Europlasma : le serial repreneur d’entreprises est-il en train de couler ? (H.fr-2/07/26)

e 11 juin dernier, Europlasma a publié ses résultats annuels pour l’exercice 2025. Si le chiffre d’affaires progresse pour atteindre 70,4 millions d’euros, soit près de 28 millions de plus qu’un an auparavant, le groupe landais affiche une perte nette de 37,9 millions d’euros, plus du double de celle enregistrée lors de l’exercice précédent.
©HERVE RONNE/REA

Comptes dans le rouge, filiales placées en redressement ou en liquidation judiciaire, tensions avec les fournisseurs, investissements manquants… Les signaux d’alerte s’accumulent autour du groupe français, qui s’est spécialisé dans la reprise d’entreprises en difficulté.

Par Léa DARNAY

Le couperet est tombé. La Fonderie de Bretagne (FDB) a demandé son placement en redressement judiciaire, a annoncé la direction d’Europlasma, qui a repris le site de Caudan (Morbihan) en 2025. Une décision confirmée lors d’une audience à huis clos au tribunal de commerce de Lorient ce vendredi 3 juillet, a fait savoir la CGT. La fonderie basée à Caudan (Morbihan), qui emploie 245 personnes, a désormais jusqu’au 17 juillet pour trouver trois millions d’euros. Si l’objectif n’est pas atteint, « alors ça sera la liquidation », a affirmé Eric Guyomard, délégué syndical CGT.

Europlasma est sous le feu de l’actualité depuis plusieurs mois. À l’origine spécialisé dans le traitement et la valorisation des déchets dangereux, ce groupe fondé en 1992 a décidé, il y a quelques années, de se lancer dans la reprise en série d’entreprises industrielles en difficulté, qu’il réoriente vers des activités militaires. De quoi s’attirer la colère des syndicalistes, qui dénoncent les fragilités et l’opacité du modèle.

Des comptes dans le rouge

Le 11 juin dernier, Europlasma a publié ses résultats annuels pour l’exercice 2025. Si le chiffre d’affaires progresse pour atteindre 70,4 millions d’euros, soit près de 28 millions de plus qu’un an auparavant, le groupe landais affiche une perte nette de 37,9 millions d’euros, plus du double de celle enregistrée lors de l’exercice précédent.

Dans le même temps, en Isère, sa filiale Satma Industries, créée après le rachat de Satma PPC à Goncelin, en mars 2022, a été placée en redressement judiciaire. Quelques jours plus tôt, le 9 juin, FP Industries, une autre filiale, implantée à Saint-Pierre-des-Corps, a été placée en liquidation judiciaire. Spécialisée dans le désamiantage et la gestion des pollutions industrielles, l’entreprise a cessé son activité après l’expiration de son certificat Afnor.

« La seule entreprise qui tourne réellement c’est les Forges de Tarbes, et encore, ça tourne mal », regrette la députée LFI Aurélie Trouvé, qui soutient les salariés des entreprises reprises. Ces dernières ont généré 19,8 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 37,5 %. Malgré ces résultats, les inquiétudes des salariés grandissent. Dans une lettre ouverte adressée à la direction envoyée le 17 juin, ils dénoncent des « investissements toujours attendus, des difficultés d’approvisionnement et une perte progressive de confiance dans la stratégie du groupe ». « On a régressé, on n’a plus d’intérimaires et plus d’équipe de nuit, assure l’un d’eux. On n’a qu’un client, KNDS, et on a quasiment fini la commande de l’année. »

À cette dépendance s’ajouteraient des tensions de trésorerie qui affecteraient directement la production. « On se retrouve une semaine à l’arrêt faute de matières premières, affirme un autre salarié. On a reçu huit injonctions de payer, et des huissiers sont déjà venus. » Depuis plusieurs années, des salariés, des représentants du personnel et des organisations syndicales ont alerté sur les difficultés d’approvisionnement, sur l’état de certains équipements, sur l’organisation de l’activité et sur les risques pesant sur l’avenir du site.

Beaucoup pensent « que ces alertes n’ont pas été suffisamment entendues ». « Ce sentiment est renforcé par le fait que certaines difficultés dénoncées depuis longtemps semblent désormais devenir une réalité quotidienne », écrivent-ils. Ils demandent une vision plus claire sur la situation économique de l’entreprise, mais aussi « les perspectives de charge et de commandes » ou encore « les investissements réellement prévus et les moyens qui seront consacrés à la remise à niveau de l’outil industriel » ainsi que des garanties.

Des investissements qui tardent à arriver

Car si Europlasma continue d’afficher ses ambitions de développement, notamment à travers son implantation sur le site de Valdunes Industries à Leffrinckoucke, en filiale des Forges de Tarbes, la plupart de ses annonces et promesses d’investissements lors des reprises de son usine n’ont pour le moment pas vu le jour. Chez Inertam, activité historique du groupe spécialisée dans le traitement de l’amiante, plusieurs projets d’investissement annoncés n’auraient toujours pas été réalisés. Des travaux évalués à 150 000 euros seraient ainsi à l’arrêt depuis près d’un an et demi, faute de trésoreries.

