
© David AllignonZuma ¨ress Wire/ABACAPRESS.COM
Le recours à la violence répressive et institutionnelle par un pouvoir au service du capital n’aura jamais été aussi brutal que sous la décennie Macron. Son objectif : mater la contestation sociale dans toutes ses expressions quoi qu’il en coûte, y compris en glissant dans l’illibéralisme. La philosophe Isabelle Garo, le chercheur du CNRS Sebastian Roché et le sociologue Mathieu Rigouste en débattent.
En débat avec Latifa MADANI
Contre la destruction des services publics, les inégalités qui explosent, les fins de mois difficiles, les colères sociales se sont agrégées et ont donné lieu à de grandes mobilisations dont celle de la jeunesse, privée d’horizon. Aux revendications légitimes de millions de Français, laminés par des années de politiques néolibérales, Emmanuel Macron et ses gouvernements successifs n’ont répondu que par le mépris et par la force, au risque d’ériger l’autoritarisme comme mode de gouvernance pour sauver un capitalisme aux abois.
Quel regard portez-vous sur les événements du 17 octobre et des jours qui ont suivi ?
Isabelle Garo-philosophe, coordonnatrice de l’ouvrage « l’État et la révolution citoyenne » (Éditions la Dispute-Institut la Boétie, 2026)
Les débordements minoritaires, mais spectaculaires, du 17 octobre sont le résultat de la stratégie macroniste de répression et de pourrissement, mais aussi l’expression d’une colère et d’une crise politique qui ne cessent de s’approfondir. En France, 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté tandis que 211 milliards d’aides publiques ont été offerts aux plus riches. Cette casse sociale-là est sans images.
L’urgence est d’organiser une contre-offensive, qui passe par la fédération des colères et par la construction de la grève mais aussi par une réinvention politique à gauche, à la hauteur de la crise en cours. Dans l’immédiat, contre la stratégie de la peur, le meilleur antidote est de participer massivement aux mobilisations à venir.
Sebastian Roché-directeur de recherches CNRS, auteur de « la Police contre la rue » (Grasset, 2023)
Pendant deux semaines, la « police agressive des foules », faite de milliers d’arrestations et de mutilations, a légitimé l’usage de la violence débridée dans le conflit. La police a complètement oublié son devoir de protection du droit de manifester et des manifestants pacifiques. Elle a radicalisé une partie de la jeunesse. Ce chaos policier a engendré un phénomène miroir dans la société.
Mal capable de rechercher un compromis, le gouvernement a favorisé la conjonction des manifestations étudiantes et de celles pour le pouvoir d’achat. Il a ouvert une fenêtre d’opportunité à différents groupes, probablement issus de mouvances autonomes pour une petite part, et de pilleurs, pour une autre.
Mathieu Rigouste-sociologue, auteur de « la Guerre globale contre les peuples » (la Fabrique 2025)
L’usage massif des nasses et de la coercition, des armes toxiques et mutilantes, des arrestations, de la judiciarisation et de l’incarcération ainsi que l’emploi de pratiques mortelles, de blindés ou de couvre-feu s’inscrivent au cœur de l’histoire impériale. Pour briser le soulèvement, ces techniques sont étendues de manière industrielle aux classes populaires tout en frappant le plus durement les franges racisées.
Le 17 octobre, la police a été débordée par la créativité et le caractère offensif de la révolte. Pour faire face à la menace de son renversement, la classe dominante continue d’investir dans la néofascisation sécuritaire en propulsant l’extrême droite, en étendant la colonialité et en développant l’engagement des nouvelles technologies de guerre et de contrôle (drones, reconnaissance faciale…). Cette férocité répond à sa délégitimation totale auprès d’une large part des classes populaires.
Face au mouvement lycéen et aux mouvements sociaux en général, peut-on dire que le capitalisme en crise et la violence sont indissociables ?
Isabelle Garo Le capitalisme est au cœur de notre histoire. Les acquis sociaux de l’après-guerre sont vite devenus la cible des capitalistes et des classes dirigeantes. Dès 1973, le coup d’État de Pinochet au Chili a donné son coup d’envoi à la revanche de classe et au règne armé des marchés. Peu à peu, les politiques néolibérales se sont imposées partout.
L’agenda des classes dominantes est clair : baisse des salaires, destruction et marchandisation des services publics, mise en concurrence et précarisation des travailleurs, mondialisation financière et arme de la dette. Et une répression systématique. Cela, sans jamais surmonter une crise que le capitalisme ne peut résoudre qu’en l’aggravant. C’est cette longue histoire qu’affronte aujourd’hui la jeunesse, qui paye au prix fort la destruction minutieusement programmée des services publics.
