Génocide à Gaza : pourquoi les révélations sur Netanyahou ne sortent que maintenant (H.fr-9/09/26)

En substance, Benyamin Netanyahou aurait reçu un appel du président des Émirats arabes unis (EAU), le cheikh Mohammed Ben Zayed, plus connu sous le nom de MBZ. © Ohad Zwigenberg/UPI/ABACAPRESS.COM

Échanges avec les Émirats arabes unis, sort des otages… le premier ministre israélien est épinglé dans le livre de deux journalistes de son pays, à quelques semaines des législatives. Sans pour autant s’inquiéter du sort du peuple palestinien, ni remettre en question l’occupation et la colonisation.

Par Pierre BARBANCEY

Otages : 843 jours d’abandon. C’est le titre d’un livre qui vient d’être publié en Israël par deux journalistes, Shlomi Eldar et Ruth Yuval. Notre confrère et notre consœur en ont extrait la substantifique moelle pour un récit plus explosif, paru le 8 septembre dans le quotidien Haaretz. Le même jour, un autre quotidien israélien, le Yediot Aharonot, traitait également l’information. En substance, Benyamin Netanyahou aurait reçu un appel du président des Émirats arabes unis (EAU), le cheikh Mohammed Ben Zayed, plus connu sous le nom de MBZ.

La date ? Le 23 septembre 2023, soit une semaine et demie avant l’attaque élaborée et perpétrée par le Hamas depuis Gaza. « Au cours de cette conversation, Ben Zayed a averti que le chef du Hamas à Gaza Yahya Sinwar prévoyait une opération majeure contre Israël », expliquent les auteurs du livre dans Haaretz. « Ben Zayed a exprimé sa crainte que l’événement en question ne conduise non seulement à une effusion de sang, mais déstabilise également l’ensemble de la région et sape les accords d’Abraham. »

Pas de cachotteries entre amis

On décèle déjà la place qu’Abu Dhabi entend jouer dans la région. Frères ennemis de l’Arabie saoudite, pétromonarchie comme elle mais pas wahhabites (forme rigoriste et fondamentaliste de l’islam sunnite), les Émirats arabes unis se sont inscrits dans la stratégie de Donald Trump dès son premier mandat avec, entre autres, la volonté de développer les accords d’Abraham, soit la normalisation des relations entre les pays arabes et Israël. Les EAU ont été le premier État du Golfe à s’engager dans cette voie dès septembre 2020. Ils en ont été « récompensés » depuis, puisque la coopération militaire avec Tel-Aviv s’est renforcée. Rien d’étonnant donc à ce que MBZ appelle « Bibi » en direct. Pas de cachotteries entre amis.

Cette mise en garde émiratie survient alors que, depuis plusieurs mois, des discussions sont en cours entre le Hamas et Israël pour la mise en place d’une trêve (hudna en arabe). Dans la balance, la libération de deux Israéliens (Avera Mengistu et Hisham Al Sayed) et la restitution du corps de deux soldats (Hadar Goldin et Oron Shaul) tués lors de la guerre menée par Israël en 2014. Le mouvement islamiste palestinien demande en échange la libération de centaines de prisonniers et l’allégement a minima du blocus imposé par Israël à la population civile de la bande de Gaza depuis 2007.

Les négociations achoppent, traînent en longueur (sur les 500 libérations demandées par le Hamas, Netanyahou n’en veut que 30) au point que Yahya Sinwar, exaspéré, menace et fait passer le message suivant, début septembre 2023, via un intermédiaire du Fatah palestinien : « Dis aux Israéliens de s’attendre à un tremblement de terre (zilzal). » Il aurait ensuite disparu des radars des services de renseignements israéliens, le Shin Bet.

Le premier ministre israélien n’a pas alerté son chef d’état-major

Ce qui remue la presse israélienne – sans beaucoup d’impact pour l’instant dans la société – n’est pas tant que l’intransigeance du gouvernement n’ait pas permis de trouver une solution favorable à la population palestinienne de Gaza, qui, à cette époque, meurt à petit feu depuis seize ans. Mais que, prévenu par l’émir d’Abu Dhabi, le premier ministre israélien n’ait pas alerté son chef d’état-major ni les renseignements civils et militaires.

Et la campagne de protestation se développe : Benyamin Netanyahou n’a pas sa place comme chef de gouvernement. Pas à cause du génocide à Gaza, pas à cause du nettoyage ethnique en Cisjordanie, pas à cause de ses ministres d’extrême droite, pas à cause des colons en mission commandée.

Il est déclaré inapte parce qu’il n’a pas partagé ses informations, avec notamment le chef du Shin Bet d’alors, Ronen Bar. Celui-ci, avant même les attaques du 7-Octobre, recommandait de cibler les dirigeants du Hamas, dont Sinwar, qui, selon lui, « montrait des signes d’arrogance », si l’on en croit le Yediot Aharonot.

La révélation de l’appel de MBZ à Netanyahou et la mise en cause de ce dernier dans un livre centré sur la question des otages israéliens ne surviennent pas à n’importe quel moment. À quelques semaines du scrutin législatif, certains voudraient réduire le débat à « pour ou contre Netanyahou », « pour ou contre l’extrême droite », en évitant soigneusement la question pourtant centrale à poser aux futurs dirigeants israéliens : quid de l’autodétermination du peuple palestinien, de la solution à deux États et donc de la création d’un État de Palestine viable avec Jérusalem-Est comme capitale ?

La faute à Netanyahou ?

Éviter ce sujet, c’est permettre à une personnalité de droite, mais pas membre du Likoud (le parti de Netanyahou), de se présenter comme le sauveur d’Israël. En l’occurrence, Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de 2015 à 2019, président du parti Yashar, qui a déjà fait savoir que « quiconque pense encore à une solution à deux États après le 7-Octobre est tout simplement déconnecté de la réalité ».

Ce qui n’empêche pas les pays européens et le Canada de mettre les mains dans ce cambouis électoral. La décision annoncée par de nombreux États (dont la France et le Royaume-Uni ainsi que le Canada) d’interdire les produits issus des colonies, plus symbolique qu’autre chose, ressemble à un message subliminal envoyé aux Israéliens.

Comme le fait remarquer l’association israélienne Bimkom (spécialisée dans les droits humains dans les domaines de l’aménagement et du logement), moins de vingt-quatre heures après que 12 pays ont annoncé des restrictions commerciales sur les colonies, Israël va discuter de ses plans pour trois colonies en Cisjordanie.

L’étoile d’Israël dans le monde a pâli. La faute à Netanyahou, disent les pays occidentaux – faisant ainsi oublier que l’occupation et la colonisation sont l’apanage de tous les gouvernements israéliens depuis 1967, quelle que soit leur étiquette. Il conviendrait donc de changer la forme, pas le fond.

Une occupation plus soft, une colonisation plus discrète, des investissements qui peuvent reprendre. De quoi redorer le blason d’Israël, mettre sous le boisseau les velléités de la Cour internationale de justice. Les affaires pourraient alors reprendre dans un Proche-Orient enfin normalisé, sans que rien ne change vraiment pour le peuple palestinien.

Source: https://www.humanite.fr/monde/benyamin-netanyahou/guerre-a-gaza-pourquoi-les-revelations-sur-netanyahou-ne-sortent-que-maintenant

URL de cet article : https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=108657&action=edit

Article suivant :

Article précédant :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *