
Marine Le Pen et Jordan Bardella ont présenté ce mardi la « trajectoire financière » qu’ils comptent mettre en place s’ils atteignent le pouvoir en 2027. Soit un plan d’austérité record de 140 milliards d’euros, aux conséquences directes sur le mode de vie des Français.
Par Florent LE DU
Même en matière économique, la stratégie du Rassemblement national (RN) reste la même : agiter les peurs. Cette fois, celle d’une crise financière, pour mieux faire passer la pilule d’une austérité record de 140 milliards d’euros pour 2032. Marine Le Pen a présenté, mardi 6 octobre, la « trajectoire financière » qu’elle mènera si elle est élue présidente de la République, aux côtés de Jordan Bardella, toujours présenté comme un futur premier ministre, malgré ses écrits antisémites révélés par Mediapart.
D’emblée, le ton est catastrophiste : « La France devient l’objet de toutes les inquiétudes des investisseurs internationaux (…). Si les Français ne choisissent pas une rupture politique, la France court vers le défaut de paiement », assure-t-elle en se reposant sur le montant de la dette publique, qui a atteint, au second trimestre 2026, 119 % du PIB et 3 611 milliards d’euros. Un propos « alarmiste, rien n’indique une telle trajectoire à l’heure actuelle », rétablit l’économiste Frédéric Farah, professeur de sciences économiques et sociales.
Une règle d’or aux effets pervers
Mais il permet surtout à Marine Le Pen de justifier sa nouvelle mesure ordolibérale : l’imposition d’une règle d’or budgétaire, qu’elle souhaite soumettre à référendum. Le RN veut ainsi imposer que le déficit soit systématiquement « inférieur à 0,5 % » du « seuil stabilisant la dette ». Avec pour conséquence de restreindre très fortement les prérogatives du Parlement, tandis que l’exemple allemand a montré qu’un tel dispositif conduisait à une forte compression de la dépense publique.
Et puisque augmenter la fiscalité des plus riches et des grandes entreprises reste exclu par Marine Le Pen, la réponse ne peut être qu’austéritaire.
Une cure drastique aux conséquences concrètes qui, par ailleurs, pourrait avoir les effets inverses de ceux recherchés, selon Frédéric Farah : « Les dépenses de l’État sont essentiellement sociales. Si vous les baissez brutalement, vous allez fragiliser les services publics et les ménages, qui vont moins consommer. D’autant que nous sommes dans une situation de montée des inégalités et du taux de pauvreté. Le risque, c’est que les entreprises investissent moins et donc que les recettes fiscales de l’État vont se réduire. » Le RN reproduirait alors les mêmes erreurs que lorsque dans les années 2010, l’Union européenne a imposé une forte austérité à plusieurs pays du Sud : « Cela s’est traduit par un sous-investissement public majeur dans les pays européens concernés », rappelle l’économiste.
Coûts hospitaliers et soins à la baisse
Avant même l’apparition de ces effets négatifs, le projet budgétaire du RN annonce un délabrement accru des services publics et des prestations sociales. Pour l’année 2031, il mise par exemple sur une baisse de 36,7 milliards d’euros du budget de la Sécurité sociale. Avec des effets concrets pour les gens, quand il s’agit de « réduire les coûts hospitaliers » (à hauteur de 8,25 milliards d’euros), « renforcer les contrôles et le retour à l’emploi » (un milliard) ou « rationaliser les affections longue durée », c’est-à-dire dérembourser des soins, pour un moment de 3 milliards d’euros.
Avec 18,4 milliards d’euros en moins (principalement via des baisses d’effectifs et des subventions aux associations), les collectivités locales seront également fortement contraintes. D’autant qu’elles devront pallier la « fin de la quasi-totalité des agences et autres organismes parasites » annoncée par Marine Le Pen. « Des économies de bout de ficelle sur le modèle de Trump aux États-Unis où, en conséquence, les services de l’État sont désorganisés et fragilisés », observe Frédéric Farah.
Le logement social et ses locataires dans le viseur
Marine Le Pen mise par ailleurs, dangereusement, sur sa politique antimigratoire pour dégager 28 milliards d’euros d’économies. La majorité de ce chiffre consiste en la suppression des prestations de solidarité et des prestations familiales aux étrangers, qui jetteraient des milliers de personnes dans une très grande précarité. Le document du RN prévoit aussi une baisse de 2 milliards d’euros de dépenses publics via une très hypothétique (et raciste) « baisse des dépenses liées à l’insécurité (effet de la baisse de l’immigration) ».
Un manque de sérieux couplé d’une vision antisociale qui transparaît aussi sur sa politique du logement. Outre la suppression de la loi SRU, imposant un quota de HLM aux communes, le RN prévoit 3,2 milliards d’économies en obligeant notamment les bailleurs sociaux à payer la taxe foncière. Or, si cela a pour but de réduire les dépenses, ce n’est donc pas sur l’argent public que pèsera in fine cette taxe, mais sur les locataires.
Ces mesures n’ont pas été mises en avant par Marine Le Pen et Jordan Bardella ce mardi. Ils ont préféré insister sur leurs rares mesures « sociales », comme la baisse de la TVA sur l’énergie et les produits de première nécessité (que le RN n’avait pas hésité à abandonner à quelques jours des législatives de 2024) ou la gratuité du permis de conduire pour les jeunes au casier judiciaire vierge. « On observe la permanence d’une stratégie « attrape-tout », analyse le politologue Gilles Ivaldi, chargé de recherches au CNRS. L’objectif n’est pas la crédibilité économique, mais d’avoir des mesures ciblées pour chaque clientèle électorale, les jeunes, les retraités, les classes populaires, les entreprises, les plus aisés… »
Le RN prévoit un « allègement de la transmission familiale »
Ces derniers seraient toutefois les grands gagnants d’une accession du RN au pouvoir. Pour les plus riches, il prévoit un « allègement de la transmission familiale » et refuse d’augmenter leur fiscalité. Par ailleurs, contrairement à son contre-budget présenté il y a un an, Marine Le Pen a abandonné sa taxe sur les transactions financières (4 milliards d’euros) et ne prévoit celle sur les superdividendes que pour un an. « C’est une concession en interne, puisque Bardella s’y était opposé, et surtout à destination du patronat, qu’elle veut avoir à ses côtés », conclut Gilles Ivaldi.
La baisse de 20 milliards d’euros d’impôts de production est en revanche toujours d’actualité. « Cette politique est déjà celle portée par Emmanuel Macron depuis 2017, qui n’a pas porté ses fruits », remarque Frédéric Farah. Et celle que Marine Le Pen fustige aujourd’hui. Aucune raison, donc, que sa stratégie fonctionne davantage.
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