Hiroshima, Nagasaki : maintenir la mémoire des bombes atomiques (reporterre.net-6/08/26)

Le manga « Gen aux pieds nus » et le documentaire « Hiroshima, la véritable histoire» , à voir sur Arte. – Montage Reporterre

81 ans après le largage des bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, la pression de l’arme atomique ne cesse d’augmenter. Reporterre conseille ainsi de s’armer intellectuellement pour maintenir la mémoire de cet événement historique déflagrateur.

Par Alexandre-Reza KOKABI, Emile MASSEMIN, Laure NOUALHAT

Quatre-vingt-un ans après le largage des bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, le temps passe et efface le spectre de l’arme atomique, comme menace existentielle planant sur l’humanité. Pourtant, les nouveaux rapports de force géopolitiques jouent du recours à l’arme atomique. Et, au niveau mondial, les dépenses pour la modernisation et miniaturisation des arsenaux nucléaires continuent d’augmenter : les neuf États dotés de la bombe ont consacré 119 milliards de dollars à leurs arsenaux en 2025, soit 19 % de plus qu’en 2024, selon la Campagne internationale contre les armes atomiques.

Le 6 août, le maire de Hiroshima, Kazumi Matsui, a profité du 81e anniversaire du bombardement sur sa ville pour dénoncer le « comportement arrogant » des grandes puissances « qui bafouent le droit international » et « utilisent l’arme nucléaire comme moyen de pression ». Même dans ce pays deux fois touché par la bombe, la révision de la stratégie de sécurité nationale ravive le débat et menace les trois principes antinucléaires de la doctrine de défense japonaise qui interdisent à l’archipel de posséder, produire et introduire de telles armes sur son territoire.

Chez Reporterre, on n’oublie pas. Et l’on conseille même de s’armer intellectuellement, encore et encore, pour maintenir la mémoire de cet événement historique déflagrateur.

Le premier territoire sacrifié de l’âge atomique

Le 6 août 1945, à 8 h 15, Hiroshima disparaissait sous un éclair. Et dans cette seconde, le monde basculait dans l’ère atomique. En 95 minutes, Hiroshima, la véritable histoire ne raconte pas l’explosion de « Little Boy » et les dizaines de milliers de morts immédiates : le documentaire de Lucy van Beek ausculte la fabrication politique du récit qui a suivi. Celui d’une bombe présentée comme un « mal nécessaire », seule capable d’arracher au Japon sa capitulation et d’épargner des vies étasuniennes.

Mais à rebours de cette version officielle, le film soutient que l’archipel, déjà défait, cherchait une issue, tandis que Washington voulait aussi éprouver son arme en conditions réelles et prendre de vitesse l’Union soviétique. Archives inédites et témoignages de survivants révèlent l’autre déflagration : la confiscation des images, le silence imposé sur les irradiés, les études menées sur leurs corps sans qu’on les soigne, puis la propagande chargée de rendre l’atome fréquentable. De le « civiliser » pour nos besoins électriques…

La confiscation des images, le silence imposé sur les irradiés, les études menées sur les corps, la propagande…

Le titre promet de nous livrer « la véritable histoire », formule toujours un peu dangereuse tant le débat historique demeure vif. Mais le film réussit surtout à déplacer le regard : du champignon, spectaculaire jusqu’à l’obscène, vers les chairs brûlées, les maladies, les exclusions et la contamination durable. Hiroshima n’est pas seulement le point final de la Seconde Guerre mondiale. C’est le premier territoire sacrifié de l’âge atomique, celui où la science, l’armée et le mensonge d’État ont appris à marcher du même pas. À voir sur Arte jusqu’au 29 septembre. L.N.

Hiroshima, la véritable histoire, de Lucy van Beek, à voir sur Arte jusqu’au 29 septembre.

Les derniers témoignages

Keiji Nakazawa avait 6 ans ce 6 août 1945, quand la bombe s’est abattue sur Hiroshima. Il y a perdu son père, sa sœur et son petit frère. Près de trente ans plus tard, il a mis tout cela en dessins. Gen aux pieds nus — 2 600 planches en dix volumes, publiées entre 1973 et 1985 — reste à ce jour le témoignage le plus monumental jamais consacré à la bombe atomique en manga.

Le héros, Gen Nakaoka, est un gamin de 6 ans que l’on suit de l’explosion jusqu’à l’adolescence, au milieu des ruines, de la faim et du rejet frappant les survivants irradiés. Keiji Nakazawa n’atténue rien : les corps qui brûlent, les peaux qui fondent, les maladies qui s’installent des années plus tard. Mais Gen n’est pas un récit de mort, c’est un récit de survie, porté par une métaphore filée dès les premières pages : le blé, qu’on peut piétiner, mais qui continue de pousser droit.

Longtemps épuisée en français, l’intégrale est rééditée depuis octobre 2025 aux éditions Le Tripode, au moment même où l’extrême droite japonaise redouble de pression pour la faire disparaître des bibliothèques scolaires. Alors que s’éteignent les derniers hibakusha — une personne ayant survécu aux bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki — et que les dépenses nucléaires mondiales atteignent des sommets, la lecture de cette œuvre hors normes s’impose. A.-R.K.

Gen aux pieds nus, de Keiji Nakazawa, traduit du japonais par Vincent Zouzoulkovsky et Koshi Miyoshi, aux éditions Le Tripode, octobre 2025, 288 p., 13,90 euros.

Ces arbres encore debout

« De toutes classes, officialisés ou relégués, rétablis au contraire dans leur dignité d’arbres “victimes de la bombe”, comme celui que l’on surnomme “l’arbre de fer”, au temple bouddhique Hôren, en hommage à sa capacité de résistance, ils sont là, dans l’absolu de leur présence, telles des retenues dans le fleuve de l’oubli. »

Le 9 août 1945, une bombe atomique étasunienne explosait dans le ciel de Nagasaki, faisant 70 000 victimes. Soixante-dix ans après, l’autrice et traductrice Véronique Brindeau nous emmène à la rencontre des hibakujumoku, survivants à aiguilles ou à feuilles : le camphrier desséché de l’école Inasa, qui veille sur les enfants ignorants du désastre ; le magnolia de l’hôpital Saint-François aux éclatantes fleurs blanches, dont le tronc porte encore les traces de brûlures radiologiques ; et même les cerisiers offerts par un des premiers médecins à avoir secouru les victimes.

Ici, pas de grands discours sur la résilience, ce concept honni. Mais une courte et délicate déambulation poétique, qui explore les ramifications de la destruction, de la mémoire traumatique et de la vie qui, malgré tout, bourgeonne. É.M.

Les Arbres de Nagasaki, Véronique Brindeau, aux éditions Arléa, mars 2026, 88 p., 13euros.

Source: https://reporterre.net/Hiroshima-Nagasaki-nos-armes-culturelles-pour-maintenir-la-memoire-des-bombes-atomiques

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