«Ils m’empêchent de rejoindre mes oliviers» : au Sud-Liban, la vie sous occupation israélienne (reporterre.net-6/08/26)

Ali Hassan Chit et sa famille possédaient, le long de la frontière, 5 hectares de terres agricoles où ils faisaient pousser des légumes et du blé, s’occupaient d’une cinquantaine de moutons, mais surtout de cent oliviers centenaires. – © Philippe Pernot / Reporterre

Alors qu’Israël occupe de larges pans du Sud-Liban, des villages se retrouvent coupés du monde, d’autres rasés, leurs champs et vergers brûlés. Pendant que des agriculteurs bravent le danger en restant, la majorité ont été contraints à l’exil.

Par Philippe PERNOT

Beyrouth (correspondance)

Un drapeau israélien flotte à Naqoura, en plein territoire libanais, devant la Méditerranée qui brille dans le soleil de juillet. La route côtière, entourée de bananeraies retournées par les chenilles de tanks, est barrée par un checkpoint improvisé. Le convoi de voitures humanitaires de l’Œuvre d’Orient et d’une vingtaine de journalistes — parmi lesquels le correspondant de Reporterre — s’arrête et patiente. D’un coup, des soldats israéliens apparaissent au balcon d’une maison en ruine, au bord du chemin : ils font signe de partir, de faire demi-tour.

Malgré des jours de négociations préalables et des autorisations accordées de tous les côtés, le convoi est contraint de repartir bredouille, sans avoir réussi à atteindre Rmeish, Ain Ebel et Debel, trois villages libanais encerclés par Tsahal au Liban-Sud. En même temps, la détonation d’une frappe aérienne se fait entendre. C’est ainsi qu’Israël dicte sa loi dans les 600 km2 de terres libanaises qu’il occupe au sud, accordant au cas par cas le droit de passage dans un pays souverain et gardant le monopole de la violence.

Kfar Kila est l’un des villages sacrifiés, totalement anéantis par Israël le long de la frontière. © Philippe Pernot / Reporterre

« Nous vous remercions d’avoir essayé de nous rejoindre et de raconter notre histoire », lance plus tard Ayoub Khreich, le maire d’Ain Ebel, lors d’une visioconférence organisée par l’association Œuvre d’Orient. « Nous vivons dans une prison à ciel ouvert, coupés du reste du monde », explique-t-il, alors que le village dépend des convois humanitaires qui l’approvisionnent depuis l’offensive israélienne au Sud-Liban, le 2 mars, qui a fait plus de 4 300 morts et 8 000 blessés côté libanais.

En autorisant — ou non — des convois, les Israéliens et le « Mécanisme » (constitué de l’armée libanaise et de la force de l’ONU pour le Liban, l’Unifil) décident de la survie d’une ribambelle de villages que leurs habitants persistent à préserver de la destruction complète, alors que Tsahal continue de mener des frappes aériennes et même des offensives terrestres en plein cessez-le-feu, dynamitant et rasant plus d’une cinquantaine de localités du Sud-Liban.

« Nous restons chez nous car nous voulons préserver notre identité libanaise, empêcher la disparition de notre terre », ajoute le maire, alors que plusieurs centaines d’habitants restent sur place malgré le danger et la vie en sursis.

Oliveraies et champs coupés d’accès

Élie el-Lallous est l’un d’eux. L’agriculteur n’a pas quitté Ain Ebel depuis que le village s’est retrouvé encerclé par Tsahal en mars. « C’est vraiment une situation pesante, on est fatigués, la vie quotidienne est compliquée. Heureusement, nous sommes ravitaillés en biens essentiels, mais combien de temps pouvons-nous tenir ainsi ? » s’interroge-t-il auprès de Reporterre via WhatsApp, admettant ne pas avoir le choix : prendre le chemin de l’exil signifie peut-être ne plus jamais revoir ses terres et sa maison.

Les habitants du Sud-Liban vivent en état de siège depuis octobre 2023, quand la guerre a commencé entre le Hezbollah et Israël. « J’ai fui à Beyrouth lors de la première offensive terrestre israélienne de l’automne 2024, puis je suis revenu, mais je ne peux plus accéder à 80 % de mes oliveraies depuis, car elles restent sous contrôle israélien dans la vallée de Khiam », soupire-t-il.Depuis l’offensive de mars 2026, en parallèle à la guerre en Iran, Tsahal a avancé jusqu’au fleuve Litani et imposé une « ligne jaune » similaire à Gaza, occupant de facto 6 % du territoire libanais.

En autorisant — ou non — des convois, les Israéliens et le «  Mécanisme  » (constitué de l’armée libanaise et de la force de l’ONU pour le Liban, l’Unifil) décident de la survie d’une ribambelle de villages. © Philippe Pernot / Reporterre

Pour Élie, qui dépend de ses 300 oliviers, la perte de trois saisons de récolte d’affilée est catastrophique. « Avec le peu d’oliviers auxquels j’ai accès, je peux produire seulement 20 gallons d’huile, contre 130 auparavant ! Je me retrouve en grande difficulté économique. C’est toute l’économie et la souveraineté alimentaire de notre village qui est affectée, car je ne suis pas le seul dans ce cas : nous sommes une région agricole privée de ses terres », ajoute l’agriculteur passionné, qui ne cesse de vanter la qualité, la couleur et le goût de son huile d’olive biologique.

