
Professeure en Seine-Saint-Denis et militante antiraciste, Manel Ben Boubaker soutient les lycéens mobilisés depuis le début. Elle décrit des lycées passoires thermiques, une répression policière « jamais vue » et une jeunesse qui refuse « cet avenir-là ».
Par Alexandre-Reza KOKABI
Professeure d’histoire-géographie depuis quinze ans dans un lycée d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Manel Ben Boubaker est militante antiraciste et membre du comité éditorial de la revue féministe La Déferlante. Elle a coordonné Entrer en pédagogie antiraciste — D’une lutte syndicale à des pratiques émancipatrices (Shed Publishing, 2023). Solidaire avec ses élèves dès le début de la mobilisation, elle a répondu à Reporterre depuis son lycée, avant de rejoindre un rassemblement avec d’autres enseignants.
Reporterre — C’est comment, en 2026, d’enseigner dans un lycée de Seine-Saint-Denis ?
Manel Ben Boubaker — C’est faire face à des défaillances majeures. À commencer par le bâti. Le mien n’est pas le pire, mais presque tous les lycées ont été construits avant les années 1970, rarement rénovés, puis agrandis à coups de préfabriqués. Et le nombre d’élèves augmente chez nous, alors qu’il baisse à l’échelle nationale.
« Leurs revendications sont les nôtres »
Les moyens alloués à l’éducation reculent depuis vingt-cinq ans, avec une accélération néolibérale sous Macron. On a alourdi les missions des profs, imposé un management brutal, sans augmenter les salaires pendant des années : le métier n’attire plus et beaucoup de collègues partent. Il y a aussi Parcoursup, qui renforce la sélection à l’université. Tout cela relève d’un projet de société : faire de l’éducation un marché, en mettant les établissements en concurrence.
Certaines banderoles parlent de classes à 35 °C. Que vit-on dans vos salles ?
Ce sont des passoires thermiques, c’est certain. Dans mon lycée, la plupart des salles n’ont ni rideaux ni volets. Dans l’un de nos bâtiments, 90 % des fenêtres ne s’ouvrent pas. Quand on a demandé des réparations, au moment du Covid-19, la région nous a répondu que c’étaient des fenêtres sur mesure et que ça coûtait trop cher. Dans le préfabriqué, le chauffage ne fonctionne pas au rez-de-chaussée, où il fait 15 °C en hiver. Des collègues apportent leur radiateur électrique, ce qui n’est pas écologique. Mais on ne va quand même pas laisser les enfants crever de froid.
Ce constat ne se limite pas aux lycées et aux lycéens : pendant la canicule, il faisait 32 à 33 °C à 8 heures du matin dans la classe de maternelle de mon fils. Des parents ont acheté eux-mêmes des ventilateurs, des couvertures de survie. Ce qui se joue, c’est une bataille de la maternelle à l’université.
Qu’arrive-t-il aux élèves qui dénoncent ces conditions d’apprentissage ?
Une répression policière qu’on n’a jamais vue. Il y a eu plus de 6 000 interpellations, du jamais-vu depuis le 17 octobre 1961 et le massacre colonial, par la police française, d’une manifestation pacifique d’Algériens organisée à Paris.
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Il y a les cas très médiatisés, parce qu’ils sont d’une extrême gravité : la main arrachée d’un lycéen à Lens, la tentative de noyade dénoncée à Belfort, les soupçons de violences sexuelles sur des mineures. Et il y a la violence quotidienne : des policiers qui mettent en joue des élèves, la police montée qui a chargé mes élèves le 1er octobre. Des gardes à vue préventives pour une poubelle déplacée. Les élèves nous racontent des violences racistes pendant ces gardes à vue.
« On veut traumatiser toute une génération. Mais ça ne marchera pas »
Mon sentiment, c’est qu’on veut traumatiser toute une génération. Mais ça ne marchera pas. Les élèves sont déterminés, et des profs comme moi se sont solidarisés tout de suite, parce que leurs revendications sont les nôtres. La répression les a mis encore plus en colère.