Mathieu Rigouste La crise du capitalisme est à la fois structurelle et existentielle, avec l’effondrement écologique. Cela induit des logiques jusqu’au-boutistes du point de vue de l’accumulation du capital, dans laquelle l’industrie militaro-policière française joue un rôle.
Une grande partie du capital en France est tournée vers la production et la vente de technologies et de matériels d’armement. Cela à voir aussi avec l’histoire longue de l’impérialisme français. La France, puissance en déclin, cherche à maintenir sa position dans l’ordre international. Cela joue dans les dynamiques de répression et les doctrines de maintien de l’ordre.
La Commission des droits de l’homme des Nations unies a une nouvelle fois critiqué la France sur sa doctrine de maintien de l’ordre. Que dit cette doctrine ? Quelles sont ses évolutions notables ?
Sebastian Roché Depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’à la République, on a progressivement arrêté de faire tirer l’armée sur les citoyens. Cela a été plus long dans les territoires ultramarins. On a fait intervenir des polices spécialisées, en leur apprenant à ne pas utiliser, ou très rarement, les armes à feu, jusqu’à la période récente.
Un tournant net est intervenu dans les années 2000-2010, avec l’introduction d’armes comme le LBD, le flash-ball, les grenades explosives. On observe une augmentation du nombre de mutilés. Les outils de la police se transforment.
Aujourd’hui, le LBD, arme de l’antiterrorisme, est utilisé contre les lycéens. Les BAC et les compagnies d’intervention (police anticriminalité et police urbaine) sont versées dans le maintien de l’ordre. C’est une rupture avec le modèle d’une police professionnalisée, encasernée, qui pratiquait la mise à distance.
Mathieu Rigouste On est dans un schéma répressif qui s’inscrit dans une continuité. Celle d’une structure de ségrégation socio-raciale fondant les sociétés qui ont une histoire impériale et sont régies par le capitalisme globalisé. L’institution policière a en charge de maintenir par la violence des rapports sociaux de domination, et parmi ceux-ci, de contenir les classes populaires.
Mais peut-on inscrire dans une catégorie raciale et coloniale la répression des mobilisations écologistes dans certaines ZAD et à Sainte-Soline ?
Mathieu Rigouste Ça me paraît exemplaire de la démonstration. Il y a une radicalisation des mouvements écologistes qui assument des stratégies de confrontation. On leur applique, en les réagençant, des dispositifs de répression normalisés dans les quartiers populaires et les périphéries coloniales : nasses, blindés, gaz toxiques, armes mutilantes, dissolution, antiterrorisme.
Peut-on dire que cette doctrine et son évolution sont au service d’un pouvoir et que toutes ces dernières années, elles accompagnent les politiques néolibérales ?
Isabelle Garo Ces dernières années, en France, la violence policière et judiciaire à l’encontre des mouvements sociaux s’est fortement accrue. Le gouvernement Hollande est responsable d’un tournant majeur : la répression brutale des mobilisations contre la loi travail, la mort du jeune militant écologiste Rémi Fraisse, ont accompagné comme son ombre le reniement de toutes ses promesses. Macron poursuit dans cette voie : face au mouvement des gilets jaunes, la police recourt à des armes de guerre qui mutilent. Arrestations dites « préventives », nasses, fouilles, confiscations deviennent systématiques.
Mathieu Rigouste Au cours du XXe siècle, toute une partie du travail policier consistait à rechercher la dispersion, à éviter le contact, cela avec certaines catégories sociales jugées légitimes et avec des mouvements sociaux considérés comme inoffensifs.
En revanche, à chaque fois que le mouvement ouvrier s’est rendu menaçant, je pense aux grèves ouvrières de 1947-1948, aux grèves insurrectionnelles des marins pêcheurs à la fin des années 1980, etc., le schéma répressif est redevenu très militarisé. On l’a vu avec les gilets jaunes.
Le regain de férocité contre les mouvements sociaux, longtemps contenue dans des périphéries, en particulier dans les quartiers populaires, les prisons, contre les exilés, correspond aux dynamiques d’accumulation du capital. La montée en puissance de cette logique répressive néolibérale accompagne la recherche maximum du profit et du renforcement des rapports de domination.
