
L’historien Nicolas Offenstadt analyse les dynamiques qui ont mené à la victoire de l’extrême droite en Saxe-Anhalt. Une réflexion qui s’inscrit dans le temps long de la réunification de l’Allemagne et des dégâts du néolibéralisme.
Entretien réalisé par Scarlett BAIN
Quelle est la portée de la victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt ? Quelles sont les spécificités de ce vote sur le territoire de l’ex-RDA ?

Nicolas Offenstadt
Historien, spécialiste de l’ex-Allemagne de l’Est
Elle est à mon sens très forte, aussi bien en tant que symbole que parce que cette élection locale renforce la dynamique de succès électoral qui est celle de l’AfD, non seulement au niveau des Länder (régions) mais aussi lors des dernières élections législatives, en 2025, avec plus de 20 % des voix.
Il faut rappeler que la démocratie allemande s’est construite depuis 1945 sur une forme de consensus « anti-totalitaire », anti-nazi. Or, l’AfD brise ce consensus par un jeu ambigu sur le passé et par sa composante franchement néonazie.
Pour gagner ces élections et conquérir des suffrages, l’AfD a joué sur « l’ostalgie », la nostalgie de la RDA. Comment expliquer qu’un parti héritier du nazisme reprenne cette mémoire à son compte ?
Il y a d’abord une stratégie bien comprise de prise en charge des humiliations et des frustrations des Allemands de l’Est aux parcours professionnels abîmés, qui ont vécu les années 1990 comme un choc économique et social et comme une dévalorisation globale de leur passé, de leurs manières de faire.
Il y a ensuite une opération d’assimilation de l’Est à une forme d’Allemagne « authentique » contre un Ouest ultralibéral dans les mœurs comme dans l’économie. On est frappé par la construction d’un « Ostdeutschland » (Allemagne de l’Est) en modèle allemand. Or, l’Allemagne de l’Est renvoie bien à la RDA sous une forme ou une autre.
Ainsi, aujourd’hui, le slogan, ou cri, « Ost, Ost, Ostdeutschland » est celui de l’extrême droite, dans les fêtes électorales comme dans les stades de foot. Il y a une construction historique qui permet d’inscrire les Allemands de l’Est dans un temps nouveau, identitaire…
Autrement dit, on ne peut comprendre ce qui se joue sans remonter à l’histoire de l’unification des deux Allemagne, sur le sentiment de déclassement, de dépossession et de rabaissement vécu par de nombreux « Ossis » (les Allemands de l’Est).
En plus de l’explication historique, peut-on lire dans ce vote l’expression d’un rejet des politiques menées par le chancelier Merz ?
Bien sûr, les explications sont plurielles et le discours antisystème de l’AfD fonctionne à plein ici, quand droite et gauche semblent mener la même politique, ne se différencient plus dans les coalitions électorales. Cette marque de fabrique est centrale et s’est renforcée avec le Covid, avec l’opposition aux mesures de prévention gouvernementales, de même pour le climat.
Tout au long de sa campagne, l’AfD a scandé le slogan « Plus de Bismarck, moins de Hitler ». Que signifie-t-il ? Quel projet dissimule-t-il ?
C’est une question essentielle. Comme les droites extrêmes ailleurs, mais avec une spécificité liée à l’histoire allemande, l’AfD mène un véritable combat culturel qui passe par une relecture historique avec des conséquences très concrètes. Il s’agit de relativiser le nazisme et ses crimes pour valoriser les périodes et les actes qui fortifient une « fierté allemande ».
Il ne s’agit pas seulement de petites phrases ou de clins d’œil, même si la dirigeante de l’AfD, Alice Weidel, peut dire qu’elle ne voit pas 1945 comme une libération… Ainsi l’AfD s’attaque-t-elle à toutes les politiques de mémoire menées sur la période nazie, à l’important travail entrepris sur les sites des anciens camps de la mort. Le programme de l’AfD annonce ainsi la suppression des voyages scolaires dans ces camps.
L’AfD renforce avec cette victoire électorale son implantation en Allemagne de l’Est, mais elle gagne aussi du terrain à l’ouest. Comment l’expliquez-vous ? Les ressorts du vote pour l’extrême droite sont-ils différents dans ces deux aires géographiques ?
Il y a des éléments communs à la montée de l’extrême droite partout en Europe et des éléments propres à l’Allemagne dans le vote « antisystème », dans le rejet de la grande coalition.
Mais je pense que la puissance de l’AfD à l’Est s’explique par une histoire propre, un sentiment de relégation, de dépossession ancré dans une histoire longue et dans la violence sociale et économique du néolibéralisme des années 1990 qui a vu tant de destins basculer dans la précarité, le déclassement. L’AfD ne joue pas exactement la même partition à l’Est et à l’Ouest.
Histoire globale de la RDA, de Nicolas Offenstadt, éditions Tallandier, 544 pages, 25,90 euros.
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