Entretien-En Espagne, après l’échec des décrets : « L’indignation des rues doit remplir les urnes », affirme Enrique Santiago, secrétaire général du parti communiste espagnol (H.fr-4/10/26)

Les manifestations continuent en Espagne pour réclamer une baisse immédiate des loyers, la fin des expulsions à des fins spéculatives et l’accroissement du parc de logements publics, alors que deux décrets présentés par le gouvernement Pedro Sanchez ont été rejetés. © David Canales / NurPhoto via AFP

Secrétaire général du PCE et député de la coalition Sumar, Enrique Santiago estime que la législature est enterrée après l’échec du vote des décrets visant à la réguler la spéculation immobilière. Il plaide pour la poursuite du mouvement social à l’heure de l’annonce imminente de législatives anticipées.

Par Cathy DOS SANTOS

Des milliers de personnes ont de nouveau manifesté samedi 3 octobre, dans plusieurs villes d’Espagne, contre la hausse des prix des loyers et pour le droit au logement. Un mouvement qui se poursuit depuis une dizaine de jours à la suite de l’expulsion, à Madrid, de Maricarmen Abascal, 87 ans.

Samedi, la colère des Espagnols était décuplée par le rejet, la veille au Parlement, de deux décrets présentés par le gouvernement de Pedro Sanchez. Un échec sur lequel revient, pour l’Humanité, Enrique Santiago, secrétaire général du Parti communiste d’Espagne.

Comment expliquez-vous l’échec du vote des deux décrets sur le logement aux Cortès ?

Enrique Santiago

secrétaire général du Parti communiste d’Espagne

Nous avons fait adopter ces deux « décrets Maricarmen » au Conseil des ministres. Le premier reprenait des mesures déjà rejetées par la droite du Parti populaire (PP), notamment la suspension des expulsions locatives. C’est contradictoire, car une réglementation suspendant déjà les expulsions pour non-paiement des hypothèques est en vigueur.

Nous avions aussi intégré le contrôle des locations de chambres et des baux temporaires utilisés à des fins touristiques, ainsi que le renouvellement automatique pour deux ans, avec gel de l’augmentation des loyers, des contrats arrivant à échéance en décembre 2028. Nous avons accepté des exonérations fiscales pour les propriétaires, auxquelles nous étions opposés, car c’était la condition posée par Junts (droite catalaniste).

Le deuxième décret prévoyait un changement radical du système des baux : les contrats sont renouvelés automatiquement si les deux parties respectent leurs obligations. Ni le PP, ni les droites catalane et basque ne le soutenaient. Le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol – NDLR) avait accepté de dissocier les décrets, car il y avait des garanties que le premier soit adopté. La surprise est que Junts a rompu son accord et s’est mis dans le pétrin. Cela va leur coûter cher sur le plan électoral. Avec leur vote, ils ont fait capoter la législature.

Pedro Sanchez va-t-il annoncer des élections anticipées ?

Oui, à tout moment. Dès vendredi, Pedro Sanchez a rencontré tous les ministres, y compris les nôtres. Notre position, celle du Parti communiste d’Espagne, d’Izquierda Unida et de la coalition Sumar, est que la législature est terminée. Jusqu’à présent, Junts respectait les accords. Ce n’est plus le cas. Nous ne pouvons plus dépendre de ce parti pour faire adopter les lois.

La crise du logement peut-elle être favorable à la gauche ?

Nous préférons ce contexte au précédent, à savoir l’affaire de Ceuta et du drame des migrants, qui avaient donné lieu à des discours racistes. Le cadre actuel est celui de la lutte des classes et des conditions de vie de la classe ouvrière. Après le vote de vendredi, les choses sont claires : il y a ceux qui sont favorables à l’amélioration de la vie des travailleurs et ceux qui accordent des privilèges aux fonds vautours.

Une alliance entre les différents partis de gauche, PCE, Sumar, Podemos et ERC (indépendantistes de gauche catalans), est-elle possible ?

Nous travaillons à organiser un « front large », le Frente Amplio, pour que d’autres forces, comme Podemos, puissent y participer. Cela a déjà été le cas lors des élections régionales de mai en Andalousie. Il est important que la mobilisation se poursuive et que le débat porte sur la contradiction entre le droit au logement, garanti par la Constitution, et la spéculation, les rentiers et les fonds vautours, qui ont fait du logement un bien marchand.

Quelle appréciation faites-vous du mouvement contre les expulsions qui campe à la Puerta del Sol ?

Contrairement aux indignés du 15 mai 2011, ce mouvement présente une identité ouvrière très claire. L’un des slogans le plus scandés est : « Vive la lutte de la classe ouvrière ! » La crise du logement a fait prendre conscience à une large part de la classe moyenne qu’elle ne peut même pas rêver d’accéder à la propriété. En fait, il s’agit d’une classe ouvrière très précaire. Ce mouvement est traversé de contradictions, mais il y a eu des avancées importantes. Les deux décrets adoptés par le gouvernement ont été soumis à l’approbation après le feu vert des principales organisations de locataires de Barcelone et de Madrid. Cela témoigne d’une maturité de l’organisation.

Pourquoi le logement et la spéculation immobilière n’ont-ils pas été davantage encadrés ?

C’est le combat que nous avons mené contre le Parti socialiste. La plus grande avancée a été la loi sur le logement de 2023, portée par l’un de nos ministères dans le gouvernement PSOE-Unidas Podemos. Cette loi a été considérablement édulcorée. Le contrôle des loyers, fondé sur la déclaration de « zone de tension immobilière », a été revu lors de négociations. Dans notre proposition, le mécanisme pouvait être déclenché par l’État, les régions ou les mairies. Il a finalement été laissé à la seule appréciation des communautés autonomes, dont la grande majorité est dirigée par la droite. Le PSOE n’a jamais osé agir. C’est une erreur stratégique contre laquelle nous nous sommes vivement opposés.

La droite et l’extrême droite sont en tête dans les sondages. Craignez-vous un basculement de l’Espagne ?

Ce virage, comme partout en Europe, s’est déjà produit en Espagne. En 2023, les sondages donnaient la droite et l’extrême droite gagnantes. Nous avons renversé la tendance. C’est là la grande frustration du Parti populaire. La situation est très difficile, mais il y a encore trois semaines, avant l’expulsion de Maricarmen, on ne parlait que de « grand remplacement », de cette bataille culturelle menée par l’extrême droite. La lutte pour les « décrets Maricarmen » portée dans les rues et dans les institutions ne peut être vaine. Le PP, Vox et Junts doivent payer dans les urnes leur sadisme social qui consiste à maintenir les expulsions. Que l’indignation des rues, comme ce fut le cas samedi, remplisse toutes les urnes.

Source : https://www.humanite.fr/monde/droit-au-logement/en-espagne-apres-lechec-des-decrets-lindignation-des-rues-doit-remplir-les-urnes-affirme-enrique-santiago-secretaire-general-du-parti-communiste-esp

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