Entretien-« La capitalisation des retraites est une ligne rouge », alerte Sophie Binet

La secrétaire générale de la centrale, Sophie Binet, appelle à des mesures fortes, alors que les fonctionnaires se mobilisent le 29 septembre.
© Ayoub Benkarroum pour l’Humanité

À l’approche des conclusions de la conférence « Travail, emploi, retraites », Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, alerte sur les velléités patronales visant à financiariser le système par répartition.

Par Naïm SAKHI

Après l’été caniculaire, le constat de la CGT est sans appel. Selon une enquête de la confédération, 84,4 % des salariés ont souffert au travail des vagues chaleur successives. Pour répondre à l’urgence d’adapter le travail au changement climatique, les organisations syndicales et patronales étaient à Madrid ce mercredi 9 septembre, à l’initiative du ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou. La secrétaire générale de la centrale, Sophie Binet, appelle à des mesures fortes, alors que les fonctionnaires se mobilisent le 29 septembre.

Vous revenez tout juste d’un voyage en Espagne. Qu’en retenez-vous ?

Ce voyage à Madrid confirme que face aux fortes chaleurs et aux intempéries, la France est très en retard. En Espagne, des dispositifs concrets existent déjà. Des températures maximales pour travailler sont inscrites dans le Code du travail (entre 14 et 25 degrés en extérieur et 17 et 27 degrés en intérieur) et les alertes orange et rouge de l’organe de météo des Espagnols déclenchent des mesures obligatoires d’adaptation ou d’arrêt d’activité.

Ils disposent également de CHSCT sur tous les lieux de travail et de l’obligation de négocier des mesures de prévention avec les syndicats. L’inspection du travail peut sanctionner et arrêter le travail en cas de danger. Cet été, 291 entreprises se sont acquittées de 1,5 million d’euros d’amende.

En cas d’arrêt d’activité, la rémunération est maintenue, avec un congé intempérie et un congé incendie. L’Espagne bénéficie d’une « journée continue », qui permet de ne pas travailler l’après-midi, avec une durée de travail raccourcie et plus de pauses pour récupérer de la chaleur. Résultat, malgré des températures et des incendies encore plus violents qu’en France, il y a eu 2 000 morts de moins en Espagne.

La rentrée sociale sera aussi chaude chez les pompiers et les fonctionnaires. L’été caniculaire clôt-il le débat sur l’urgence à revitaliser les services publics ?

Non, au contraire. Le patronat et l’exécutif sont pris d’amnésie. Il n’est plus possible de sabrer dans les dépenses publiques et de verser ensuite des larmes de crocodile pour en regretter les conséquences. Le meurtre de la petite Lyhanna, la canicule, les mégafeux et enfin les piratages de données fiscales de Bercy illustrent le résultat du sacrifice de nos services publics.

C’est aussi le résultat de l’abandon de notre industrie. Comment expliquer que le pays qui a inventé le Minitel, l’avion et la fusée Ariane ne soit pas capable de fabriquer des bombardiers d’eau ?

Quels sont les objectifs de la mobilisation intersyndicale du 29 septembre chez les fonctionnaires ?

Ni les travailleurs ni les services publics ne doivent payer le désastre économique dans lequel Emmanuel Macron a plongé la France. L’intersyndicale de la fonction publique a décidé de faire du 29 septembre une puissante journée de grève et de manifestations pour les salaires et les services publics, à la veille de la présentation du budget 2027. Les fonctionnaires ont perdu 15 % de pouvoir d’achat à cause du gel du point d’indice.

C’est un manque à gagner de 636 euros par mois pour un enseignant et 400 pour un personnel de catégorie C. Au-delà des fonctionnaires, l’ensemble des salariés sont concernés par la stagnation des rémunérations, alors que les prix explosent. Quel que soit notre secteur, soyons au rendez-vous le 29 septembre.

La CGT lance une campagne à destination des contractuels. Pour quelle raison ?

C’est un record, 25 % des agents publics sont contractuels. Et malgré cela, des milliers d’entre eux n’ont pas été réembauchés en septembre. C’est un inacceptable plan de licenciement insidieux et massif. Les contractuels, payés au lance-pierre, ne bénéficient pas de conventions collectives et ne peuvent pas passer les concours, ni obtenir de CDI. Nous réclamons la titularisation de l’ensemble des contractuels.

Le débat budgétaire promet un certain nombre de coups de rabot sur les prestations sociales. Reste-t-il du gras à soustraire dans les droits des travailleurs et privés d’emploi ?