En matière de maintien de l’ordre, en quoi la France se démarque-t-elle des autres pays de l’Union européenne ?
Sebastian Roché Ce qui est spectaculaire dans le cas de la France, c’est de voir le volume de morts en gestion des foules. Et aussi de mutilés dans une proportion au moins dix fois supérieure à l’Espagne, qui nous suit dans le classement. La Hongrie n’équipe pas ses policiers de LBD et ne les fait pas tirer dans la rue. Il faut quand même se poser la question de cette singularité.
Aujourd’hui, en France, on a une classe politique qui, principalement sous le mandat d’Emmanuel Macron, encourage, comme l’a déclaré Laurent Nuñez, l’usage des armes à feu sublétales « sans retenue » contre sa propre population. Cette phrase restera gravée dans notre histoire.
L’État aurait le monopole de la violence légitime… Que veut dire, en réalité, la thèse de Max Weber ? N’y a-t-il pas d’autres violences légitimes en démocratie ?
Sebastian Roché Pourquoi le terme légitime ? Parce que chez Weber, l’exercice de la domination ne peut pas se faire sans consentement. On est légitime quand on a ce consentement. Dans les régimes démocratiques, le consentement populaire est central, et l’utilisation de la contrainte policière ne peut pas s’y substituer.
Les pouvoirs publics disposent certes du monopole de la force, mais tout le travail de Laurent Nuñez et d’autres dirigeants est d’essayer de rendre la violence d’État légitime. C’est cette bataille que nous avons sous les yeux.
Mais est-ce que d’autres auraient le droit de recourir à une violence légitime ?
Sebastian Roché L’État ne va jamais la dire légitime, puisque son but est qu’on la lui reconnaisse, donc, il la refuse. Mais les autres parties, elles aussi, vont revendiquer cette légitimité au nom de la justesse de leur cause, utiliser la violence pour résister à la violence d’État. Chaque partie en conflit va essayer d’expliquer que sa violence est légitime. Mais s’agissant de l’usage de la violence, l’État est un instrument qui est fort, les manifestants sont un groupe qui est beaucoup plus faible.
Mathieu Rigouste. Cette phrase de Weber est régulièrement instrumentalisée par des politiciens. Mais légitime pour qui ? Auprès de qui ? Je ne vois pas l’État comme un groupe social, c’est un appareil de capture et de gouvernement. La phrase exacte de Weber est : l’État revendique pour lui-même le monopole de la violence légitime. Il le revendique pour lui-même parce qu’il ne l’a pas.
C’est exactement l’inverse de ce qu’on lui fait dire. Les opprimés, les dominés, les exploités ont un autre système de légitimité, une autre perception. On ne met pas au même niveau l’utilisation de la violence par l’appareil d’État et les classes dominantes et les manières de se défendre et de contre-attaquer de dominés. Il y a une bataille permanente pour cette légitimité de la violence, pour la capacité à se défendre.
L’histoire de l’État, c’est aussi une histoire de la manière dont les classes dominantes tentent de désarmer les classes dominées, de les empêcher de se défendre. Dans les années 1970, on faisait la différence, on attribuait la violence aux institutions et la force aux mouvements militants, ou en tout cas aux résistances des personnes.
Les lycéens, comme les acteurs d’autres mouvements sociaux et comme d’autres strates des classes populaires, ont fait le constat que des pétitions à un million et demi de personnes, des manifestations disciplinées, qui respectent le jeu ne changeaient rien. Le vote aux législatives non plus. C’est parce qu’ils n’obtiennent rien en jouant le jeu qu’ils se radicalisent. Dans la longue histoire des luttes de classe, on n’obtient rien sans rapport de force.
Isabelle Garo En réponse aux colères légitimes, la répression du macronisme à bout de souffle met la France au banc des nations. Mais la mobilisation en cours fait souffler un vent d’espoir. Face à la violence sociale du capitalisme d’aujourd’hui et face à la menace que représente l’extrême droite, face au chaos climatique aussi, au sexisme et au racisme, cette formidable révolte de la jeunesse doit à tout prix être rejointe et amplifiée. Elle est porteuse de revendications qui concernent l’ensemble des catégories populaires.
La convergence sociale et politique ne se décrète pas, bien sûr, mais elle se prépare, avec toutes forces organisées syndicales, associatives et politiques solidaires. Notre avenir commun, c’est cette jeunesse en lutte, quoi que fasse ce vieux monde qui a eu l’heureuse idée de prendre pour bannière la défense des poubelles.
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