre Paris et Damas vis-à-vis d’un pouvoir et d’un président transitoire, juste avant une réunion de l’Otan.

Ces explosions qui ont eu lieu malgré des mesures de sécurité énormes remettent en cause l’objectif de cette visite. Une puissance extérieure a voulu montrer que les choses n’étaient pas stables et que la France n’y avait pas sa place.

Quel est l’objectif d’Emmanuel Macron avec ce déplacement ?

Paris est en difficulté au Proche-Orient. Prenez le Liban, si cher à la France. Les autorités israéliennes l’ont complètement sortie du dossier libanais qui est en train de se jouer entre Tel-Aviv, Washington et Téhéran à travers les accords discutés avec les Pakistanais.

Ce voyage à Damas est une manière tardive de réintervenir dans la région alors que les relations d’une part entre la France et la Turquie, d’autre part, entre la France et les États-Unis ne sont pas au beau fixe. La Turquie exerce une influence énorme sur le pouvoir syrien. C’est d’ailleurs le ministre des Affaires étrangères syrien, Assaad El Chaïbani, qui a reçu Emmanuel Macron à l’aéroport, pas le président. Or, tout le monde sait que Chaïbani est l’homme des Turcs.

Israël est l’autre pays qui a une grande influence et qui est menaçant en Syrie. Beaucoup de puissances étrangères ne veulent pas de cette visite et ont donné un signal à la France : vous n’avez rien à y faire.

Cette rapidité à adouber Ahmed Al Charaa, qui quand même était Al Joulani auparavant, celui qui a importé al-Qaida en Syrie, n’est-elle pas étonnante ?

Étonnante, mais elle n’est pas nouvelle. La France a été le premier pays à recevoir officiellement Ahmed Al Charaa à Paris, il y a un peu plus d’un an et elle a abandonné les Forces démocratiques syriennes kurdes (FDS). L’exécutif n’a d’ailleurs pas prononcé un mot pour les défendre, bien que le chef des FDS, le général Mazloum Abdi, se trouvait officiellement dans la capitale française il y a un mois.

Cela donne le sentiment que la France tâtonne pour essayer de trouver une place, alors que, même en Europe, comparativement, l’Allemagne et l’Italie sont beaucoup plus présentes. Aussi bien Berlin que Rome ont rénové leurs ambassades à Damas, préparant une reprise des relations diplomatiques, alors que Paris ne l’a pas fait, et le chargé d’affaires français actuellement en Syrie n’a même pas présenté ses lettres de créance aux autorités syriennes. C’est une situation très bizarre. Il est vrai que l’Allemagne est beaucoup plus proche de la Turquie que la France qui a du mal à coopérer avec les autorités turques sur le dossier syrien.

Emmanuel Macron s’est rendu en Syrie aussi accompagné de nombreux chefs d’entreprise. Pourquoi ?

L’enjeu pour la reconstruction de la Syrie est élevé mais jusqu’à aujourd’hui, rien ne s’est vraiment passé. Il y a un an, la visite des Saoudiens avait permis d’annoncer 27 milliards de dollars d’investissement. Mais les seules choses qui ont été réalisées proviennent des Qataris, notamment les frères Khayyat, proches de la famille régnante et parents d’un ancien ami de Bachar Al Assad. Ils contrôlent la gestion des aéroports, les installations de conduite de gaz et les centrales électriques. Les Américains, eux, ont obtenu un permis d’exploration en Méditerranée.

La France, en revanche, n’a que peu de choses. Seule la compagnie de transport maritime CMA CGM est active sur le port de Lattaquié et pourrait prochainement se rendre sur place pour accroître sa présence. De son côté, TotalEnergies chercherait une concession d’exploration. Le président intérimaire Al Charaa a parlé de l’achat possible de six avions Airbus pour la compagnie syrienne d’aviation.

Mais comment ces achats peuvent être financés ? D’une part parce qu’Al Charaa a déclaré qu’il ne voulait pas faire du développement avec de la dette. La seule dette qui a été conclue concernant la Syrie l’a été avec Morgan Stanley et la banque nationale du Qatar. C’est un financement privé et pas public sur la Syrie. Cette histoire de financement de six avions n’est pas claire. Sauf si les autorités syriennes ont la volonté de privatiser cette compagnie d’aviation.

Al Charaa est invité au sommet de l’Otan qui se tient à Ankara. Comment la Turquie utilise-t-elle l’Alliance atlantique aujourd’hui pour ses visées régionales ?

La marge de manœuvre d’Al Charaa n’est pas énorme surtout vis-à-vis de la Turquie. Celle-ci a interdit toute intervention syrienne au Liban contre le Hezbollah alors que Donald Trump le réclamait. La Turquie joue à la fois sur le fait qu’elle soit membre de l’Otan et que Recep Tayyip Erdogan soit très courtisé par le président des États-Unis. Dans le contexte actuel, elle dispose d’un rôle prometteur dans ce jeu international.

La Turquie vient de signer un accord de partenariat avec le Pakistan, qui a été la puissance nucléaire qui a joué un rôle déterminant dans l’accord-cadre passé avec les États-Unis et l’Iran. Nous assistons aussi à la création d’un front sans précédent qui regroupe la Turquie, le Pakistan, l’Arabie saoudite et l’Égypte. La Turquie profite de cette double présence pour contrer la visée des Israéliens, de leurs alliés émiratis et de l’Inde.

Source: https://www.humanite.fr/monde/samir-aita/emmanuel-macron-en-syrie-beaucoup-de-puissances-etrangeres-ne-veulent-pas-de-cette-visite-et-ont-donne-un-signal-a-la-france-vous-navez-rien-a-y-faire

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