Y a-t-il une dimension raciste à cette répression ?
Oui, car la répression touche d’abord une jeunesse racisée. Cette mobilisation est née dans les quartiers populaires, dans un lycée professionnel de Créteil, avant de s’étendre à Paul-Éluard (Saint-Denis) et ailleurs. Ce sont en grande partie des élèves non blancs : noirs, arabes, sud-asiatiques…
On leur retire la qualité d’enfant pour justifier la répression. Cela me rappelle un des slogans que j’ai vus au blocage de mon lycée : « Des enfants traités comme des criminels. » C’est assez caractéristique de la manière dont est traitée la jeunesse des quartiers populaires : ces jeunes sont arrêtés à 12, 13 ans, voire avant, pour tout et n’importe quoi, et subissent des contrôles au faciès. Il y a ces images, impossibles à oublier, de jeunes de Mantes-la-Jolie agenouillés en 2018 [environ 150 lycéens avaient été arrêtés et maintenus à genoux sous la menace de policiers armés].
Cette violence, même si la police arrive toujours plus vite devant les établissements des banlieues, s’est aujourd’hui étendue à tout le mouvement. La réponse apportée à ces élèves n’est pas celle de l’Éducation nationale : c’est celle du ministère de l’Intérieur.
Que répondez-vous à ceux qui considèrent que les revendications des lycéens sont trop confuses ?
Je ne vois absolument aucune confusion. Les pancartes sont contre Parcoursup et la sélection à l’université, pour la rénovation du bâti, pour le remplacement des profs, une adaptation aux effets du changement climatique sur nos établissements. Viennent ensuite des slogans politiques pour une autre société : contre les violences policières, contre l’extrême droite, de solidarité avec la Palestine et le Congo. J’ai aussi vu des slogans sur les violences éducatives ordinaires et sur les violences sexuelles dans l’Éducation nationale : une élève avait écrit « On veut des profs, pas des prédateurs ». Ils ne veulent pas de cet avenir-là : d’un monde sexiste, de guerres, de génocides, d’extrême droite, d’une éducation bradée.
« Ils ne veulent pas d’un monde sexiste, de guerres, de génocides, d’extrême droite, d’une éducation bradée »
Parcoursup en est le symbole. Cette génération a vu des grands frères, des cousines se faire recaler. L’algorithme est opaque et, chaque année, des dizaines de milliers de bacheliers restent sans formation : 126 000 n’avaient rien en juillet. Les élèves pleurent, ne dorment plus, surveillent leur rang sur liste d’attente.
Il y a enfin une dimension dont on parle peu. On se moque des slogans sur le rythme « 8 heures-18 heures » mais, derrière, il y a une interrogation de fond sur la forme scolaire : arriver à l’heure, s’asseoir, écouter, recracher un cours dans des programmes hypercalibrés. Dans la lutte, par exemple, mes élèves apprennent autrement en ce moment, au moins autant, voire plus, que ce qu’ils apprennent parfois en classe.
Le Premier ministre a ouvert une plateforme de consultation et promis des échanges dans les lycées, un « temps démocratique ». Cela change-t-il concrètement quelque chose pour vous ?
[Elle rit] Rien du tout. Hier, notre réunion s’est transformée en vraie assemblée générale interprofessionnelle avec enseignants, agents et vie scolaire. Certains collègues sont très mobilisés, d’autres dans la peur, mais nous sommes d’accord avec toutes les revendications des élèves.
« Le projet de loi “casseur-payeur” est raciste et classiste »
Cette plateforme du gouvernement, c’est une entourloupe. Une influenceuse disait : « Ce que vous avez dit dans la rue, vous allez le mettre dans un formulaire. » Mais il n’y a plus de dialogue social sur l’éducation depuis quinze ans. Le projet de Macron, quoi qu’on ait pu faire ces dernières années, n’a jamais été de donner des moyens à l’éducation, mais de favoriser le privé.
