
Secrétaire général du Parti communiste irakien, ancien ministre, Raid Fahmi analyse la situation régionale et les conséquences pour son pays alors que les États-Unis viennent de retirer leurs troupes d’Irak pour se repositionner en Jordanie et qu’un processus de négociation est en cours pour le désarmement de milices.
Par Pierre BARBANCEY
Frontalier avec la Turquie au nord, l’Iran à l’est, le Koweït au sud-est, l’Arabie saoudite au sud, la Jordanie à l’ouest et la Syrie à l’ouest, l’Irak occupe une position géographique stratégique d’autant plus que le pays est producteur de pétrole et qu’il est devenu une zone d’influence tout à la fois pour les États-Unis et l’Iran.
Quelles sont les conséquences pour l’Irak de la situation au Moyen-Orient ?
Raid Fahmi
Secrétaire général du Parti communiste irakien
L’Irak a été très affecté par la guerre entre les États-Unis et l’Iran, et notamment par les difficultés créées par le blocage du détroit d’Ormuz. L’économie irakienne dépend essentiellement de l’exportation de pétrole et ce secteur a été fortement perturbé. Cela a entraîné des difficultés économiques importantes. Par ailleurs, les États-Unis et l’Iran ont une influence sur les affaires politiques irakiennes. Et ce depuis 23 ans maintenant, depuis la chute du régime de Saddam Hussein. Ce qui peut paraître paradoxal. Ces deux forces se trouvent dans un conflit perpétuel mais ont trouvé un équilibre d’influence en Irak.
Qu’est-ce que leur retrait militaire d’Irak, effectif depuis le 1er octobre, peut changer pour les États-Unis dans leur offensive régionale alors qu’on parle également du désarmement de milices ?
Le président du Kurdistan, Netchirvan Barzani, a déclaré publiquement qu’il était un peu inquiet de ce retrait américain, arguant que Daech est toujours là et qu’il pourrait en profiter pour progresser. Il pense que les forces militaires irakiennes ont encore besoin de se renforcer. Cette inquiétude n’est pas que militaire, elle est aussi politique. Barzani ne pense pas que le processus de désarmement des milices va aboutir. Ce qui pourrait amener les Américains à exercer des pressions sur l’Irak, notamment économiques et financières, c’est-à-dire imposer des sanctions aux effets désastreux sur le pays.
Cette menace est prise très au sérieux par l’ensemble des forces politiques, et c’est un moyen de pression interne sur ces milices qui seraient accusées d’être responsables de la situation difficile du peuple irakien. La présence militaire américaine en Irak n’est donc pas le facteur le plus déterminant. Les États-Unis peuvent toujours mener des attaques ou des opérations depuis l’extérieur. Tous les spécialistes militaires américains ne sont pas d’accord avec ce retrait. Ils pensent qu’il faut garder des troupes pour empêcher que les alliés de l’Iran ne trouvent là une possibilité de progresser ou d’occuper le terrain qui a été évacué.
De quelle manière se pose maintenant la question du désarmement de certaines milices armées en Irak ?
Le départ des troupes américaines était une des conditions posée par les milices qui ne sont pas intégrées dans l’État irakien pour que puisse être abordée la question de la restitution des armes. Néanmoins, on a vu certains groupes faire monter les enchères en posant de nouvelles conditions. Ils continuent à refuser les propositions de rendre les armes. Ils considèrent que leur combat ne se limite pas à l’Irak. C’est une excuse. Car, dans les faits, il faut lier cette attitude à la position iranienne.
Le gouvernement iranien et le corps des Gardiens de la révolution ont les yeux fixés sur les élections américaines de mi-mandat du 3 novembre. Ils pensent que le parti républicain peut subir une défaite ou perdre des voix ou des positions. Ce qui leur permettrait de prétendre qu’ils ont obtenu un succès politique malgré les attaques militaires américaines. Ils veulent donc, jusqu’à cette date-là au moins pouvoir disposer de toutes les capacités militaires nécessaires.
Ceci inclut le rôle des groupes militaires en Irak, en Jordanie, au Liban ou au Yémen. lls ont une vision globale de cette guerre contre les Américains. Ils pensent que désarmer les groupes qui leur sont proches peut rendre leur combat un peu plus difficile, ou donnera a minima un signal démoralisant voire démobilisateur pour les troupes ou le camp iranien. Ils ne sont donc pas pour que ces groupes rendent les armes à court terme.
Parallèlement, à l’intérieur de ces milices semblent se constituer des groupes avec une certaine autonomie. Ils peuvent entreprendre des opérations militaires ponctuelles, y compris, en lançant, comme ce fut le cas récemment, des attaques contre l’Arabie saoudite. À l’évidence, les responsables iraniens pensent qu’ils doivent préserver certains groupes militaires afin de pouvoir maintenir la pression pendant la guerre si celle-ci reprend.
Quelle est la puissance de ces nouveaux groupes qui émergent ?