Depuis dix ans que Macron nous fait les poches, elles sont maintenant complètement vides. Les salaires n’ont pas retrouvé les niveaux d’avant-Covid. Cette baisse du pouvoir d’achat est inédite depuis 1945. Le déclassement des travailleurs est massif. Cet été, 40 % des salariés n’ont pu partir en vacances, tout en subissant la canicule.

Résultat, les professionnels du tourisme sont en difficulté et la récession guette parce que le patronat refuse d’augmenter les salaires. L’Espagne, encore une fois, n’a pas opté pour la politique de l’offre, mais celle de la demande. Le Smic a été augmenté de 60 %, les contrats précaires ont été limités, des réductions du temps de travail ont été initiées. Et, miracle, l’Espagne a l’un des meilleurs taux de croissance de la zone euro.

Pour autant, le patronat s’accroche à cette politique de l’offre…

Comme à son habitude, le capital veut accaparer les richesses. Retrouvons un peu de décence. La France n’a jamais baissé autant les impôts pour les plus riches et les grandes entreprises que depuis 2017. Avec à la clé un endettement public et un déficit commercial records, un chômage qui dépasse les 8 % et des taux d’intérêt qui explosent. Et, pour les cinq prochaines années, le Medef veut continuer à braquer la caisse en multipliant par deux le montant de ces cadeaux ?

Est-il juste que les pensions augmentent en fonction de l’inflation et non les salaires ?

La CGT n’oppose pas les actifs et les retraités. Les salaires aussi doivent être indexés sur l’inflation. Ceux qui veulent couper dans le niveau des pensions ne font que répartir la pénurie, préservant ceux qui vivent de leur rente. La justice sociale, c’est taxer le capital, les patrimoines, les gros héritages, et avoir un impôt sur le revenu vraiment progressif. Les retraités n’ont pas volé leur pension. Ce ne sont pas des privilégiés. Au contraire, depuis quelques années leur niveau de vie décroche.

Le Medef a imposé la TVA sociale dans le débat présidentiel. La bataille de la cotisation est-elle perdue ?

La vraie question est plutôt : quel système voulons-nous ? Le chacun pour soi, comme aux États-Unis, où il faut épargner pour espérer se soigner, payer l’école de ses enfants et sa retraite ? Ou notre système solidaire ? La cotisation est révolutionnaire.

Elle permet de se créer des droits en cotisant et de financer en même temps, immédiatement, le revenu de celles et ceux qui ne peuvent pas travailler, en empêchant la spéculation. Rapprocher le brut du net est un enfumage qui revient à baisser les salaires et à rogner nos protections en cas de chômage, de retraite, de maladie ou de parentalité.

Les conclusions de la conférence TER (travail, emploi, retraites) sont attendues pour septembre. Quelles sont vos lignes rouges ?

Nous avons posé des conditions claires à notre participation à cette conférence. Des millions de travailleurs se sont mobilisés et exigent toujours l’abrogation de la réforme des retraites. La conférence TER doit répondre à cet impératif, et non pas à celui du patronat qui veut faire main basse sur nos retraites pour les donner aux fonds de pension.

Ils entendent aller encore plus loin que la réforme de 2023 en ajoutant un étage de capitalisation à notre système par répartition. Cette financiarisation des retraites est une ligne rouge que le gouvernement s’était engagé à respecter. Le Medef a décidé de boycotter cette conférence, pas question que ce soit lui qui tienne le stylo des trois garants, Pierre Ferracci, Jean-Denis Combrexelle et Anne-Marie Couderc.

Pourquoi la capitalisation des retraites est-elle si dangereuse ?

C’est un hold-up sur nos retraites et sur la Sécurité sociale. Le patronat n’a jamais supporté qu’avec la Sécurité sociale, 640 milliards échappent chaque année à la spéculation en finançant immédiatement les prestations sociales. Pour mettre la main sur cet argent, il cherche à développer l’épargne-retraite, en faisant comme si cela répondait au problème de financement.

Mais les exemples sont nombreux, dans les pays ayant opté pour la capitalisation, de salariés et de retraités voyant partir leur épargne en fumée à la première crise financière. La capitalisation est nuisible pour l’économie. Pour que les fonds de pension fonctionnent, ils ont besoin de mettre sous pression les entreprises qu’ils détiennent, au détriment des investissements et des salaires. C’est ce qui s’est passé à Orpea par exemple, dont les actionnaires étaient des fonds de pension canadiens.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/canicule/la-capitalisation-des-retraites-est-une-ligne-rouge-alerte-sophie-binet

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