En 2024, les enseignants du 93 [en Seine-Saint-Denis] ont fait trois mois de grève avec un plan d’urgence chiffré, établissement par établissement. On n’a rien eu. Les élèves le savent, ils ont vu les Gilets jaunes. Au lieu de les recevoir, ou d’un geste symbolique comme un moratoire sur les suppressions de postes d’enseignants, on leur envoie la police. Puis il faudrait remplir un formulaire ? C’est du bullshit.
Il y a aussi le projet de loi « casseur-payeur », examiné au Sénat le 27 octobre, et l’idée du maire de Nice Éric Ciotti (Union des droites pour la République) de supprimer les aides au logement (APL) des parents de « casseurs ». Que répondez-vous ?
C’est raciste et classiste. On s’attaque aux parents des classes populaires, souvent non blancs, parce qu’ils touchent des APL. L’idée derrière, c’est que ces parents sont démissionnaires, incapables d’élever leurs enfants. Mais ces familles sont déjà maltraitées par l’État ! Qu’arrivera-t-il de bon à les enfoncer encore plus ? Et c’est nier que ce mouvement vient des enfants, par eux-mêmes.
À six mois de l’élection présidentielle, le gouvernement accuse La France insoumise (LFI) de « manipuler » les lycéens. Comment réagissez-vous ?
Tout ce qui se passe en France serait la faute de LFI. Cela retire, encore une fois, aux enfants leur capacité d’agir et de penser par eux-mêmes. Cette mobilisation est née d’une lutte locale, propagée par les réseaux sociaux et par la colère. Ce sont des jeunesses différentes, provinciales, urbaines, rurales, des quartiers populaires et des jeunes privilégiés qui se mobilisent ensemble pour une autre école et une autre société.
« Ce sont les riches qui doivent payer »
Ces accusations sont une manière de ne pas parler du fond : l’école publique se dégrade à un point peut-être de non-retour. Que des élus LFI soient présents et solidaires, c’est normal. La députée de ma circonscription, Nadège Abomangoli, porte par exemple une proposition de loi pour créer un statut de catégorie B pour les AESH [les accompagnants d’élèves en situation de handicap]. Ce n’est pas de la récupération, c’est un mouvement qui résonne avec leur programme.
Comment le mouvement des lycéens peut-il peser sur la présidentielle ?
Il va obliger les partis à faire des propositions pour la jeunesse, très peu présente dans les programmes. Cette génération dit, au fond : « Si vous ne nous regardez pas, on va bordéliser votre campagne. » Et c’est aussi un mouvement très joyeux, avec des batailles d’aura, des déguisements, des slogans drôles, de la musique : une génération est en train de se construire. J’avais 20 ans au moment du CPE [contrat première embauche], et ces mouvements-là construisent une génération. Je pense que celui-ci durera plus longtemps qu’une présidentielle.
À quoi ressemblerait l’Éducation nationale, à vos yeux, dans une société qui met l’écologie, le social et l’antiracisme au centre ?
Ce serait une école transformée, dans le bâti comme dans les programmes. À la pointe de la végétalisation, aérée sans climatiseur, rénovée. Beaucoup d’établissements sont des blocs de béton sans un arbre, des « trucs » semi-carcéraux. Une école qui regarde en face les rapports sociaux, de race, et répare les inégalités qui touchent, par exemple, les quartiers populaires et les territoires d’outre-mer. Cela implique des réformes structurelles, un investissement massif de l’État, une redistribution des richesses.
Qui doit payer cette transition ? Et que répondez-vous à ceux qui disent qu’il n’y a pas d’argent ?
On sait qui s’est enrichi ces dernières années : les riches sont devenus plus riches, les pauvres plus pauvres, et on taxe de moins en moins les premiers. Donc oui, ce sont les riches qui doivent payer. L’État décide de la fiscalité, c’est son pouvoir : sans impôt, pas d’État. Les régions, elles, dépendent de ses dotations. François Hollande avait annoncé en 2012 qu’il s’attaquerait à la finance, mais il ne l’a pas fait. Pour cela, il faut du courage politique.
Source: https://reporterre.net/On-veut-traumatiser-toute-une-generation-Mais-ca-ne-marchera-pas
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