Il est peu probable qu’ils puissent avoir une dimension identique aux précédentes milices. L’Iran n’est plus en mesure de soutenir des groupes comme il l’a fait par le passé. Mais il existe des dissensions entre ceux qui sont prêts à aller au bout du processus de désarmement et les autres. Leur dilemme relève de leur positionnement par rapport à l’Iran. Le processus est maintenant supposé se terminer le 30 juin 2027. C’est une date qui doit être respectée.
Selon mes informations, le premier ministre, Ali al-Zaïdi, semble déterminer à aller jusqu’au bout tout en tenant compte du rapport des forces. Le processus va traîner jusqu’aux élections états-uniennes de mi-mandat. La situation issue de ces élections pourrait déboucher sur une position plus flexible des Iraniens (à condition que les affrontements ne reprennent pas d’ici-là) parce qu’ils auront la possibilité de justifier toute forme de concession par ce qu’ils pourront considérer comme un succès politique.
Il y a quelques semaines, une réunion s’est tenue en Allemagne sous l’égide du CENTCOM, dont le commandement militaire américain, avec Israël et plusieurs chefs d’état-major de pays arabes dont celui de l’Arabie saoudite. Quelle est la signification d’une telle rencontre ?
Cela s’inscrit dans le projet total états-unien et israélien. Trump l’a dit. Le processus de normalisation des relations entre Israël et les pays arabes fait partie de ses priorités. Certains l’ont déjà fait comme le Maroc, Bahreïn, les Émirats arabes unis… Avant il y a eu l’Égypte et la Jordanie.
L’idée première est d’intégrer l’Arabie saoudite alors qu’elle est officiellement réticente jusqu’à maintenant. Comment le conflit entre les États-Unis et Israël d’un côté, l’Iran de l’autre évoluera-t-il ? L’Iran adopte visiblement une position intransigeante en frappant les bases américaines en Jordanie, en Arabie saoudite et dans d’autres pays du Golfe. L’ensemble de ces pays arabes commencent à percevoir l’Iran comme une menace pour leur sécurité. Les États-Unis, bien sûr, profitent de cette crainte pour créer une sorte d’alliance anti-iranienne.
Les projets iraniens, israélien et états-unien s’inscrivent dans une modification des rapports de force et de la nature du système régional. C’est un objectif qui dépasse les pays du Moyen-Orient. Sa dimension géostratégique inclut évidemment le rôle de la Chine et de la Russie. Ce sera une zone totalement sous le contrôle et l’influence des États-Unis et qui prévoit un rôle bien défini pour Israël, totalement intégré dans le système régional. C’est un processus qui est en train de se mettre en place, mais dépend aussi de l’issue de la guerre entre les États-Unis et l’Iran.
Comment cette guerre que mènent les États-Unis contre l’Iran peut se terminer et avec quelles conséquences pour l’Irak ?
Les États-Unis emploient différents moyens de pression pour couper tous les liens, particulièrement politiques et économiques, entre l’Irak et l’Iran, en demandant à l’Irak et aux groupes militaires alliés à l’Iran de rendre leurs armes à l’État et au gouvernement irakien et de couper avec toute forme de financement direct ou indirect de l’Iran.
Dans le même temps, les États-Unis ont imposé certaines contraintes, certaines conditions à la participation des représentants politiques et des groupes qui sont considérés comme politiquement liés à l’Iran.
C’est dire si l’avenir immédiat de l’Irak est entaché d’incertitudes car on ne sait pas encore quelles seront les issues finales du conflit qui se déroule aujourd’hui dans la région. Dans un pays où le partage du pouvoir se fait sur des bases confessionnelles, mais où chaque camp est également traversé par des positionnements différents, le changement de rapport de force régional se répercutera sur la situation intérieure irakienne. Pour préserver ses intérêts, le pouvoir irakien essaie de trouver un compromis qui répondrait aux exigences américaines et ne serait pas rejeté par les Iraniens. C’est une équation difficile.
Comment agissez-vous en tant que parti communiste ?
Le système politique irakien est basé sur l’appartenance ethnique et confessionnelle. C’est un échec. Nous essayons d’influer sur le cours des événements, d’unir les forces et aussi de proposer un projet de caractère national et démocratique. Un tel projet ferait de l’Irak une force de paix dans la région et permettrait à notre pays d’utiliser et de mobiliser ses ressources économiques, financières mais aussi humaines, afin de permettre un développement harmonieux.
Cela passe par le combat contre la corruption mais également le rétablissement de l’autorité de l’État. Pour cela, il faut des changements fondamentaux car le système de partage confessionnel affaiblit structurellement l’État.
Pour l’Irak c’est une situation très difficile à gérer pour ne pas entrer en conflit avec les pays arabes, avec l’Iran ou avec les États-Unis. C’est pourquoi, en tant que force démocratique nous nous battons pour qu’existe un projet national basé sur les intérêts communs de l’État irakien, de l’économie irakienne et de l’État irakien.
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