Entretien: « On en a marre de compter nos morts » : le cri d’alarme des pompiers (H.fr-23/07/26)

Huit pompiers sont déjà morts en intervention pour la seule année 2026, contre six l’an dernier… Les syndicats dénoncent l’épuisement des effectifs et un manque persistant de moyens humains malgré les alertes. © IMAGO / Christoph Rutenkolk

Alors que le ministre de l’Intérieur s’est rendu au chevet des familles endeuillées en Gironde après le décès de deux soldats du feu en intervention, la colère monte dans les casernes. Sébastien Delavoux, représentant syndical de la CGT des services départementaux d’incendie et de secours, dresse un état des lieux.

Par Clémence LE MAÏTRE

Le ministère de l’Intérieur, Laurent Nuñez, s’est rendu mercredi en Gironde auprès des familles des deux sapeurs-pompiers morts en service. Quel est votre ressenti face à ce nouveau drame ?

Sébastien Delavoux

Représentant syndical de la CGT des SDIS

Nous sommes extrêmement affectés, tristes et en même temps en colère. On en a marre de compter nos morts. Nous en sommes à cinq sapeurs-pompiers décédés en service depuis le début de l’année, dont trois sur des feux de forêts sur une période rapprochée, après en avoir perdu neuf en 2025.

Perdre deux collègues sur une même intervention est un événement d’une violence inouïe. Pour les agents sur le terrain, c’est le pire cauchemar. Cela marque une carrière à vie. Contrairement aux éléments de langage répétés du ministère de l’Intérieur, il y a un problème majeur de moyens humains et matériels. Dire le contraire, c’est refuser de voir le réel.

Sur le terrain, comment se concrétisent ces manques au quotidien ?

Par une épuisante crise des effectifs. Lors des feux de forêts, nos collègues partent pour des interventions de cinq, six ou sept heures, mais c’est compliqué d’obtenir des relais dans des délais qui soient raisonnables pour que les agents puissent se reposer.

On leur demande des efforts physiques intenses par des chaleurs étouffantes. Quand des colonnes de renfort traversent la France depuis le Finistère ou la Moselle, les agents arrivent déjà rincés par le trajet et sont engagés dans la foulée. Normalement, une relève devrait avoir lieu toutes les quatre heures. Aujourd’hui, on enchaîne des gardes de quarante-huit, soixante-douze, voire quatre-vingt-seize heures. On s’affranchit des règles de sécurité au mépris de la santé des pompiers.

Qu’en est-il des moyens matériels et de l’annonce du déploiement d’un avion militaire Airbus A400M pour renforcer la lutte contre les incendies ?

Les spécialistes de l’aviation sont très sceptiques. Un A400M ne remplace pas le travail chirurgical d’un Canadair, qui descend à 30 mètres au-dessus des flammes. Je ne sais pas si c’est du placement de produit ou si c’est un contre-feu. Pour les Canadair, la chaîne de production s’est arrêtée en 2015, rien n’a été fait, et maintenant c’est trop tard, car il faut des années pour les fabriquer.

Pour les moyens terrestres, malgré le « pacte capacitaire » (mis en place en 2022 après les feux en Gironde), les 1 000 camions-citernes feux de forêts ne combleront pas l’effet attendu. Ils remplacent ceux, vieux de trente ans, qui n’étaient plus sécurisés, mais ne constituent pas une augmentation nette de notre capacité de réponse.

Vous parliez de l’épuisement des sapeurs-pompiers. Le modèle repose-t-il trop sur l’engagement des agents ?

Notre système est menacé depuis des années, au-delà de la spécificité des feux de forêts. Il repose quasi exclusivement sur le surengagement des agents, professionnels, volontaires comme militaires. La charge opérationnelle a explosé pour frôler les 5 millions d’interventions par an, alors que nous avons perdu 100 pompiers volontaires pour 100 000 habitants depuis 1973 et fermé 30 % des centres de secours depuis 2000.

Pour stabiliser la réponse et garantir l’égalité territoriale face aux secours, nous estimons qu’il faudrait créer 16 000 postes de sapeurs-pompiers professionnels. On ne peut plus demander à des volontaires de faire mille heures de garde en plus de leur travail, ni à des professionnels de poser des congés pour aller renforcer d’autres départements.

La sécurité civile a besoin d’une véritable stratégie de long terme, pas seulement de discours compatissants quand la forêt brûle et que les caméras sont là.

Comment abordez-vous la suite de la saison estivale ?

Nous espérons que les choses vont se calmer, pour que tout le monde ne finisse pas sur les rotules. Il y a de l’énervement dans les centres de secours, parce que ce manque de moyens, nous le vivons toute l’année et on le répète au gouvernement.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/incendies/on-en-a-marre-de-compter-nos-morts-le-cri-dalarme-des-pompiers

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