Un « écocide » israélien au Sud-Liban

Le but de l’armée israélienne serait de créer une zone exempte de la présence du Hezbollah pour garantir la sécurité des habitants du nord d’Israël, assurent ses porte-paroles. Mais sur le terrain, ceux qui vivent au plus près cette nouvelle occupation doutent de ces propos. « Ils n’ont pas besoin de détruire maisons, villages et champs d’un point de vue militaire. À mon avis, il s’agit de créer une zone tampon sans vie, pour empêcher le retour des habitants — et peut-être pour coloniser », dit Mohammad el-Husseini, président du syndicat des agriculteurs du Sud-Liban, à Reporterre via WhatsApp.

Lui-même agriculteur vivant à Tyr (ville aussi appelée Sour), il assure que des dizaines de milliers de ses pairs ont été déplacés, des dizaines tués sans justification, et qu’Israël a détruit 56 000 hectares de terres agricoles, un « crime de guerre » selon lui. De plus en plus d’acteurs dénoncent ainsi un « écocide » israélien au Sud-Liban, continu depuis 2023.

« Les Israéliens déracinent des oliviers centenaires, brûlent des vergers au phosphore blanc, et empêchent les agriculteurs de travailler. Nous estimons que 22 % de la production agricole libanaise est empêchée par l’occupation », précise Mohammad el-Husseini.

Des bananeries retournées par des blindés israéliens à Naqoura, au Sud-Liban, le 20 juillet 2026. © Philippe Pernot / Reporterre

Cette période n’est sans commune mesure pour l’agriculteur, qui a vécu la guerre civile libanaise (1975-1990) ainsi que la première occupation israélienne du Sud-Liban de 1978 à 2000. Tsahal avait, il y a vingt-six ans, érigé une « zone de sécurité » qui visait à anéantir la résistance palestinienne, avec l’aide de milices locales qui gouvernaient à sa place en commettant massacres et torture. « À l’époque, l’occupation visait à contrer l’OLP [Organisation de Libération de la Palestine, sous Yasser Arafat], mais pas à détruire toute la vie civile. Aujourd’hui, elle semble viser les ressources, l’eau, la terre, sans justification militaire claire », ajoute-t-il.

Cultiver le lien à la terre en exil

Une analyse que partage Ali Hassan Chit, agriculteur du village frontalier de Kfar Kila et aujourd’hui déplacé à Daraiya, dans la région du Chouf. « J’ai grandi lors de la première occupation, c’était autre chose : les soldats israéliens passaient dans nos villages, mais on vivait relativement normalement. Alors qu’aujourd’hui, ils n’ont laissé aucun habitant, aucune maison », dit-il à Reporterre en observant, du balcon de l’appartement qu’il loue avec sa famille, les sommets du Mont-Liban qui s’étendent au loin sous le soleil couchant. « Cette vue est belle, elle me rappelle celle de Kfar Kila, d’où nous voyions le Mont Hermon et les plaines agricoles », soupire-t-il avec une mélancolie palpable.

«  Nous avons été l’un des premiers villages détruits, et personne n’a rien fait. Alors Israël a continué à avancer jusqu’au Litani  », critique Ali. © Philippe Pernot / Reporterre

Ali et sa famille possédaient, le long de la frontière, une cinquantaine de dunums (5 hectares) de terres agricoles où ils faisaient pousser blé, oignons, aubergines, courgettes, pois chiches, molokhiya (mauve), s’occupaient d’une cinquantaine de moutons, mais surtout de cent oliviers centenaires. « Ils ont été plantés par mon arrière-grand-père et il fallait quatre personnes pour les entourer de leurs bras. Nous en prenions soin comme de nos enfants », se souvient-il. Aujourd’hui, il n’en reste que de la poussière et des troncs calcinés.

Pour Ali et sa famille, cultiver les quelques plants de légumes d’été et de molokhiya (mauve) qu’ils vendent aux voisins est une «  manière de rester connectés à la terre  ». © Philippe Pernot / Reporterre

C’est que Kfar Kila est l’un des villages sacrifiés, totalement anéantis par Israël le long de la frontière. Dès octobre 2023, Ali et sa famille ont fui à Beyrouth après une série de bombardements « cauchemardesques », revenant seulement en février 2025. Reporterre l’avait rencontré alors qu’il reconstruisait sa maison et redonnait vie à ses champs en jachère. Las, les menaces des drones israéliens et frappes répétées l’ont poussé à abandonner. Il n’a pas revu sa terre depuis lors, mais les images satellites sont éloquentes. « Il ne reste maintenant que quelques arbres épars et des ruines : ils sont venus avec des pelleteuses et des boules de démolition pour achever le travail », explique-t-il.

« Nous avons été l’un des premiers villages détruits, et personne n’a rien fait. Alors Israël a continué à avancer jusqu’au Litani », critique Ali, alors qu’il récolte quelques concombres dans le potager qui entoure leur maison d’exil. Il ne leur reste que ces quelques plants de légumes d’été et molokhiya qu’ils vendent aux voisins — « une manière de rester connectés à la terre » — et l’espoir de retrouver leur village, un jour.

Source : https://reporterre.net/Ils-m-empechent-de-rejoindre-mes-oliviers-au-Sud-Liban-la-vie-sous-occupation-israelienne

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