Concernant le placement en redressement judiciaire de la FDB, Aurélie Trouvé n’est pas choquée. Lors d’une récente visite à la Fonderie, l’insoumise affirme avoir découvert un « site paralysé ». Les 250 000 corps d’obus annoncés pour 2025 n’ont jamais été produits. Seulement une cinquantaine issus de la maintenance et du bureau d’études poursuivent leur activité, « mais ça devient compliqué, s’inquiète Maël Le Goff, représentant syndical CGT du site.

« On commence à arriver au bout de la fiducie laissée par Renault et il n’y a pas eu de trésorerie, l’industriel n’a investi que 4 millions d’euros sur les 15 promis sur trois ans », insiste le cégétiste. De son côté, la direction soutient au Monde que la dégradation de la situation est liée à un « incendie intervenu en janvier sur son principal outil de production », un four, dont l’arrêt prolongé « a empêché le redémarrage industriel dans le calendrier prévu (…) et fortement désorganisé le plan de relance ».

L’usine doit 700 000 euros d’impayés à ses fournisseurs a confirmé Jérôme Garnache-Creuillot, le PDG d’Europlasma, lors de son audition à la commission d’enquête parlementaire sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs.

Malgré la paralysie de la plupart des usines du groupe, une rémunération exceptionnelle a été octroyée aux administrateurs Laurent Collet-Billon et à Pascal Gilbert de 150 000 euros chacun. Concernant le PDG, il s’octroie 180 000 euros annuels brut, « une rémunération d’administrateur qui est très modeste », concède-t-il lors de son audition.

« On a créé de la richesse pour l’État français, parce qu’un fonds d’investissement (Alpha Blue Ocean, basé notamment aux Bahamas – NDLR) nous a accompagnés depuis l’origine sans qui toutes les entreprises seraient parties en liquidation, se défend Jérôme Garnache. Il faut entre trois et cinq ans pour la retourner quand on la rachète et nous avons empilé les reprises. »

Vente mirobolante ou simple coup de com ?

Pour faire face à ses problèmes financiers, Europlasma a annoncé, le 10 avril, l’ouverture de négociations exclusives en vue de céder son pôle défense pour un montant évalué à 150 millions d’euros. L’opération concernerait notamment les Forges de Tarbes, incluant le site historique de Tarbes et l’établissement secondaire de Leffrinckoucke, la Fonderie de Bretagne, Forges de Gerzat ainsi que Lafayette Défense.

Toutefois, la commission d’enquête parlementaire estime « qu’aucun élément industriel ne permet aujourd’hui de justifier un tel montant de la vente ». « Je soupçonne que ce soit encore une énorme manipulation de marché », lâche Aurélie Trouvé. Le calendrier de l’opération suscite aussi des interrogations.

Le 9 avril, Europlasma émettait une nouvelle tranche d’Ocabsa (obligations convertibles en actions avec bons de souscription d’actions) une méthode de financement sur laquelle l’Autorité des marchés financiers (AMF) a alerté depuis plusieurs années pour les risques qu’elle fait courir aux petits actionnaires – d’un million d’euros. Dès le lendemain, le groupe landais annonçait l’ouverture de négociations exclusives pour la vente de ses activités défense.

« Le tirage d’une nouvelle tranche obligataire (…) est très régulièrement précédé ou immédiatement suivi d’annonces flatteuses ou d’articles de presse laudateurs pour favoriser une hausse soudaine du cours de Bourse », commente la députée LFI. La société avait conclu un accord d’exclusivité en vue de la cession au 25 juin, mais Europlasma n’a pas communiqué depuis, ce qui peut donner du crédit à l’hypothèse de la députée.

Selon le rapport de la commission d’enquête, ce type d’annonces favorables intervient fréquemment autour des émissions d’Ocabsa et contribue à soutenir temporairement le cours de Bourse. L’Autorité des marchés financiers a observé que 83 % des sociétés ayant recours à ces dispositifs voient ensuite leur cours s’effondrer, avec une baisse moyenne de 72 %. « Derrière ces opérations financières se trouvent également la ruine de nombreux petits actionnaires » alerte Aurélie Trouvé, après en avoir rencontré. La rapporteure de la commission d’enquête a depuis adressé un signalement à l’Autorité des marchés financiers en raison de risques d’abus de marché.

Les conclusions de la commission d’enquête préconisent d’« interdire les Ocabsa (et les autres instruments similaires). Ou à défaut, durcir les conditions de recours ». Aujourd’hui, les salariés des différentes filiales du groupe s’attendent au pire. Contacté, le groupe Europlasma n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/europlasma/europlasma-le-serial-repreneur-dentreprises-est-il-en-train-de-couler

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=103696&action=edit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *